CHAPITRE IV
Monotonie de la vie et du paysage en Egypte. — La monotonie et la solitude du désert sont les deux causes principales de la religion du Fétiotie. — Puissance du fétichisme. — Son influence dans l'art et dans la poésie.
Si l'on embrasse, comme dans un vaste panorama, l'ensemble du monde égyptien, si l'on considère la facilité de la culture, la régularité de la vie, la stabililé du climat, les crues et les baisses du Nil qui se succèdent à des intervalles égaux, l'absolue autorité du souvei'ain, le cercle déterminé des travaux du fellah, sa dépendance héréditaire, sa soumission instinctive, on sent qu'd se dégage de toute cette nature un caractère essentiel qui nous gagne, nous envahit et se résume dans une grande note fondamentale, celle de la monotonie.
Joignez encore à ce qui précède l'aspect du paysage. Voyez ces grandes plaines qui se succèdent toujours les mômes recouvertes de l'eau plate du Nil ou d'une nappe de végétation verdoyante.
Songez à ces lignes toutes horizontales du sol égyptien, considérez ces montagnes sans sommet qui se terminent par de larges plateaux tous semblables et qui répètent à l'infini, sans se lasser, la même ligne prolongée; éclairez ce pays d'une lumière vive, éclatante, d'un soleil de feu qui dévore toutes les flnes nuances de la couleur et même les ombres, pour ne laisser vivre que les corps, les grandes teintes uniformes; pensez qu'il n'y pleut presque jamais et vous aurez une idée de cette nature réellement impassible, morte pour ainsi dire, de cette monotonie envahissante qui va se refléter dans l'art et jusque dans les idées religieuses des Egyptiens.
Dès l'aube, l'antique habitant de l'Egypte travaillait dans ces vastes plaines; rien ne venait le récréer de son labeur. C'était toujours la même surface terrestre toute plate, ie même ciel d'airain sans un nuage, rien n'y venait distraire son œil ou charmer son oreille habituée au murmure du Nil dans les roseaux. C'était la solitude de l'uniformité, celle qui produit sur l'âme l'impression vague du vide et de l'abandon. C'était cette solitude chère aux penseurs civilisés, mais pesante au cœur des peuples primitifs qui s'intéressent naïvement, comme des enfants, à toutes les
52 linviTi: i:ï grèce
fuiiiirs cxliMioiiros (>l vivanlos do la natiiro. Dans iiii pan-il |iaysai;(', l'ap- |iaiilinii d'iiii riicivicr oiid'iiii vaiiloiir dans le cii'l. à riiorizoïi, la iiioiiioiiadc iliiii iliis au liord do l'oau marôcatïciisc, lo ploiii-ooii liniyaiil d'iiiio j^ronoiiilii' Mil il'iiii lii|i|iii|Milaiii(', la lôlc d'un criicddili' (''iniTLicanl du Ilot |ilal, ctinsliliionl un vôiilaiilo ôvônonionl dans la jounirc de riKHiiiiio isolé, conilx'' sur un travail facilo ol toujours soniblahlo.
En voyant l'aninia! ol surtout les oisoaux hionfaisanis. l'Iiomni!! se sentait moins seul, moins ahandonné. Tout on se rcposaid un instant sur le nianclio do sa liouo, il suivait de l'œil leurs mouvements, il s"lnlérossail à leurs petites maud'uvres pour atteindre leurs ennonns, son allonlioii élail éveillée et vivemeid exeiléo par leurs allures (pi"il ne s"e.\pliipiail pas tiinjouis. Il en éprouvait coninie un soulagement, 11 élail délivré de la pesanteur de IVnnui (jui raccahiall, il le senlail et si celle dislradiiin lui faisait Imp longtemps défaut, il s'en alUigeail pres(pie. il se |irenail à désiier [viveuu'nt leur présence: c'est (pu' le jiauvro fellah solllalrc avait trouvé dans laninuil un compagnon et il lui en était reconnaissant, il lui poiiail celle alîeclion spontanée et vive des cœurs sim|»les.
Aujoind'liui encore le fellah (pii retourne le sol égyptien trouve à tout instant un petit hceuf Apis, un polit ibis en argile cuite c'était l'amulotlc, Icjetiche de l'un de ses ancêtres. Le pauvre serf le |torlail avec lui dans ces grandes plaines solitaires, 11 le regardait fré(piemment dans les heures d(^ loisir, il l'aimait, il lui parlait même, comme une petite lllle fail à sa poupée: ce grand enfant, ce granil Eg\|ilien mélancoli(iue aux épaules carrées, le cœur gros d'allendri.sscmcnl, contait à son fétiche ses plaisirs et surtout ses peines : Il ne savait pas encore que cela s'appelait prier d cependant la religion du fétiche était déjà fondée dans son co'ur.
l'Ius lard, lorsipi'au senlimenl se joignit la réilexion et roliservation, Il comprit mieux l'ieuvrc imitortanlc de la cigogne, de la corneille, de l'ihls, du vaiildiM' ol do r(''porvior. Il \il ipiaprès l'iniindalion. grenouilles, crapauds, lézards, scrpenis, insectes de toutes sortes grouillaient ol pullulaient sur les terres abandonnées itar le lleuve. Sous un soleil de feu, les poissons privés de loin' l'Iénionl poinrissaienl et ils eussent rom|ill l'air do miasmes funestes, sans rinlervonliim énorgiiiuo de ces oiseaux sauveurs. SI ces fossoyeurs qui ensevelissaient dans leurs estomacs élas- Ihpies dos montagnes do chairs décomposées eussent fail grève un seul Instant, la peste, comme dit .Michelot, oi1t été bleulôt le .seul habilanl du pays. Aussi n'esl-11 pas surprenant (pie l'Egyptien prît cette ardeur Infallgahlo do l'oiseau poiii mio (ciivro divine: son alTectlon se changea en un resiM'ct suporslilioux, elle devint do la vénération, diî l'ailoration et de ridolàlrie. Le fellah égyptien voua à l'oiseau et au bœuf de labour une
reconnaissance qu'on peut dire éternelle. Aucune divinité des mondes antique et moderne n'a eu d'adorateurs aussi fervents et aussi fidèles. Aucune religion n'est comparable au fétichisme pour la ténacité et la résistance des convictions qu'il a su inspirer. Des civilisations entières se sont écroulées, des villes énormes ont disparu, des dynasties de divinités innombrables ont perdu leur sceptre, leur couronne et leurs prêtres, mais le fétiche, le dieu-animal est resté debout dans le cœur du pauvre serf attaché à la glèbe.
Le fétiche n'est pas entré dans la légion des dieux qu'on brise! Il a scandalisé la Grèce païenne, il a tour à tour épouvanté les Romains qu'il pénétrait d'une terreur superstitieuse ou excité leur ironie et la verve satirique de Juvénal. Il a nargué le christianisme, il a résisté à toutes les persécutions pendant des milliers d'années, comme ce Sphinx de granit rose devant lequel même le Méphistophélès de Gœthe('j devait s'arrêter tremblant et interdit pour la première fois!
Dans.les arts plastiques, dans les peintures, dans le hiéroglyphe, dans le symbole, le fétiche inspirera à l'artiste égyptien une foule de compositions. Il couvrira les murs et les obélisques de vautours, d'éperviers, d'ibis et de cigognes. On peut remarquer dans certains bas-reliefs que les mœurs des oiseaux sont mieux étudiées et les petites scènes de leurs nichées dans les roseaux parfois plus justement observées, plus réelles que la vie des hommes.
Mais c'est encore sur d'autres arts que le fétichisme a fait sentir sa puissance vraiment merveilleuse. Il a inspiré les poètes, il a été le père du conte et de la fable orientale qui fait parler les animaux plus sagement que les hommes.
Et de nos jours encore, malgré tant de siècles écoulés, malgré la civilisation raffinée qui nous tient à une si grande distance de la nature, nous surprenons ça et là dans nos cœurs, comme une réminiscence de ces affections pour les compagnons de l'homme solitaire.
Rappelez-vous le paysan de Pierre Dupont; songez à cette large chanson si vraie, si réelle, jaillie du cœur dun poète, et demandez-vous si ce robuste campagnard n'adore pas, presque comme des dieux fétiches, ces deux grands bœufs blancs tachés de roux qu'il préfère à sa femme et à sa fille.
Et nous-mêmes, philosophes modernes et penseurs, nous épelons tous dans notre enfance comme une sorte de bible où les dieux-fétiches, les animaux parlent et enseignent. A vrai dire, nous ne la comprenons guère à cet âge tendre et plus tard nous la rouvrons avec délices. C'est
(') Dans le i^awsi; Deuxième partie; deuxième acte; Nuit classique de Walpûrgis.
(luolle fui écrilo par un rêveur, un aiiùlre du fétichisme sans le savoir, un poMe qui aimait les longues promenades solitaires et l'observation des animaux. Sa bible apaise notre coeur en nourrissant notre esprit. Chose étrange, nous nous intéressons encore à ce que font el discnl loiscau, le singe, le serpent, le chien, le lièvre et la tortue : les fétiches sont plus près de nous (juil ne semble! La forme extérieure et divine a disparu, mais la présence du dieu, son génie est resté. Nous nous surprenons à aimer celui (pii nous raconte leurs aventures et leur grand-prêtre l'ums le nommons en souriant : le bonhomme Lu Fontaine!