‹ Traité d'archéologie comparée; la sculpture antique; origines--description--classification des monuments de l'Égypte et de la GrèceChapitre 12 sur 29 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Fétieh.isine, Polythéisme et Monothéisme en Egypte. — L'art égytien se sert de l'animal pour représenter ses divinités. — Le dieu-animal. — Dans ses dieux composites l'Egypte met une tète d'animal sur un corps d'homme, tandis que la Grèce adopte la combinaison contraire. — L'art égyptien esclave de la tradition : l'art grec plus indépendant. — Phidias et l'Aphrodite du Parthénon. — Le Symbole.

D'après ce qui précède, l'art éRyptien n'est pas seulement populaire, national, humain et complet, il est encore piofondément religieux et symbolique. Mais, dans cette religion enfantine, toute divinité doit revêtir une forme qui tombe directement sous les sens. Après le fétiche, ce sont les astres que l'Egyptien adore. C'est le Soleil, le dieu-lumière qui succède au dieu-animal. C'est lui qui a permis de passer du simple fétiche aux dieux plus humains du polythéisme et à l'anthropomorphisme. Le Soleil est si loin, sa forme s"absorbe tellement dans la splendeur de son éclat, que l'imagination peut se le représenter sous les traits les plus beaux et les plus purs de la nature humaine. D'ailleurs n'accomplit-il pas comme le pauvre fellah une tâche journalière toujours la même? Comme lui il parcourt chaque jour le même champ désert et comme toute vie humaine il monte dans la lumière, il atteint son apogée et descend dans la nuit.

Dès que ce premier type du dieu à forme humaine fut créé, dès qu'Ammon le dieu-lumière fut soudé sur son piédestal de granit, tous les autres dieux se succédèrent facilement, comme des personnifications de toutes les qualités, de toutes les vertus divines. Ces vertus émanant de la substance divine prennent un nom et un corps, elles forment une longue chaîne de dieux et de déesses qui s'unissent ou se combattent et la ronde immense du polythéisme, tout étincelante d'allégories et de légendes, se met en mouvement à travers le monde infini de la mythologie orientale. Le monothéisme, entrevu çà et là par les prêtres et les esprits d'élite, n'a jamais pénétré dans le peuple. Il fallait à l'Egyptien un dieu tangible auquel on pût adresser des prières et faire des sacrifices.

En outre, il y avait chez l'habitant des bords du Nil ce besoin de la présence du dieu, surtout celle du fétiche, ce sentiment né de la solitude du désert dont j'ai parlé et qu'on n'a pas encore assez analysé et observé.

l.c (lit'ii lie l'Kgyiilion dt'vail iHre aussi son coiiipagiiuii l'I w poiivaiil ('luiiic sélovor par lo seul elTort de la pensée jusqu'à la divinité, llionime la rappiocliail de lui. en lui ddiinaiil une foi'nie visible et palpable. Le iVlicliisiue |»ersislail d(UK-à réi^ner dans le bas-peuple — quelles ipie fussent d'ailleurs les croyances des grands et des prêtres — il se niaintenail à\r/. le fellali avec cette vigueur des croyances simples nées de l'àmc nationale. Le laboureur croyait aux dieux concrets, il adorait les bœufs .\pis et Mnévis, le bouc de Mendès, l'ibis, le vautour, l'épervier, le crocodile sacré auquel on faisait l'iionneiir de l'einbauuiement après .sa mort. .Mais comme il n'y ;i d'ail véritable (pie celui (pii tend à rendre sous une forme apparente les idées nationales, l'art égyptien s'est servi de l'animal pour créer ses divinités. El même cet art aura en général comme une |irédileclion pour la repivsentation de l'animal. Quel que soit le bas-reli{>f égyptien tiue vous considériez, il sera une exce|ilion si vous n'y rencontrez pas un cbal ou ipielque oiseau. Les parois des temples et des tombeaux, les obélisipuîs, l'écriture biéroglypirnpie fourmillent de ligures d'animaux. Tandis qu'en Grèce l'artiste est si absorbé par la conleinplalion de rbouMue. que les représentations d'animaux sont plus rares surtout dans la période arcliaïipie.

Il résulte de celle puis.sance du fcliche que dans la composition de ces êtres visibles, de ces représentants des idées religieuses de l'Egypte, c'esl l'animal, le féticbe (pii est l'élément principal, l'élément symboli(iue, caraclérisli(iue, idéal. Aussi presque tous les dieux égyptiens onl-ilsdes lêles d'animaux sur des corps d'iiommes : tandis (jucn Grèce 1<\ oCi ce mélange a lieu nous trouvons toujours le contraire. Pour classer ses dieux, l'artiste accepta connue fond uniforme le corps bumain. non pas ipi'il ail, comme on l'a dit bien à tort, le .sentiment que ce corps est le plus noble de Ions, mais i)our rapprocber le dieu-félicbc de l'bomme, poin- le nuîttre en ipielipie sorte plus à sa portée, pour exprimer la parenté du dieu-animal avec l'Iiounne. Cette forme bumaine générale ipie l'arlisle égvplien donne à ses divinités n'est donc (pTini accessoire, elle n'est (|ue secondaire. Elle est là en (pielque sorte pour c(unpléter l'animal, pour (pic le galbe sacro-saiiil de la vadie ou du crocodile se détacbe nellemenl, reliaiisséet mis en relief |)ar la pauvre uniformité du corps bumain.

.\ussi dans ces dieux composites la forme bumaine garde-l-elle un type géométri(pie ( 'J, une apparence générale |ires(pie tiuijours la même: le sculpb'ur égy|)tien ne s'ingéiiieia pas à Iroiiver dans le corps de riioiume ces nuances variées de l'âge, du caracb're, du tempérament, de

(') Il ne s'agit ici que des statues de dieux. On aurait tort d'apiiliqucr la même observalion aux statu(!s do rois et .surtout aux slaliios do ]).(rtidilier.s qui sont trùs variées dans leurs attitudes.

l'expression, qui nous font distinguer en Grèce au premier coup d'œil Hera (Junon) et Athêné (Minerve), Aphrodite (Vénus) et Artémis (Diane), Poséidon (Neptune) et Zeus (Jupiter).

L'artiste égyptien choisit pour déterminer chaque divinité l'animal qui lui était plus particulièrement consacré, qui lui servait d'attrihut ou de symbole, et il en détacha la tête pour l'appliquer sur un corps d'homme, pour la faire entrer dans la composition d'un être factice, d'une nature monstrueuse et complexe. Dès lors, il devenait impossible de confondre ce dieu avec un autre personnage divin. La déesse Sekhet a un museau de lionne ou de chatte, en sorte qu'un enfant même peut la distinguer de la déesse Hathor, qui a une tête de vache. Sebek, au Musée de Boulacq, a une tête de crocodile, la déesse Rannu a la tête et le coup grêle d'un serpent, le corps d'une femme. Rien de plus disgracieux sans doute, mais aussi rien de plus commode pour l'artiste; et, comme nous l'avons vu cette facilité de l'œuvre est dans toute la nature indolente de l'Egyptien. La terre qu'il laboure ne lui coûte pas de grands eiïorts, il faut aussi qu'il trouve une forme facile à rendre dans la pierre ou dans le bois. Il ne rencontre pas dès le début ces difficultés qui devaient stimuler l'artiste grec et le pousser par une suite de conquêtes sur la matière à la création des chefs d'oeuvre.

Il ne faut donc pas s'attendre à, trouver chez le sculpteur égyptien de ces découvertes splendides, de ces velléités d'indépendance qui rompent en visière avec toute la tradition antérieure et dont un des plus grands exemples dans le nionde grec est l'une des créations de Phidias. Avant lui, la déesse Aphrodite (Vénus) était représentée couverte de la longue tunique grecque et du peplos ax\\ larges plis, comme toutes les autres déesses de l'époque archa'ique. Cependant Phidias (') osa pour la première fois représenter ses formes classiques, mais entièrement nues, au fronton du Parthénon. Voilà jusqu'où pouvait aller l'audace du génie dans le monde grec. Plus heureux que le philosophe, plus heureux que Socrate, l'artiste à Athènes pouvait créer des d'ivinités nouvelles. Il était absous pourvu que son nouvel Olympe fût divinement beau.

En Egypte, nous ne trouvons rien de semblable. L'artiste égyptien aime la vie et l'œuvre faciles, comme celles du peuple où il vit : il aime, respecte et craint la tradition de ses pères, il est façonné au joug que son peuple porte depuis trois mille ans avec une obéissance passive, il ne songera pas à transformer ses dieux fétiches qui sont d'ailleurs d'autant plus vénérés qu'ils sont plus bizarres et plus mystérieux. Ils engendrent comme un sentiment superstitieux et ils émeuvent aussi par cette sorte d'horreur qui saisit l'homme à l'aspect d'un monstre.

(') Voyez notre introduction au présent ouvrage.

(m-Acc au fi'licliisiiio ft à ce iiiélaiiitc. lail ('gyplicii doviul donc .s//»/- W/y//('. Ainsi k' vautour caracU'i'ise Mant, réponse d'Aniuxiii ; il fournil le signe ù l'aide duquel on ni il son nom. et ([uelque fois un vautour, symbole de la maternilé. montre sa tête sur le front de la déesse; les ailes forment sa coillinc. Il en est de même pour l'ihis : il sert à écrire le nom doTliolli et ce dieu est fii^uréavee une têle d'ibis.

Un autre résultat de cette conception, c'est que d^s l'origine l'artiste, tout tMi se désintéres-sant du corps humain, exercera son oeil, sa main, toute sa sagacité à saisir les caractères distinctifs de ces animaux (jul doivent lui servir à dilïérencier les dieu.v. H cliercliera à lixer leurs traits les plus essentiels, tout ce (jui peut les faire reconnaître aisément; en un mot, il feia le portrait de laminai.

Un art soumis à la tradition, un art symlioliipie, un art qui s'occupe avant tout de rardmal. voilà le |)remier résultat de la religion du fétiche.

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