CHAPITRE VII
L'art vit de contrastes. — L'art égyptien atteint d'uniformité. — Lenteur du développement de l'art en Egypte. — Rapide éclosion de la sculpture en Grèce. — L'Égyptien doit tout créer par lui-même : le Grec reçoit de l'étranger des moyens techniques : il crée moins, raais son développement est plus constant et plus complet.
Jusqu'ici toutes nos observations ont été la conséquence d'un pliénomène qui nous avait frappés d'emblée : la ténacité et la puissance du fétichisme en Egypte. Nous avons d'ailleurs attribué l'origine de cette foi si vivante à l'influence de la solitude et à cette monotonie qui se dégage de tout ce vieux monde égyptien, comme ces parfums lourds et capiteux qu'exhalent les fleurs orientales C).
Mais il est un fait certain, c'est que l'art vit de contrastes. Four qu'un art soit vivace il lui faut la variété, le changement continuel des formes, des couleurs, il lui faut toutes les nuances multicolores delà lumière, toutes les Unes dégradations de l'ombre et de la pénombre, toutes les oppositions entre le bonheur et l'infortune, le repos et l'agitation, la paix et la lutte, il lui faut tout cet échange d'idées qu'amènent avec elles les expéditions lointaines sur mer, les aventures héro'iques, les guerres et les révolutions.
La monotonie de la vie et de la nature est funeste au développement de l'art, elle rend sa croissance pénible, languissante et elle flnit par le rendre semblable à elle-même en lui faisant sans cesse répéter des formes analogues. L'art égyptien en est un exemple frappant; il a presque dès le début souffert de cette maladie, il a été atteint A' uniformité. Ses évolutions sont si lentes qu'on a peine à s'apercevoir qu'il progresse et que plusieurs, en particulier Platon, ont cru, à tort cependant, qu'il était immuable et reproduisait sans cesse les mêmes types.
D'un autre coté, l'art est comme l'amour de Platon, il vit d'inanité et il meurt de satiété. Comme il est une recherche constante du beau, comme
(') Il faut naturellement joindre à cette intlueuoe de la solitude la crainte inspirée par les animaux malfaisants, le lion, le serpent, le crocodile. C'est la terreur qui a fait du serpent une divinité, mais c'est le sentiment de la reconnaissance joint à l'influence de la solitude qui a fait de l'oiseau un dieu et un compagnon de l'homme.
(in ne désire (|ue ce «in'on n'a pas ou ce qu'on ne croit pas avoir, l'ait (Idil être insatiable et sans cesse tourmenté par la reclierclie
tlu beau.
En outre, le (lévelop|>eiiit'nt de l'art est en raison des dinicultés vaincues, si la làclie est trop facile, l'artiste ne se sent pas stimulé parla bauleur du but auquel il veut atteindre. C'est ce qui est arrivé à l'artiste éi^yptien, il s'est trop vite coutenté du résultat obteini. Comme il pouvait, à l'aide de ces têtes d'aniiuaux faire recounaîlre et discerner, sans effort, les divinités les uues des autres, il ne siniiéuia |)as comme les Crées à trouver d'autres nunens, à pousser plus Imn l'étude des détails, des nuances et des finesses.
Sans doute après les travaux de .Mariette et de C. l'errot on ne peut plus dire avec IMaton (pie l'art égyiilien a été innuobile, créé par des mains d'esclaves et qu'il reproduisait sans cesse et servilement le même type. Il a eu comme les arts de tous les autres peuples ses changements et ses développements successifs.
Mais cette période d'évolutions lentes et constantes ne comprend ([ue les premiers Ages de la civilisation égyptienne et ne se prolonge (pie jusqu'à la période saite, soit à la la vingt-sixième dynastie. Elle se termine entièrement avec la coiuiuêle des i'erses et le règne de Fsammétique I", en 0:2(i avant notre ère.
L'évolution de l'art eu Egyjile a été languissante et la période de croissance est close longtem|)s avant les voyages de IMaton.
II n'est donc pas surprenant qu'en voyant l'art égyptien tige dans son moule conventionnel, Platon n'ait jias songé aux efforts (]u'il a dil faire avant d'arriver à celle forme détinilive.
D'ailleurs à l'épocpie de IMaton l'art grec étant dans tout son éclat, on peut dire (pi'il ne reçoit plus aucune inspiration de l'Egypte, et même à la fin du VI""' siècle déjà l'art grec est trop original, trop national, pour s'ouvrir à des intluences étrangères.
S'il y a eu quelque emprunt fait par les Grecs aux artistes égyptiens, il doit remonter au Vil""" siècle et à la première moitié du Vl""". Cependant les étoffes, les bijoux, les vases de terre ou de métal a|)portés par les vais- .seaiix sidonieiis aux ancêtres des Crées (Uil di'l intrciiluire cbez eux plus d'une forme égyptienne. C'étaient peut-être surtout des nK)lifs de décoration : le sphinx, le griffon, la pal mette, etc.. qui se sont d'ailleurs conservés jusipic chez les modernes.
Ce (|ui frappe dans tout cela c'est la lenteur du progrès de l'art en Egypte, où l'esprit des artistes semble comme obsédé par le spectre du passé et de la tradition.
.\u contraire, dans le monde grec, les écoles se succèdent avec une
rapidité vertigineuse. A peine Phidias a-t-il créé ses divinités, qui paraissent atteindre à l'idéal, que Praxitèle et Scopas cherchent déjà à les transformer au goût des générations nouvelles.
Mais si l'art égyptien était déjà fixé et incapable de tout rayonnement extérieur à l'époque où l'art grec se développait encore; ce fait ne semblerait-il pas de nature à prouver que l'influence de l'art égyptien sur celui des Grecs a dû être minime et presque sans importance sur ses perfectionnements ultérieurs ?
En effet, si les dieux et leurs images avaient été transplantés tels quels d'Egypte en Grèce, le symbolisme naïf des Egyptiens avec leurs divinités à têtes d'animaux devrait se retrouver identique en Grèce. Or, ce n'est pas le cas puisque dans les représentants du symbolisme en Grèce, les éléments sont combinés dans un ordre inverse.
Nous sommes donc de ceux qui ne peuvent pas admettre que dans la combinaison des formes, dans l'essence même de son génie, l'art grec ait été comme une copie perfectionnée de ce qui se faisait en Orient.
Mais voici quelle a dû être sans doute la nature de ces relations entre l'Egypte et la Grèce.
Si la progression des arts en Egypte a été si lente, ce n'est pas seulement à l'intensité de la tradition qu'elle le doit, c'est encore et surtout parce qu'elle n'a pas eu de prédécesseurs. Elle a été comme isolée pendant des siècles entre ses déserts et ses murs infranchissables.
Durant des périodes incalculables, elle a dû tout créer, elle a dû trouver toutes les premières inventions, les premiers outils qui facilitent le travail, les mille moyens techniques qui permettent de dompter la matière. Les cerveaux de ces inventeurs égyptiens ont souffert incessamment le tourment de l'œuvre des six jours, de l'œuvre de création. Ils ont dû tout trouver par eux-mêmes. Ils se sont presque épuisés à cette tâche ingrate et lorsqu'ils ont enfin pu commander en maîtres à la pierre, au bois, aux métaux, ils étaient déjà vieillis et comme harassés par l'œuvre antérieure !
Les prêtres de Sais disaient à Platon : - Vous autres Grecs, vous n'êtes que des enfants! ■ En effet, le Grec est comme l'enfant gâté de l'Orient. L'Egypte, l'Assyrie, la Chaldée, la Phénicie, avaient travaillé la matière avant lui; elles avaient comme bercé dans leurs bras le beau génie de la Grèce encore endormi ; elles lui avaient aplani la route si ardue des premières découvertes en lui apportant à travers la riante Lycie et les îles de la mer Egée, à travers Cypre et Rhodes, les premiers procédés techniques, l'art de forger les métaux, l'art de tailler, d'assembler les pierres, et peut-être aussi les modèles de peinture et de sculpture
7i EGYPTE ET GRÈCE
avec lies liiuilcrios, des vases cl des inslriiiiieiils ciselés {'). La péiiode de ciéalion a donc èlé moins longue en Grèce ([u'cn Egypte. L'art grec a hêrilé des travaux antérieurs de toutes les généraliniis liumaines. el il a su en proliler d'une fanm (uiginale en |ierfeeti(UMianl sans cesse les premiers Ivpes ipi'il avait reçus. Sun (euvre est dune surtout celle du perfeclionneinent, du progrès continu. Mais son développement est si rapide, si brusque mC'me (|ue c'est à peine s'il semi)le s'être servi de ses modèles. H s'empare des moyens tecliiiiipies et matériels de l'Inde arienne et de l'Orient sémirupie: mais à peine les iiossède-t-il (pie déjà il les tranforme eu un art original et nouveau.
L'art grec est semlilalile à iiuehjue lleiu' exoti(|ue, élevée dans une atmosphère surchaulTée, nourrie dans une terre grasse, humant dès sa naissance tous les éléments qui lui sont le plus favorables, tant son déveloi)|iement est rapide, tant son édosion est éclalaule, tant sa tloraison est vive, tant elle est riche, splendide et exubérante! L'art égyptien a mis trois mille ans pour créer des divinités imparfaites, en trois ou (piatre siècles l'art grec alleiut à des formes divines si perfedionnées. (pi'elles .sont devenues classi(|ues, c'est-à-dire (juclles ont mérité de servir de modèles à toutes les nations sans pouvoir jamais être dépassées ni mC'me égalées.
Nous i)Ouvons résumer toutes nos impressions en disant : l'art égyptien est iniiformc et leul. il avance péniblenienl parce qu'il fait surtout leuvre de création.
I>arl grec est variable, spontané: i»leiu de contrastes. Chez lui la période de développement est jilus longue (ine celle de la création.
(') Il nu faut cependant pas .s'exagérer ces emprunts et il est probable que les ancêtres des Grecs avaient déjà apporté avec eux l'art de travailler les métaux. Les autiquités de Mycénes semblent l'^tre le produit d'un art spécial à cette période, antérieur à l'inlluence orientale et .soumis à la tradition arienne. Voyez sur ce sujet le livre déjà cité de M. Milchhœt'or.