CHAPITRE IX
Les statues de dieux. — Nullité de l'expression. — Les statues de dieux sont fabriquées en grande quantité, ce sont des objets de fabrique. — Une statue d'Isis, bronze ptolémaïque du Louvre.
Parmi les statues de dieux nous avons déjà vu celles qui portent des têtes d'animaux. Dans ces êtres mixtes la distinction étant toute faite entre les différentes divinités par l'animal symbolique, le dessin du corps perd de son importance. Il aura quelque chose d'un peu géométrique, de conventionnel, surtout dans les bas-reliefs. Cependant certaines différences seront toujours indiquées. Les distinctions de sexe, par exemple, seront toujours bien marquées par le plus ou moins de modelé dans le relief de la poitrine. Dans la statue libre du dieu-animal, ces distinctions seront plus accentuées encore que dans le bas-relief. Ces statues ne seront d'ailleurs pas toutes collées à un pilier ou à un mur. L'Horus en bronze de la collection Posno est une statue entièrement ronde, absolument libre et dont on peut faire le tour. Le dieu est représenté couvert seulement de la schenti ou du pagne, les bras, la poitrine, les jambes et le haut des cuisses sont nus. La tête est celle de l'épervier, mais elle a je ne sais quoi d'humain ce qu'elle doit à sa coiffure, aux oreilles qui sont celles de Thomme, et à l'expression de l'œil. Malgré l'étrangeté de cette combinaison, l'artiste a su vaincre les difficultés de sa tâche; il a réussi à donner à celte composition bizarre quelque chose de vraisemblable et de bien vivant. Quant au corps, les jambes sont bien modelées, les muscles des genoux suffisamment indiqués et, détail caractéristique, ses bras ne pendent pas le long du corps pour y chercher un appui nécessaire, ils sont levés vers le ciel dans un mouvement très libre, tandis que les mains devaient tenir un flacon à libations d'or ou d'argent. Cette statue a près d'un mètre de haut et elle est fondue d'un seul jet des pieds à la tête. Les bras ont été rapportés.
Nous ne reviendrons pas sur les considérations que nous a suggérées la comparaison de ces dieux égyptiens à tête d'animaux avec les Centaures, les Sirènes et le Pan des Grecs; mais nous considérerons les dieux à forme
l'iilJi'iciiH'iil hiiiii.iiiii' iiiiiiiiii' Aiiiiiinii I, '), l'iiliili, Osiiis. Or, il csl iliniril'', |iiiiii- III' |i:is iliir iiii|it)ssil>k>, dc les comparer mC'me aux plus vieilles divinités (le I ai I lirec. Ndiis avons déjà vu i|nc l'inspiration éiiyplienne s'est répandue sur luule cctlc l'oule de ilieux ipii peuplaient son panthéon. Kn voulant doinier à chacun de ces dieux, c(unuie une |»arcelle de la luuiii're divine elle en a |iour ainsi dire épuisé le foyer. En elTel, aucune divinité éiiyplienne ne réunissait le pouvoir suprême, aucune n'élail, parexeniple. le dieu natimial d'inie ville, il n'y avait pas à Meniphis ipielipie divinité (pii corres|Ktndît à ce ({n'était à .\thènes la Vierge Atlièné. Aucun saiu'tnaire éi^yplien n'était ciuisacré plus s|técialenienl à une .seule divinité, mais on y voyait ligurei' une foule de statues disséminées et oITerle chacune en i:r rnfo par le iiersonnaiie dont elle porte le nom. « Je n'ose pas dire, dé'clare Mariette (-), (jn'il y ait eu dans chaipie temple une statue ipn ait été a|ipelée (ilus spécialement la statue de ce temple. » Kl il ajoute: « Une statue représentant le dieu ahsolu du temple, aljslraclion faite du dédicaleiir. n'existait peut-être pas. •
Il n'est pas non plus probable (pi'ilyaîl existé des statues colossales de divinités égyptiennes. C'est (.lonc par erreur (ju'on a voulu voir le caracli're essentiel du dieu égyitlien dans l'imposante grandeur et dans l'unifornnté. C'est égaleincnl paici leiinpMui a déclai'éiiuo si les Grecs avaient pris leurs dieux à l'Egypte ils auraient dil leur donner d'emblée cette taille colossale et celte monotomie grandiose. On sait maintenaid ipie ces grands muets, assis sur leins l'auleuils de granit d'où ils contem|ilent la chute (les feuilles et l'écroulenienl des dynasties de leurs successeurs, ne sont pas des dieux, mais des rois égyptiens. La statue du dieu égyptien n'est guère iprun objet de dévotion. On les fait petites, à peine aussi grandes ipie nattnc, alin qu'il en entre le plus grand nondire possible dans un seul temple. C'est ainsi (|ue dans le sanctuaire de .Maut à Karnak on a trouvé par centaines les statues de Sekhel. la ih'csse à tète de lionne. Ces statues étaient donc fabriipiées en masse on ne s'y appliipiait guère et elles portaient ce caractère indélinissable, celte nullité d'expression des objets de fabriipie.
Prenez la statue d'Anuuon (') au Musée du Lou\ re. C'est un petit bronze de 50 centimètres. La musculature n'est pas mal indiipiée: il est vigoureusement planté une jaudie en avant. Il y a même une certaiiu' énergie dans siui bras dioit (pii l(uube tout raide de l'épaule: mais eu dehors de cela, il serait bien diflicile de délinirson expression. Sa ligure ressemble
(') Notrfî planche IV représente l'Amnion du Louvre, d'après un des.sin de l'ouvrage de MM. (r. Perrot el Chipiez.
(') Notice (lu Musùe, p. l(j.
(•j Voyez noli-e planche IV qui représente ceUe divinité.
à tout le monde et à personne. Son caractère, c'est précisément de n"en pas avoir et toute sa puissance divine réside dans ["étrange attribut qui couronne sa tète. On peut en dire autant des statues de Phtali et d"Osiris au Louvre. Mais il est évident qu'on ne peut pas même comparer ces dieux indifférents, ces tètes indélinissables aux plus antiques figures de divinités gravées par les Grecs sur leurs monnaies. Il n'est donc pas possible de comparer avec Thiersch une tète disis k une tête d'Athêné, fût-elle même de l'époque la plus reculée; parce qu'il y a déjà dans ces têtes attiques les plus anciennes une tendance à créer un certain type, tandis que l'artiste égyptien ne poursuit aucun idéal, toute la valeur de son dieu étant dans sa signification symbolique. Au contiviire, on peut dire que l'artiste égyptien cherche à donner avant tout à son dieu une apparence de vie bien réelle; il faut ipril ait quelque chose de bien naturel, de bien vivant. Aussi dessinera-t-il une prunelle à l'intérieur de ses yeux, il lui teindra les sourcils et lui peindra les lèvres avec du carmin et les chairs avec une couleur de brun rouge. Ses statues auront toujours quelque costume, une longue robe ou tout au moins un pagne nommé la schentL Ces divinités seront aussi terre à terre que possible : elles ne s'élèveront pas vers le ciel: tandis que la plus ancienne statue de dieu grec que l'on connaisse, l'Apollon de Tenea, est absolument nu. A l'exception des yeux et des cheveux, il ne porte aucune trace de couleur. C'est que le sculpteur grec est déjà obsédé du désir de créer un idéal supérieur à la nature et il le cherche, encore bien naïvement sans doute, dans les sjilendeurs des formes du corps humain, en dehois de toute réalité de la couleur. Pour le Grec, tout costume jeté sur le corps d'Appollon eût voilé l'idéal : car c'eût été mêler le travail imparfait des hommes à cette œuvre divine (pii s'appelle le corps humain.
Mais parmi les divinités égyptiennes il en est une qui porte le caractère général d'une étude d'après nature. C'est ainsi qu'on pourrait opposer à cette tète d'isis choisie par Overbeck et Thiersch un petit bronze ptolémaïque du Louvre représentant Isis (') allaitant Horus et dont nous avons déjà dit quelques mots. La déesse est assise, elle porte sur ses genoux le petit Horus auquel elle présente son sein gauche qu'elle tient de la main droite. Avec ses yeux fendus et allongés, un peu trop gonflés, ses joues pleines, son petit nez rond, ses lèvres épaisses, ses gros seins nus et tendus, retenus sous les aisselles par une robe étroite, la déesse Isis ressemble à toutes les nourrices des bords du Nil. Ce qui la distingue seulement ce
(') Comparez celle que nous donnons sur la planche III d'après un bronze du Musée Fol à Genève. Un détail de cette statue est intéressant. Les yeux sont d'argent, ce qui leur donne cet éclat du regard que l'on remarque aussi dans le Scribe du Louvre.
82 ÉCiYl'TK ET GKÈCE
sont SOS alliildits. (1. l'eiiot ( roil voir dans la lilioilé do corlains mouvenit'iils (le celle Isis. nue iiilliieiice i,M'e(i|iie des n'inres iin|Mtilées par les l.aiiiiies à Alcxaiiiiiie. C'est très indhalilc |Hiiir ce i|ui est des procédés i'iii|iloyés. Mais avec des moyens pris peut-être aux (îrecs, l'artiste a fait imc o'iivre imreiiienl éL;yplienn(\ en ce sens (pie rins|)iration est réaliste, il y a, dans celle slaliie, comme un contraste entre les moyens employés et le but poursuivi. Bien qu'il eût à sculpter une divinité, l'Esiyplien n'a pas fait le moindre elfort pour s'élever au-dessus de la réalité terrestre, dràce à la vie, à l'animation du visaLie de l'Isis, il semble qu'on pourrait la comparer de loin à nos tèles d".\tlièné, surtout à la seconde. .Mais ces deux têtes oui un caractère qui manque à notre isis. I']iles ne sont pas une copie d'après nature, un véritable portrait, elles contiennent déjà une rechcrcbc de la beauté idéale de la Vierge .\tliêné. Celle tendance se reconnaît surtout dans le sourire encore naïf et gauche (pii relève les coins de la bouche, ce sourire qui se retrouve dans toutes les statues grecques de l'époque arcba'ique et qui fait un si étrange contraste avec le sérieux imperturbal)lc de la plupart des divinités égyptiennes. On a e\|iliipié ce soinire typi(pie en disant ipu' l'arlisle grec à cette époipie reculée était incapable de rendre lexpressitJn d'une façon différente. Toujoins est-il qu'il y a là un moyen conventionnel et commode de donner de l'aniiiialinh à la ligure des dieux et un essai de la rapprocher de l'idéal rêvé. Les slatuetles d'Egine, dont quelques-unes représentent des mourants et des blessés, ont cependant toutes ce sourire (pii étonne les spectateurs et leur i)araît étrange et insipide. Mais lixer un sourire éternel siii les lèvres des dieux et des héros, n'est-ce pas déjà contraire à la nature, n'est-ce pas l'abandonner dès l'origine, pour entrer dans le domaine du procédé convenlioniiel? .\ussi ces premières statues de divinités grec(|ues ne sont-elles pas conqiarables aux dieux égyptiens dont toute la valeur n'est pas dans l'expression, mais dans les symboles, dans les attributs ipi'ils portent (ni ilmil ils soid parés.
Il faut diMic chercher nos points de conqiaraison dans d'autres (vuvres plus analogues ipii nous pernu'tlent de mieux sentir les différences et les rapports d'inspiralion qui ont guidé le génie de ces deux peuiiles.
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