MILIEU HISTORIQUE
Situation générale du pays. Le xvii® siècle fut pour la Belgique une période malheureuse. Liées à la monarchie espagnole, nos provinces furent fatalement entraînées dans les guerres que suscita la rivalité des maisons d’Espagne et de France. Elles servaient même, suivant une expression de l’époque, « de bouclier destiné à recevoir les coups réservés à l’Espagne ». Après les quelques années de paix que leur avait procurées la trêve de douze ans (1609-1621), la guerre se raUuma. Notre territoire fut périodiquement ravagé, notamment lors des campagnes répétées de Louis XIV.
Situation spéciale de Bruxelles. Malgré les malheurs qui accablaient le pays, Bruxelles, siège du Gouvernement et
de la Cour, prospéra et s’embellit. On eût dit que toute la vie de la nation s’était retirée en elle. Par une sorte de privilège, que le jeu des opérations militaires peut seul expliquer, elle ne fut pendant tout le xvii® siècle ni assiégée ni occupée par l’ennemi. Elle ne dut cependant pas rester indemne jusqu’au bout. Elle fut même terriblement éprouvée à l’extrême fin du xvii® siècle, en 1695, lorsque le maréchal de Villeroy la bombarda sur l’ordre aussi inutile que cruel de Louis XIV, détruisant la plupart de ses monuments, la Grand’ Place et près de quatre mille maisons.
Fêtes. Les réceptions à la cour, assez nombreuses, surtout sous le règne des archiducs Albert et Isabelle, furent l’occasion de fêtes brillantes qui donnèrent à la ville un air de fête, nécessitant l’érection de théâtres, de portiques et d’arcs de triomphe. La proclamation d’une paix, la prise d’une ville par le roi, une victoire remportée, un mariage princier, un baptême, furent aussi autant de prétextes à réjouissances publiques. Nos métiers et nos serments en profitèrent largement pour organiser des cavalcades, des feux d’artifice, des tirs au papegay, solennités populaires dont les tableaux de Van Alsloot, de Salaert et de Deniers nous ont conservé l’attachant souvenir.
Embellissements. Au cours du xvii® siècle, la physionomie de Bruxelles se transforma complètement. Une ville nouvelle se substitua à la ville bourguignonne du xv® siècle, et c’est même de l’époque espagnole que datent toutes les vieilles façades qui ont échappé jusqu’ici à la destruction l Les destinées de Bruxelles semblaient même se confondre si étroitement avec la monarchie dont elle était la capitale dans les Pays-Bas, que tout fut considéré comme espagnol. On parla de pignon espagnol, de feneire espagnole, de briques espagnoles, alors qu’en réalité il n’y avait, ni dans les matériaux employés ni dans l’architecture usitée, absolument rien d’espagnol. Ces dénominations s’expliquent par ce fait que la transformation de Bruxelles coïncida avec le régime espagnol, auquel tout le monde, depuis l’échec de la conspiration libératrice du seigneur de Bergh en 1632, s’était définitivement rallié. Non seulement la Cour, mais toute la société bruxelloise était, peut-on dire, « espagnolisée ».
I . Il n’y a plus que deux constructions privées qui soient antérieures à l’époque espagnole, un fragment de l’hôtel Ravenstein et l’hôtel de Nassau, fortement remanié (voir La Maison Teniers et l’hôtel Ravenstein dans les Annales de la Société royale d’ archéologie de Bruxelles, 1912).
L’ARCHITECTURE ITALO-FLAMANDE
Le xvii^ siècle fut pour notre ville une période d’embellissements. On perça plus de rues pendant cette seule époque que pendant les trois siècles précédents. En 1617, on crée la rue Neuve à travers d’anciennes blanchisseries et, en moins de vingt ans, toute l’artère est bordée de magnifiques demeures; en 1625, on construit la rue Isabelle où l’Infante édifie un charmant pavillon, la domus Isabellae, tandis que les arbalétriers ornent leur jardin d’un portique d’entrée; en 1639, on creuse de nouveaux bassins et on bâtit le long du canal des quais larges et commodes; en 1643 on réédifie la Porte du Rivage; en 1645, les corporations donnent le signal de la transformation de la Grand’ Place; elles abattent les façades de bois de la Brouette, du Sac, de la Louve, du Cornet, du Renard, et les remplacent par de superbes habitations couvertes de sculptures et étincelantes d’or; on refait l’hôtel de la Chancellerie et la Monnaie; on entoure la ville d’un système défensif plus moderne avec bastions, demi-lunes et éperons; on songe, enfin, à rattacher Bruxelles par un canal à la Sambre, quand la malheureuse guerre de la succession d’Espagne vint contrarier l’exécution de ce projet. Non seulement la bourgeoisie mais la noblesse belge, elle aussi, travailla avec ardeur à l’embellissement de la capitale. Elle éleva au Sablon et rue aux Laines une série de superbes hôtels.
Nous nous contenterons de citer ici l’hôtel des princes de Tour et Taxis, aujourd’hui démoli, dont les gravures, publiées à l’occasion des fêtes de la prise de Bude, en 1686, nous révèlent la magnificence.
Situation économique. La prospérité économique, qui régnait alors à Bruxelles, peut seule expliquer la possibilité de ces transformations. Sans doute la vieille industrie corporative périclitait, la draperie, qui avait fait la grandem de la ville aux xiii® et xiv® siècles était morte, mais à côté de cette industrie des métiers, incapable de s’adapter aux besoins d’une société moderne, s’était développée une industrie nouvelle, à base capitaliste, l’industrie manufacturière. Signalons les manufactures d’étoffes de laine, de soie, d’or et de velours, les fabriques de camelots, la chapellerie, les cuirs dorés, les raffineries de sel, les savonneries, la carrosserie, l’industrie dentellière, surtout n’oublions pas de mentionner la tapisserie, dont les productions, directement influencées par l’art italien, contribuèrent énormément à la diffusion de la Renaissance.
Nouvelles paroisses. La population se multipliant — elle atteignit le chiffre de 70,000 habitants environ — on dut songer à ériger de nouvelles paroisses. On ajouta aux paroisses existantes de Sainte-Gudule, de la Chapelle et de Saint Géry, celles de Saint-Nicolas et de Saint-Jacques sur Coudenberg, en 1622, de Notre-Dame au Finistère en 1646.
Nouveaux couvents. Le xvii® siècle fut une période de fécondité monastique sans précédent dans Thistoire. A Bruxelles seul, de 1585, date du retour de notre ville au catholicisme, jusqu’en 1663, il n’y eut pas moins de dix-huit nouvelles fondations religieuses, dont huit appartiennent au règne de l’Infante Isabelle. Nous devons les signaler toutes ici, car toutes construisirent des églises et contribuèrent au développement rapide de l’architecture italo-fîamande. Les Jésuites arrivent en 1586; les Capucins et les Augustins les suivent de très près, les uns en 1587, les autres en 1589; les Carmes déchaussés s’installent en 1610, les Minimes en 1616 et les Oratoriens en 1633. Voilà pour les couvents d’hommes. Les monastères de femmes l’emportent en nombre et en variété : les Bénédictines anglaises s’établissent dans nos murs en 1599, les Carmélites thérésiennes en 1607, les Annonciades en 1616, les Brigittines en 1621, les Chanoinesses de Berlaimont en 1627, Capucines en 1659, Apostolines vers 1660, les Visitandines en 1661, les Ursulines en 1662, les Béguines du Petit Béguinage et les Lorraines en 1663, enfin les Dominicaines anglaises en 1669.
Conclusion. Telle est la situation de la ville de Bruxelles au xviie siècle. Elle est la capitale des Pays-Bas espagnols, par conséquent la résidence de la Cour et le siège du Gouvernement; elle jouit d’une prospérité économique suffisante, non seulement pour réparer les ruines que les troubles du XVI® siècle ont accumulées, mais aussi pour entreprendre d’importants travaux d’embellissement. Les nobles attachés à la Cour, les grands bourgeois, commerçants et manufacturiers, les corporations, les ordres religieux, les simples particuliers mêmes, négociants et boutiquiers, tous se joignent dans un même élan pour faire de Bruxelles la première et la plus belle des villes.
L'ARCHITECTURE ITALO-FLAMANDE