‹ Traité d'architecture dans son application aux monuments de BruxellesChapitre 122 sur 143 · LA FAÇADE · texte numérisé non relu

LA FAÇADE

La façade des églises de la Renaissance diffère complètement de la façade gothique non seulement par ses ornements mais aussi par ses fonctions.

1. La façade gothique était en relation étroite avec le restant de l’édifice, en ce sens quelle faisait corps avec l’église et correspondait logiquement à la division tripartite intérieure. Au contraire, la façade de la Renaissance se développe sans aucune préoccupation du plan intérieur. Elle n’est qu’un vaste écran posé devant un vaisseau à trois nefs ou simplement mononef.

2. Le style ogival appliquait à la tour le système des contreforts, usité aux collatéraux et au chœur. La Renaissance, au contraire, transporte à l’extérieur ses colonnes et ses pilastres et s’en sert comme décor pour la façade de ses monuments. Comme ces colonnes et ces pilastres ne soutiennent rien, ils sont rarement isolés mais engagés dans la muraille devant laquelle ils se dressent.

3. La Renaissance se distingue par la superposition des ordres. Elle procède par gradation, en ce sens qu’elle superpose un ordre plus riche à un ordre moins riche. Ainsi, elle appliquera au rez-de-chaussée l’ordre dorique, le plus lourd mais aussi le plus vigoureux des ordres; à l’étage, l’ordre ionique, plus élégant déjà; à l’étage supérieur, l’ordre corinthien ou son composé, le plus fin et le plus délicat des trois ordres.

4. La superposition des ordres a pour conséquence la division de la façade en zones ou étages. La façade d’une église compte généralement deux étages et un gâble, exactement comme s’il s’agissait d’une habitation privée. Le gâble est la partie triangulaire qui achève un édifice.

5. La façade de la Renaissance se distingue par ses ornements. Son décor, généralement riche, contraste avec la simplicité voulue de la partie restante de l’église.

Telles sont les principales caractéristiques de la façade italo-flamande. Nous les retrouvons dans nos monuments religieux, que nous réparti ssons en deux groupes.

Un premier groupe comprendra les façades qui se rapprochent le plus du type baroque italien, savoir : l’église des Jésuites, aujourd’hui démolie; l’église des Augustins dont la

Fig. 286. Porte d’entrée de l’église de N.-D. de Bon Secours avec larmier, volutes, armoiries, vases, niche et statue. Architecte : Jean Cortvrindt (1664-1694). D’après V Émulation.

Fig. 287. Façade de l’église des Augustins, par Jacques Francquart (1620-1642). Dessin d’après Gurlitt.

L’ARCHITECTURE ITALO-FLAMANDE

façade subsiste encore; l’église de N.-D. de Bon Secours.

Un deuxième groupe comprendra l’église du Béguinage et celle des Riches-Claires.

A. Groupe plus spécifiquement italien.

1. L’église des Jésuites (fig. 288). Elle fut édifiée, nous le savons, en 1617, par Jacques Francquart qui séjourna à Rome, où il s’initia au baroque italien sous la direction des plus grands maîtres. Revenu dans le pays, il propagea le style nouveau et publia même un traité qui fut un véritable vademecum pour les architectes flamands du xvii® siècle (p. 238).

En construisant l’église des Jésuites, Jacques Erancquart s’inspira directement de ses modèles italiens. Au rez-dechaussée, des pilastres doriques sur piédestal supportant un entablement simple. A l’étage une ordonnance corinthienne faite de colonnes engagées. Des ailerons ou volutes rattachent le rez-de-chaussée à l’étage. Tout en haut, un attique avec cartouche et fronton triangulaire.

Aux angles, des vases d’où s’échappent des flammes. Les portes et les fenêtres sont de style classique, rectangulaires avec fronton, sauf la fenêtre placée au-dessus de la porte d’entrée centrale qui est cintrée.

2. L’église des Augustins (fig. 287). Elle aussi fut l’œuvre de Jacques Erancquart, s’il faut en croire certains textes d’archives retrouvés par Siret b On l’a considérée

Fig. 288. Façade de l’église des Jésuites, I. Notice dans \z. Biogra- par Jacques Francquart (1617). Dessin phie nationale. d’après Sanderus.

270 L’ARCHITECTURE DES TEMPS xMODERNES

pendant longtemps comme une œuvre de Wenceslas Coebergher, qui séjourna également en Italie, à Naples notamment, et qui, revenu aux Pays-Bas, en 1604, Y appliqua la nouvelle architecture italienne

La façade de l’église des Augustins compte deux étages :

a) U étage inférieur ou le rez-de-chaussée est le plus large. Il se compose, au centre, de deux colonnes doriques accouplées, disposées de part et d’autre de l’entrée principale; aux angles, d’une simple colonne dorique. Ces colonnes sont engagées dans le mur même de la façade et flanquées de demi-pilastres de même ordre sur lesquels elles font saillie.

Elles reposent sur des piédestaux, dont ceux des colonnes accouplées sont confondus, et toutes ensemble elles soutiennent un entablement, construit suivant les principes les plus purs de l’architecture classique, avec architrave, frise et corniche. La frise Fig. 289. Types de frontons. est ornée de triglyphes

(fig. 267). Les colonnes accouplées ont à soutenir, en outre, un fronton triangulaire brisé.

h) Le deuxième étage est plus étroit. Logiquement nous aurions dû rencontrer ici l’ordre ionique. L’architecte lui a préféré l’ordre corinthien composite. Ceci ne doit pas nous étonner, car nous savons que la Renaissance du xvii® siècle recherche avant tout l’effet décoratif, qu’elle accueille avec une égale complaisance tous les aspects de l’art pourvu qu’il en résulte de la beauté et de l’harmonie. Elle ne prescrit pas l’observation servile d’une règle mais autorise l’architecte à écouter la voix de son inspiration personnelle.

I. L’église des Carmélites qu’il commença en 1607 était une reproduction fidèle du type baroque italien (p. 240 et fig. 304).

L’ARCHITECTURE ITALO-FLAMANDE

Comme ce deuxième étage correspond à la partie centrale du rez-de-chaussée, il compte également, et pour une raison de symétrie, deux colonnes engagées reposant sur un piédestal commun et servant de soutien à un puissant entablement dont la corniche compte une série de modillons.

Pour ménager entre le rez-de-chaussée et Tétage une transition agréable à la vue, les architectes du xvii® siècle ont inventé un élément décoratif nouveau, l’aileron, sorte de vaste console ou de volute, qui vient se placer dans l’angle droit formé par les deux étages. Non seulement cet aileron répond à une exigence esthétique, mais il a aussi pour fonction de contrebuter la superstructure de l’édifice.

c) Au-dessus de l’entablement de l’étage supérieur se pose le couronnement , qui comprend un fronton circulaire entrecoupé et une partie rectangulaire centrale, couverte d’un fronton triangulaire et ornée, au centre, d’un cartouche. Ce couronnement empêche que le monument ne paraisse trop trapu.

Ainsi comprise, la façade a des proportions harmonieuses qui la font considérer, à juste titre, comme un spécimen remarquable de l’architecture baroque aux Pays-Bas.

d) L’ornementation est sobre encore. Outre l’encadrement fantaisiste des ouvertures (voir le § fenêtre), nous y trouvons le cartouche du fronton dans lequel, à l’origine, se trouvait, sculptée en relief, l’image de la Vierge portant l’Enfant ; des torchères sont placées aux angles du rez-de-chaussée et au faîte.

Ldi. façade de N.-D. de Bon Secours se rapproche très sensiblement du type italien, mais en diffère néanmoins par des détails qui sont plutôt d’inspiration locale. Il n’y a, à vrai dire, qu’un rez-de-chaussée surmonté d’un attique.

a) Le rez-de-chaussée a des pilastres ioniques. Pour pouvoir percer les ouvertures ovales que nous y remarquons, l’architecte n’a pas hésité à briser la ligne de l’architrave et de la frise. Il n’y a même plus de lignes horizontales indiquant nettement les différentes parties de l’édifice, car la corniche elle-même est entrecoupée en son milieu par la fenêtre de l’attique(fig. 286).

h) U attique — on nomme ainsi un petit étage qui termine une façade au-dessus de l’entablement ou d’une corniche — est orné de pilastres composites. Il est habilement relié à l’étage par des lignes concaves qui rappellent l’aileron. Un fronton triangulaire le couronne.

B. Groupe italo-flamand.

Ce groupe comprend les façades de V église du Béguinage et des Riches-Claires. Nous nous trouvons en présence de deux monuments, dont la façade, du moins celle de l’église du Béguinage, s’éloigne sensiblement de la conception baroque italienne. Si nous connaissons l’auteur de l’église conventuelle des Riches-Claires, Luc Fayd’herbe de Malines — du moins on l’affirme, — nous ignorons le nom de celui qui fit les plans de l’église du grand Béguinage. On a mis en avant le nom de Wenceslas Coebergher, mais nous hésitons à accepter cette attribution (ci-dessus p. 239).

Fig. 290. Façade de l’église du Béguinage (1657-1676).

Fig. 291. Façade de l’église des Brigittines (1662), d’après le recueil de Colinet et Loran.

Fig. 292. La chapelle Maes, adossée au chœur romano-ogival de l’église de Sainte-Gudule, par Léon Van Heil (1665).

Fig. 293. Vue de la nef principale et du chœur de l’église du Béguinage (1657-1676).

Fig. 294. Vue du chœur de l’église des Riches-Claires, par Luc Fayd’herbe (1665).

L’ARCHITECTURE ITALO-FLAMANDE

I. L’église du Béguinage se distingue de celles que nous venons de voir par le décor et surtout par le gable qui surmonte les parties latérales du rez-de-chaussée (fig. 290).

Un mot tout d’abord de son ordonnance générale. L’édifice compte deux étages : l’étage inférieur ou le rez-de-chaussée à large développement, orné de pilastres ioniques avec guirlande. Les pilastres angulaires sont accouplés, comme l’indique le détail de la fig. 280. De part et d’autre de la porte d’entrée, un pilastre unique, flanqué, c’est-à-dire accosté, de demi-pilastres de même ordre. Désireux de donner à ses fenêtres un grand luxe ornemental (fig. 284), l’architecte n’a pas hésité à sacrifier l’entablement, dont la corniche seule a conservé une ligne horizontale continue. L’étage supérieur est orné de colonnes composites engagées, derrière lesquelles se dessinent des pilastres de même ordre, supportant un large entablement.

Au-dessus se dresse le fronton, véritable attique accosté de volutes, délimité dans sa hauteur par deux pilastres fantaisistes dont le parement est décoré d’un feuillage formant chute et la partie supérieure d’une tête d’ange à l’endroit du chapiteau. Un tympan circulaire à base entrecoupée ou brisée le couronne.

Telle est l’ordonnance générale de cet édifice italo-flamand.

J usqu’ici rien qui doive nous frapper outre mesure. Mais voici où il se manifeste des tendances particulières qui trahissent l’œuvre d’un architecte flamand.

a) 'Ldi tendance ornementale. La décoration de cette façade est incontestablement plus abondante que celle des Augustihs ou des Jésuites. L’encadrement de la fenêtre est d’une recherche voulue avec son fronton à tête d’ange et sa partie inférieure rehaussée d’un bas-relief (fig. 284). La porte d’entrée est tellement ouvragée que nous renonçons à la décrire. Seule, une vue sur place peut en faire comprendre toute la richesse. Aux angles, des torchères et des vases d’où s’échappent des flammes.

h) Le gâble. Nous trouvons ici une particularité propre à l’église de Béguinage. On ne la rencontre dans aucune autre église de Belgique et elle est totalement inconnue des Italiens. Au lieu de recourir à l’aileron de style baroque pour étayer la superstructure de son édifice, l’architecte, s’inspirant d’une particularité locale, a adopté le gâble de la maison privée avec ses volutes, ses boules et son vase terminal. De plus, la volute est doublée à l’intérieur d’une bande plate en saillie qui en délimite le contour, et une semblable bande

plate, également en saillie sur le parement du tympan, longe le motif central dont une ouverture ovale avec petits ailerons et larmier constitue Tornement principal. Ces bandes plates en saillie caractérisent bon nombre de nos pignons

bruxellois du xvii® siècle

2. La façade de Véglise des Riches-Claires, œuvre, dit-on, de Luc Fay d’herbe, se rapproche de celle du Béguinage, tout d’abord par le gâhle, ensuite par le système des bandes horizontales et verticales qui divisent le pignon, note locale qu’on chercherait vainement ailleurs en Belgique (fig. 295 et surtout fig. 303).

Devons-nous voir dans l’église du Béguinage (1657) et dans celle des Riches- Claires (1665) l’œuvre d’un seul et même architecte?

Nous posons la question sans la résoudre.

3. La façade de Véglise des Brigittines nous ramène davantage encore à la conception de la maison privée (fig. 291). Il suffirait de

substituer aux fenêtres de cette chapelle les fenêtres d’une habitation particulière pour avoir l’image fidèle de la demeure d’un bourgeois de Bruxelles de la seconde moitié du XVII® siècle. Nous y retrouvons la superposition des ordres, telle qu’elle était appliquée aux maisons bourgeoises, à certaines maisons de la Grand’ Place par exemple, l’ordre dorique au rez-de-chaussée, l’ordre ionique à l’étage; au-dessus l’attique avec pilastres en forme de gaine; enfin,

I. Voir le Guide illustré de Bruxelles. Les Monuments civils et religieux. Page 76. Voir aussi certaines figures par ex. les fig. 44, 78 et passim. Les bandes saillantes horizontales et verticales qui sillonnent la façade, ne sont cependant pas absolument « bruxelloises ». On les retrouve ailleurs, assez exceptionnellement il est vrai, par exemple, à Lierre et à Louvain, mais uniquement appliquées aux maisons privées.

Fig. 295. Vue extérieure du transept de l’église des Riches-Claires, par Luc de Fayd’herbe (1665).

Dessin R. Van de Sande.

L’ARCHITECTURE ITALO-FLAMANDE

les volutes ou ailerons, le fronton triangulaire, les vases et les boules. La porte d’entrée est identique aussi à une porte de maison particulière l

i6. PILASTRES ET ORNEMENTS DIVERS

Dans les églises gothiques le soubassement au-dessous du glacis des fenêtres était orné d’arcatures et d’écoinçons (p. 220). Plus rien de semblable dans le style de la Renaissance. Le long des murs descendent de grands pilastres corinthiens ou composites, entre lesquels se trouvent des fenêtres, des niches, des médaillons ou des trophées.

La fig. 293 nous laisse voir le chœur de l’église du Béguinage. La partie demi-circulaire de l’abside est divisée en une série de cinq compartiments par des pilastres d’ordre corinthien composite qui s’élèvent presque jusqu’à la naissance de la voûte. Sur ces pilastres repose un large entablement dont la frise est décorée de superbes rinceaux. L’entrecolonnement est divisé en deux parties : la partie inférieure ornée de trophées, la partie supérieure occupée par des fenêtres simulées. Au-dessus de l’entablement s’élève la voûte de l’abside, dont les arêtes sont couvertes de bandes ornées qui aboutissent à une partie centrale circulaire. Celle-ci occupe la place de l’ancienne clef de voûte gothique, tandis que les bandes rappellent les nervures qui ornaient et consolidaient à la fois les arêtes de la croisée d’ogives. Cette partie élevée est éclairée par quatre fenêtres percées entre les segments de la voûte absidale, la partie centrale étant réservée à la statue du patron de l’église, saint Jean-Baptiste. Quant à la partie qui correspond au chœur proprement dit, elle s’ouvre des deux côtés par une arcade sur les absides latérales. Au-dessus de ces arcades l’on voit deux niches, dont l’une abrite le buste du Sauveur, l’autre celui de sa Mère. Le tout donne une impression de grande richesse.

Il est impossible de décrire dans le détail les décors qui recouvrent les murs d’un édifice italo-fîamand. Si l’artiste du moyen âge se soumettait aux exigences d’une grammaire sculpturale déterminée, l’artiste de la Renaissance italoflamande, au contraire, s’abandonnait sans réserve à son inspiration fantaisiste.

Le sanctuaire est la partie la plus ornée de l’église. C’est là qu’aux yeux de tous se dresse le somptueux maître-autel,

I. Ouvrage cité. Lire la théorie des étages superposés, p. 50, et voir certains types de portes, par exemple les fig. 61, 65, 72, etc.

véritable arc de triomphe, élevé à la glorification de la Foi catholique. Les multiples chapelles latérales des églises gothiques ont disparu, les autels, que le mysticisme du moyen âge avait rangés en grand nombre autour des colonnes des nefs, ont été enlevés; on veut que désormais l’attention des fidèles se concentre tout entière sur le Saint des Saints, et ce point central, véritable point de mire, doit être éblouissant. C’est dans un sanctuaire de marbre et d’or que doit se dérouler, grandiose et magnigque, la pompe de l’Église catholique, apostolique et romaine.

Page 1