MILIEU HISTORIQUE
De profondes transformations s’accomplissent dans le Brabant au xiii® siècle. La prépondérance que l’Allemagne a exercée jusque -là dans laBelgique centrale et orientale a pris fin. Nos ducs se désintéressent de l’Empire. Si Henri I^r (1190-1235) siège encore aux diètes impériales à côté des princes électeurs, ses successeurs n’y vont plus. Henri II (1235-1248), Henri III (1248-1261) et Jean I^r (1267-1294) n’ont plus aucun souci des devoirs d’aide et de conseil que le droit féodal leur impose vis-à-vis du chef de la chrétienté. Ils entendent poursuivre une politique nationale et confondre leurs destinées dynastiques avec celles de leur peuple. L’empereur lui-même d’ailleurs ne se préoccupe plus du Brabant. La « Lotharingie » est devenue une expression historique et depuis que les luttes contre les Carolingiens de France sont closes, le Brabant comme boulevard de l’Empire n’a plus de raison d’être.
Toute cette transformation politique n’aurait pu se faire, si des changements économiques profonds ne l’avaient devancée. Dès le début du xiii® siècle, les villes de la Belgique centrale cessent de s’orienter vers le Rhin, où Cologne avait été jusque-là le grand centre d’attraction. Cette ville perd l’hégémonie économique de l’Allemagne occidentale et se voit supplantée par les villes de la Baltique, Hambourg, Brême et Lübeck. Ces villes nouvelles sont trop éloignées de nous pour qu’elles puissent nous entraîner dans la Ligue commerciale qu’elles ont fondée. Notre attention se porte vers les cités de Flandre, maîtresses du marché international dans le Nord, comme Gênes, Florence et Venise le sont dans le Midi. Elle s’oriente aussi vers la Champagne, où huit foires annuelles florissantes sont, au xiii^ et au xiv® siècle, le rendez-vous général des marchands européens.
LE STYLE GOTHIQUE PRIMAIRE
Rien d’étonnant dès lors de voir l’influence française se répandre dans la vallée de la Senne, comme elle s’est répandue déjà dans la vallée de la Lys et dé l’Escaut. Le commerce la sollicite et la politique la favorise. Des alliances matrimoniales rapprochent le Brabant de la France. Si les Godefroid, qui ont précédé Henri Db ont pris pour femmes des princesses germaniques, Henri I®^ s’allie successivement à Mathilde de Boulogne et à Marie de France, fille de Philippe-Auguste; Henri III épouse Aléïde de Bourgogne; Jean 1®*“ le Victorieux s’unit à Marguerite de France, fille de saint Louis, et sa propre fille, Marie, monte sur le trône de France. Comme une conséquence toute naturelle de cette nouvelle orientation politique et économique, la langue française s’introduit à la cour des ducs, se propage dans l’aristocratie féodale et envahit même le patriciat des villes. Les arts français s’imposent ensemble avec la langue. Cologne est décidément détrôné et Liège n’a pu survivre, comme centre d’art, à la chute de l’Église impériale. Désormais, c’est Tournai qui commande aux Pays-Bas, Tournai qui vibre la première au contact de l’âme française et déverse dans nos régions les influences littéraires, artistiques, intellectuelles et morales de notre grande voisine du Sud.
L’art français et en particulier l’architecture gothique, qui venait de s’épanouir, gracieuse et svelte, dans l’île de France, devaient rencontrer en Brabant un accueil empressé. Les villes sont riches, et la richesse matérielle, on le sait, est la condition première de toute expansion artistique. Bruxelles brille au premier rang des cités brabançonnes. Sa prospérité est telle que sa population déborde au-delà de son enceinte et fonde des faubourgs populeux. Les alentours du forum — la Grand’Place — sont entièrement bâtis, et au milieu des maisons plus modestes des boutiquiers et des artisans se dressent les tours altières et les solides maisons de pierre — les steenen — qui abritent les chefs de la grande industrie drapière et les représentants du grand commerce international. Le marché primitif, établi au xi® siècle, ne suffit plus au trafic. Les rues qui l’avoisinent se transforment en autant de marchés particuliers. Marché aux Herbes, Marché aux Souliers, Marché aux Tripes, Marché aux Poulets, Marché au Lait, Marché au Fromage, Marché au Beurre, Marché aux Charbons. Le violent incendie qui détruit, en 1276, le tiers de la ville, n’arrête en rien l’élan d’une prospérité sans cesse croissante. Au contraire, cette catastrophe fournit aux Bru-
L’ARCHITECTURE DU MOYEN AGE
xellois l’occasion de refaire leur ville plus belle et plus moderne. Des couvents nouveaux sont fondés et enrichis par ceux-là mêmes au milieu desquels ils s’élèvent. En moins de trente ans, de 1230 à 1260 environ, six fondations religieuses surgissent dans les différents quartiers : les Récollets, les Carmes, les Bogards, les Saccites, les Dames de Jéricho, les Béguines. Les hôpitaux et les hospices se multiplient, eux aussi, et se développent en raison directe des besoins d’une population de jour en jour plus dense. En 1300, le Magistrat exproprie un steen et le convertit en maison échevinale, en attendant qu’il puisse édifier, un jour, un palais digne de la cité. Il se préoccupe de l’esthétique de la ville, érige des fontaines monumentales aux carrefours des rues et pave les chemins qui conduisent au forum.
Les églises, ces joyaux des cités du moyen âge, ne peuvent le laisser indifférent. Au haut de la colline de Saint-Michel les travaux de l’église de Sainte-Gudule sont restés interrompus. Il importe de les reprendre, et la générosité d’un prince aidant, on se remet au travail vers 1270. Mais depuis l’abandon des premiers travaux, l’architecture a évolué. Comme l’impulsion vient de France et non plus du Rhin, il est impossible d’achever l’édifice dans le style romano-ogival du début. C'est dans le style gothique primaire qu’on élève, bien haut au-dessus du chevet existant, le chœur de la collégiale, travail imposant dans lequel s’affirme, pour la première fois dans notre ville, la majesté, grave et sévère encore, de l’architecture ogivale naissante.
De la ville, le style nouveau envahit les campagnes environnantes. On l’applique, dans la seconde moitié du xiii® siècle, àl’église de Forest et presque en même temps à l’église très voisine de Droogenbosch. A Laeken, le succès d’une statuette miraculeuse est tel que l’oratoire primitif y est
Plan de l'église de Sainte-Gudule (suite). — D. Nef latérale droite et partie du transept formant équerre, xiv® siècle, de style gothique secondaire ou rayonnant. Partie supérieure du transept du xve-xvie siècle, de style flamboyant. — E, E*. Tours, xv^ siècle. — F. Nef latérale gauche, xv® siècle, de style gothique flamboyant ou tertiaire. — G. Porche sud, de style flamboyant, achevé en 1499. — H. Chapelle du Saint-Sacrement, de style flamboyant (1534-1539). — I. Chapelle de la Vierge, de style gothique tertiaire décadent, avec voûte Renaissance (1649-1653). — J. Chapelle Maes, en Renaissance (1673). — K. Porche nord moderne, en gothique flamboyant (1881- 1886). — L. Escalier (1860).
Fig. 96. — Plan de l’église de Sainte-Gudule.
A, A’. Chevet du chœur romano-ogival (c. 1225-1250). — B, B’, B”. Chœur et parties du transept formant équerre avec le chœur, de style gothique primaire (c. 1270-1280). — C. Nef centrale, du xiv® siècle jusqu’à la hauteur des fenêtres; du xv^-xvie siècle pour les fenêtres et l’achèvement de la toiture (style flamboyant). (Voir la suite à la page 92 ci-contre.)
Fig. 97. L’église de Sainte-Gudule à la fin du xv® siècle, d’après une miniature de la Bibliothèque de Bourgogne, à Bruxelles. Au centre, l’église de Sainte-Gudule. En haut, à droite, une porte de ville et la tour de Saint- Nicolas; à gauche, l’église du Sablon encore sans portail principal. A l’avant-plan, Marguerite d’York, assistée de sa patronne et entourée des quatre Pères de l’Eglise. (Cliché photo. Becker.)
LE STYLE GOTHIQUE PRIMAIRE
remplacé, vers 1270, par une église plus vaste, très proche encore du style romano-ogival, mais terminée néanmoins dans la note gothique primaire.