LE MILIEU HISTORIQUE A. Le développement urbain
I® En Brabant en général. La vie économique se développe, intense, dès le ix® siècle, dans la vallée de l’Escaut et le bassin de la Meuse. La Flandre surtout devient une pépinière de villes et dès le début du xii® siècle, Gand, Bruges, Ypres, Saint-Omer, Lille et Douai s’affirment économiquement robustes et politiquement florissantes. En Brabant le spectacle est tout différent. La contrée située entre la Dendre et la Dyle reste plongée dans le calme de la vie agricole et les villes ne s’y développent que beaucoup plus tard, au xi®-xii® siècle, sous l’influence des relations commerciales entre Cologne, la métropole du Rhin, et les villes de Flandre. Une grande route commerciale relie l’est à l’ouest, et c’est le long de cette route et dans son voisinage immédiat que des villes se forment (Bruxelles, Louvain, Malines et Anvers). Or, seule, la prospérité des villes rendra possible la construction de grands édifices; seule, elle permettra l’éclosion des arts plastiques qui sont un accompagnement de l’architecture. Trop faibles encore au xi®-xii® siècle, en pleine période de formation d’ailleurs, les cités
I. Voir R. Lemaire, Les Origines du style gothique en Brabant, Bruxelles, Vromant & C°, 1906, p. 66. Première partie : L’ Architecture romane.
LE STYLE ROMAN
brabançonnes ne peuvent songer à élever tout de suite des monuments comparables à ceux des villes voisines de Flandre ou des villes épiscopales du Rhin. Les premiers oratoires y furent sans nul doute construits en bois et couverts de chaume, ou tout au plus édifiés dans cet appareil grossier dont les églises de Woluwe-Saint-Lambert, de Watermael et d’Auderghem nous donnent une saisissante idée.
2^ A Bruxelles en particulier. La ville de Bruxelles obéit à la loi générale qui présida au développement des villes brabançonnes. Elle se forma, à partir du xi® siècle, au pied du castrum de Tîle Saint-Géry. Le sanctuaire élevé dans le castrum même et dédié à saint Géry, ne devait être qu’une modeste chapelle à l’usage des gens du château. Le comte Lambert Baldéric la trouva si misérable qu’il la jugea indigne d’abriter plus longtemps les reliques de sainte Gudule,et il fit transporter ce précieux trésor dans un nouvel oratoire qu’il éleva, en 1047, sur un monticule voisin en l’honneur de saint Michel et de sainte Gudule. Nous pouvons considérer cet oratoire comme la première église de Bruxelles, c’est-à-dire de ce Bruxelles nouveau, fait de commerce et d’industrie, qui se développa en deçà du bourg à partir du xi® siècle. Comment cet oratoire était-il bâti? Nous l’ignorons. Nous ne connaissons pas davantage l’architecture de la primitive église de Saint-Nicolas, ni celle de N.-D. de la Chapelle érigée en 1134; nous n’avons aucune idée non plus de l’aspect extérieur des chapelles qui devaient nécessairement accompagner les plus anciens hôpitaux de Bruxelles, celui de Saint- Jean au Marais, du xii® siècle, et la léproserie de Saint-Pierre, rue Haute, de la même époque. Il faut attendre le premier quart du xiii® siècle avant de trouver les premières grandes constructions dont Bruxelles s’honore encore aujourd’hui, le chevet du chœur de l’église de Sainte-Gudule, le chœur et le transept de l’église de N.-D. de la Chapelle.
B. Guerres féodales.
Si la faiblesse des villes explique en ordre principal la pauvreté de l’architecture romane au xi®-xii® siècle, les luttes féodales incessantes qui accompagnèrent la formation territoriale du duché, contribuèrent de leur côté à retarder tout épanouissement artistique sérieux.
Non seulement le Brabant se trouve associé à toutes les querelles que soulève, dès le x^ siècle, la question de la Lotharingie, mais les dynastes locaux qui régnent entre la Dendre
L’ARCHITECTURE DU MOYEN AGE
et la Dyle se disputent l’hégémonie de cette région et s’efforcent, chacun pour son compte, de constituer un petit État ou de s’emparer des petites principautés voisines pour les fusionner en une seule. La maison de Louvain l’emporta. A la fin du siècle, à la suite d’un mariage, elle unit le comté de Louvain au comté de Bruxelles; un peu plus tard elle se mit successivement en possession de la contrée de Nivelles, de la Campine, du marquisat d’Anvers, non sans lutte âpre et longue. Ce ne fut même qu’au xii® siècle que les ducs terminèrent l’œuvre d’unification territoriale du Brabant, en brisant les dernières résistances que leur opposaient avec une ténacité farouche les puissants seigneurs de Grimberghen et de Malines.
G. Influence monastique défavorable.
A défaut de villes, des abbayes, riches et puissantes, auraient pu donner aux arts en général et à l’architecture en particulier une heureuse impulsion. Ce fut le cas en France où les grands édifices religieux de l’époque romane ne furent pas les cathédrales mais les abbayes, le cas aussi en Flandre, en Hainaut et dans la région mosane où nous trouvons, dès le vue siècle, des abbayes bénédictines célèbres. En Brabant l’expansion monastique se fit beaucoup plus tard. On n'y trouve aucune fondation claustrale qui puisse prétendre à des origines mérovingiennes ou carolingiennes^. Toutes les abbayes brabançonnes sont de date récente, de l’extrême fin du XI® siècle et surtout du xii® siècle. Afflighem, la plus ancienne, est de 1086; Cortenberg de 1095; Forest de 1106; Grimberghen de 1127; Parc de 1129; Villers de 1147. Aucune d’elles ne fut un centre d’art; plusieurs même, fondées d’après la règle de Cîteaux, établie en 1093 par saint Robert, affectaient pour les arts un profond dédain. Les Prémontrés qui arrivèrent en Brabant, au début du xii® siècle, en même temps que les Bénédictins réformés et les Cisterciens, considéraient également l’art comme un luxe inutile, si bien que nos moines, loin de contribuer à l’application du beau style roman créé par les Clunisiens, se complurent au contraire dans une austérité architecturale des plus sévères.
Sans abbayes d’où l’art aurait pu rayonner dans l’Entre- Dendre et Dyle et influencer favorablement l’architecture
I. Nous laissons en dehors de nos réflexions l’abbaye de Nivelles datant du vu® siècle, dont les comtes de Louvain devinrent les avoués, en attendant qu’ils joignirent au Brabant la région de Nivelles.
LE STYLE ROMAN
des villes naissantes, le Brabant n’avait pas davantage des chapitres de chanoines, riches et puissants, capables de substituer leur action à celle des institutions monastiques. Le chapitre de Sainte-Gudule, nouvellement fondé en 1047, même temps que l’église, avait une dotation trop insuffisante pour pouvoir songer tout de suite à l’érection de constructions dispendieuses; il en était de même du chapitre de Saint-Jacques sur Coudenberg, qui n’apparaît d’ailleurs qu’aux environs de l’année 1200. Seul, le chapitre voisin de Saint Pierre à Anderlecht fit preuve d’une certaine activité. Il construisit à la fin du xi® siècle la crypte de Saint-Guidon et y superposa au siècle suivant un édifice roman d’une certaine importance.
Enfin, si l’on songe que le Brabant ne renfermait aucun siège épiscopal mais qu’il était compris tout entier dans le diocèse de Cambrai, on comprendra une fois de plus qu’il ne pouvait être question d’y ériger des cathédrales comparables à celles des cités épiscopales de Liège, de Cologne, de Worms, de Spire ou de Mayence
Ainsi donc tout explique l’état rudimentaire de notre architecture au xi®-xii® siècle : ville en voie de formation; luttes féodales troublant la sécurité du pays; situation monastique défavorable à toute expansion artistique.