LE MILIEU HISTORIQUE
Le grand événement politique du xv® siècle bruxellois fut le triomphe de la démocratie, et partant des corporations qui l’incarnaient. Après maints efforts infructueux, les métiers parvinrent, en 1421, à renverser le gouvernement séculaire des patriciens et à s’emparer du pouvoir. Détail intéressant : ce furent les architectes, les tailleurs de pierre et les maçons qui se mirent à la tête de la révolution politique et sociale. Un des leurs, et non des moindres, l’architecte Jean Van Ruysbroeck fut parmi les fondateurs de la nouvelle administration. Il fut élu échevin du peuple, en même temps que le maçon Pierre van Bolenbeke et le forgeron Lambert de Costere. Contrairement aux artisans flamands qui, au
L’ARCHITECTURE DU MOYEN AGE
lendemain de la bataille de Courtrai de 1302, avaient revendiqué le pouvoir pour eux seuls, les démocrates bruxellois prirent une résolution infiniment plus sage, le partage du pouvoir entre les deux grandes forces sociales en présence, le patriciat divisé en sept lignages et les métiers répartis en neuf nations. Les mandats publics furent conférés par moitié à l’un et à l’autre de ces partis
Ce régime d’équilibre politique subsista, malgré certaines oscillations du début, jusqu’en 1477, date de la deuxième révolution démocratique ou plutôt de la révolution provoquée par les éléments extrêmes des corporations. Ici encore les membres de la corporation des Quatre Couronnés, qui se composait des sculpteurs, des tailleurs de pierre, des maçons et des ardoisiers, se distinguèrent par la violence de leur action. Le fils du grand démocrate de 1421, Guillaume Van Ruysbroeck, fut, cette fois, au premier rang des révolutionnaires ; le signal de l’émeute partit de la maison de la Colline, Grand’ Place, qui était le siège de la corporation des Quatre Couronnés. Le mouvement triompha. L’élément aristocratique fut éliminé et l’administration communale passa tout entière aux mains des corporations d’artisans. Trois ans plus tard cependant, la réaction intervint, soutenue par Maximilien d’Autriche, et en 1480, le système de l’équilibre politique de 1421 fut solennellement rétabli. Il resta en vigueur jusqu’à la fin de l’ancien Régime (1795).
En dépit de ces convulsions sociales, le xv® siècle fut pour notre ville une période de splendeur exceptionnelle. Les siècles antérieurs, le xiii^ et le xiv® siècle surtout, avaient été des siècles de travail. Nos marchands-drapiers s’étaient enrichis au delà de toute espérance et, comme toujours, la grande richesse fit naître le goût du luxe et le désir de jouir. L’avènement de la maison de Bourgogne en 1406, l’accession de Philippe le Bon au trône de Brabant- Limbourg en 1430 furent pour le Brabant, et particulièrement pour Bruxelles, des événements de la plus haute importance. Philippe le Bon poursuit systématiquement l’unification territoriale des Pays-Bas; il comprend tout de suite qu’il lui faut une capitale qui remplisse dans ses États le même rôle que Paris en France. Il jette son dévolu sur Bruxelles qui, située au cœur de ses vastes possessions, lui semblait tout désignée pour devenir le centre de son administration. Il y tient de préfé-
I. Voir notre livre sur V Organisation du travail à Bruxelles. Mémoire couronné de la médaille d’or par l’Académie royale de Belgique. Bruxelles, 1904, pp. 30, 378 et suivantes.
LE STYLE GOTHIQUE TERTIAIRE
rence sa cour et à ses côtés siègent, au palais même du Coudenberg, les différents conseils qui le secondent dans la réalisation de son programme politique f
Grâce à ses richesses, grâce à la résidence du prince et au séjour permanent du gouvernement, Bruxelles devient la première ville du pays. Elle est par excellence la civitas nobilissima, la cité princière, de princelijcke stadt, comme on se plaît à l’appeler, et comme elle l’inscrit elle-même, aux jours de fête, sur ses portiques et ses arcs de triomphe. Sa physionomie se transforme. Ses rues, d’un tracé plus régulier, sont bordées de pignons dentelés. Aux carrefours s’élèvent des fontaines monumentales avec figures et jets d’eau. Aux froids manoirs de l’époque antérieure la noblesse bourguignonne, élégante et raffinée, substitue des habitations ornées de galeries, de bretèques, de tourelles qui s’élancent, sveltes et gracieuses, au-dessus des maisons voisines. C’est alors aussi que Bruxelles se pare de ses plus beaux monuments. Les travaux de l’église de Sainte-Gudule sont poussés avec vigueur; on élève le collatéral gauche, la partie supérieure de la nef centrale, ainsi que les deux majestueux campaniles qui gardent l’entrée du temple. On rebâtit sur un plan plus vaste l’église de la Chapelle et on édifie au Sablon, dans une plaine restée jusque là presque déserte, l’église de N.-D. des Victoires, vraie dentelle de pierre, expression riante et belle de l’architecture gothique fleurie, arrivée au stade final de son évolution.
Les monuments civils vont de pair avec les édifices religieux. Le palais ducal est embelli et augmenté d’une grande salle dont la ville confie l’exécution à Guillaume de Voghel. La halle au pain est reconstruite, et au printemps de l’année 1402, on jette les bases d’un merveilleux hôtel de ville. Sorties triomphantes de la révolution de 1421, les corporations viennent se ranger comme une garde d’honneur autour de ce palais communal et élèvent leurs demeures aux abords mêmes de la Grand’ Place.