LE MILIEU ARTISTIQUE
C’est alors aussi que s’épanouit la superbe école d’art dont Bruxelles s’enorgueillit. Déjà sous le règne de Jeanne et de Wenceslas, dans la seconde moitié du xiv® siècle, nos artistes tendaient à se dégager de l’influence française. Au
I. Voir notre opuscule La Nationalité belge et Bruxelles-capitale' dans les Annales de la Société royale d’ archéologie de Bruxelles, 1920-
L’ARCHITECTURE DU MOYEN AGE
XV® siècle, leur individualité s’affirme avec éclat. Il jfaut renoncer à citer, tant ils sont nombreux, les noms de tous ceux qui ont fait la gloire de l’école bruxelloise. Peintres, sculpteurs, tailleurs de pierre, tapissiers, graveurs, brodeurs fondeurs de cuivre, rivalisent de zèle et portent au loin la renommée de notre ville. Les patriciens eux-mêmes ne dédaignent pas la pratique des arts. Nombreuses sont les familles bruxelloises qui ont semé des maillets dans le champ de leur blason, comme si elles eussent voulu perpétuer par là le souvenir de la profession dans laquelle elles ont puisé la plus pure de leurs gloires.
Les multiples constructions dont la cité se pare — églises, hôtel de ville, maisons seigneuriales, fontaines monumentales — expliquent le caractère prédominant de la sculpture à Bruxelles. Nos artistes, sculpteurs, imagiers, tailleurs de pierre, consacrent de préférence leur talent à la sculpture ornementale. Ils se font les collaborateurs des architectes, beaucoup d’entre eux-mêmes sont architectes. Après avoir conçu et exécuté la partie architecturale d’un édifice, ils s’intéressent personnellement à sa décoration. Ils tracent le profil des moulures, ornent de scènes variées les chapiteaux et les culs-de-lampe, peuplent de statues les niches dont ils ont ciselé les dais ajourés. Jean van Ruysbroeck était tailleur de pierre et en même temps architecte. C’est à lui que nous devons cette merveille d’élégance et de statique qu’est la tour de l’hôtel de ville, et nous savons qu’il ne dédaignait pas de pratiquer son métier de tailleur de pierre. Les religieuses d’un hôpital d’Audenarde s’adressèrent à lui pour l’exécution d’un puits orné de personnages. Henri van Pede, l’auteur des plans du magnifique hôtel communal de cette ville, était tailleur de pierre, lui aussi, et nous pouvons admirer aujourd’hui encore son talent de ciseleur de pierre dans les admirables tabernacles qui, au nombre de sept, décorent les trumeaux de la chapelle du Saint-Sacrement à l’église de Sainte- Gudule.
Nos artistes du xv® siècle bruxellois se distinguent également par leur réalisme. Leurs oeuvres ne sont plus empreintes de cet esprit mystique qui caractérisait les productions sculpturales de la période antérieure. Elles sont inspirées directement de la nature, aussi sont-elles pleines de vie et de réalité, de verve aussi, car nos tailleurs de pierre n’hésitent pas à stigmatiser par le ciseau les mœurs dissolues du clergé et les travers des grands.
Cependant, on se ferait une idée très incomplète de notre
LE STYLE GOTHIQUE TERTIAIRE
école d’art au xv® siècle, si on renfermait son action dans le seul domaine de la sculpture ornementale. Les artistes qui la peuplent sont restés « imagiers ». Ils pratiquent la statuaire proprement dite et composent ces merveilleux retables qui font la parure de nos églises et la gloire de nos musées. Jean Borreman qui travailla à la fin du xv® siècle et au début du XVI®, est à cet égard un chef d’atelier dont les •compositions excellent parmi toutes par l’ordonnance rythmique des groupes, la finesse du détail, la souplesse des draperies et surtout, par la vie qui circule à travers tant de grâce et de beauté.
Originale et créatrice, l’école bruxelloise rayonne au loin. Des commandes affluent de toutes les villes des Pays-Bas, de l’étranger aussi. Ce sont nos artistes qui contribuent, vers 1450, à l’ornementation de l’hôtel de ville de Louvain. Claes Ut en Zwane sculpte pour le Magistrat de Bruges une statue de l’archange Gabriel, Pierre de Backere exécute pour cette même ville le superbe mausolée de Marie de Bourgogne, d’autres s’en vont travailler à Mons, à Audenarde, à Malines et ailleurs. Les œuvres de nos imagiers, comme celles de nos peintres, prennent le chemin de la France, de l’Allemagne, de la Suède, de l’Espagne. L’Italie même fait appel au talent de nos sculpteurs. La famille Pensa di Mondari commande à Bruxelles un magnifique retable qui, depuis, nous est revenu et qui constitue le joyau du Musée communal.
Deux des nôtres encore se rendent à Ferrare pour y exécuter des autels dans la nouvelle église de Saint-François; le fils aîné de Jean Van Ruysbroeck se met au service de la France, tandis que Jean Van der Eycken et ses compagnons partent pour l’Espagne où ils sculptent le superbe portail des Lions à Tolède.
Telle fut l’école d’art qui présida, au xv® siècle, à la construction de nos monuments et à leur ornementation. Elle se forma lentement au cours des siècles, se dégagea de l’influence française sous le règne de Jeanne et Wenceslas et affirma sous les ducs de Bourgogne une individualité propre. Elle se maintint, brillante encore, pendant la première moitié du XVI® siècle, grâce à Bernard Van Orley dans la peinture, à Jean Borreman, à Henri van Pede, à Louis van Bodeghem dans la sculpture et l’architecture. Vers 1550, elle décline et sombre pendant les guerres de religion, qui eurent à Bruxelles, plus peut-être que partout ailleurs, une douloureuse répercussion. Quand la paix revint, sous le règne des
L’ARCHITECTURE DU MOYEN AGE
archiducs Albert et Isabelle, le centre artistique des Pays- Bas fut, non plus Bruxelles, mais Anvers