‹ Traité d'économie forestièreChapitre 30 sur 46 · RAT ARS... RS · texte numérisé non relu

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Il existe des forêts exploitées à plus de 200 ans dont le taux de placement ne dépasse pas 1 0/0. Cela tient à ce que la valeur forestière créée par l’âge ne croît pas assez vite pour maintenir le chiffre du taux et pour faire contrepoids à la puissance d’accumulation de l'intérêt composé.

Dans les exploitations aménagées, le revenu s'accroît avec l’âge (n° 115) mais le matériel augmente dans une plus forte proportion de telle sorte que ce revenu reste faible relativement au capital engagé, ce qui fait naturellement baisser le taux du placement.

N°133. — Il arrive heureusement que, dans les exploitations à long terme, le produit des éclaircies augmente un peu le revenu et fait hausser le taux du placement. Il arrive, aussi, que les grandes forêts exploitées à âge avancé sont habituellement situées en des régions où le sol a peu de valeur, ce qui a pour effet d’accroître également le taux du placement.

Ce double correctif est-il de nature à rendre à peu près uniforme le taux de placement des forêts ? Certains forestiers très estimables l’ont prétendu et ont même soutenu que ce taux était, en France, en moyenne de 3 0/0 pour les placements en forêts, quel que soit l’âge de leur exploitation. Cette opinion s’est même si bien accréditée que la plupart des évaluations ont été faites sur la base de 3 0/0 dans les estimations les plus importantes.

Nous ne pouvons partager cette manière de voir trop absolue et trop contraire à la manière dont sont constituées les exploitations de forêts.

Nous avons vu, en effet, que les éclaircies n’augmentent le taux du placement que dans une mesure très faible (n° 125). Il n’est pas exact non plus de croire que les terrains ont peu de valeur dans les régions forestières. La terre agricole y acquiert souvent le plus haut prix à

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cause de sa rareté et l’industrie pastorale sait tirer grand profit des terres incultes sans intervention de la coûteuse main-d'œuvre. Dans les plaines de France, de nombreux terrains délaissés par le labour s'offrent aujourd’hui au reboisement à des prix très inférieurs à ceux des pays de montagnes.

On s’est trop laissé dominer par la considération de l’exploitation périodique pour en déduire le taux du placement des forêts qui sont habituellement aménagées. On a admis que celles-ci avaient, à âge et terrain égal, le même taux de placement ; cela suppose un matériel-bois de valeur égale à celui que produirait la loi des intérêts composés. Or, cette hypothèse est inférieure à la réalité (n° 143) et le matériel-bois des exploitations aménagées est toujours plus considérable que les valeurs produites par les intérêts composés. Il en résulte que le taux du placement s’abaisse notablement dans les exploitations aménagées à long terme à cause de l’importance du matériel engagé.

D'ailleurs, les forestiers qui ont soutenu cette thèse de l’uniformité dans le taux de placement des forêts, se sont mis en contradiction avec eux-mêmes, car ils ont justement démontré que les fortunes privées étaient, en général, incapables de posséder des forêts de haute futaie exploitées à long terme, à raison de la faiblesse de leur taux de placement.

Ils ont vu, non moins justement, dans ce fait, la raison économique des aménagements des forêts domaniales que l’État peut seul conduire aux âges les plus avancés dans intérêt du travail national. Si les forêts rapportaient uniformément 3 0/0, la fortune des particuliers pourrait s’y placer, aussi bien et aussi généralement, que dans les exploitations agricoles.

Nous avons la conviction, qu’il sera du reste facile à tous de vérifier, que les taux des placements en forêts sont

extrêmement variables, comme ceux de toutes les exploitations du sol, et que pour une même valeur de terrain le taux s’abaisse graduellement à mesure que l’âge d’exploitation augmente.

N° 134. — Les considérations précédentes permettent de résoudre deux problèmes importants sur l’âge d’exploitation :

1° A quel âge faut-il régler la coupe d’une forêt pour avoir un taux de placement déterminé ?

Puisque le taux de placement s’abaisse graduellement pour un terrain de valeur donnée, à mesure que l’âge de coupe augmente, on pourra saisir un moment où le taux de placement correspondra à celui qui est désiré. Il sera facile de recueillir dans la localité les valeurs des coupes à différents âges et de faire le calcul par l’équation.

log. R + C — log. C

log. (1 + x) — s

On pourra même, pour plus d’exactitude, faire les essais par l’équation générale donnée n° 124. On verra alors si dans l’échelle des taux ainsi calculés, on rencontre celui qu’on s’est assigné pour but de l'exploitation.

Naturellernent l’échelle de ces taux ne sera pas très étendue et il faudra que le propriétaire sache se contenter de celui qu’il est habituel de demander à un placement de tout repos, comme celui des forêts. Il faudra même qu’il sache apprécier que la forêt ne comporte ni réparation, ni perte de fermage et qu’il se contente d’un taux de faible apparence, mais de réalité toujours avantageuse, parce qu’il est toujours net et dégagé de toute éventualité (n° 4).

N° 135. — 2° À quel âge faut-il exploiter une forêt pour obtenir le taux #azimum que les forêts sont capables de fournir dans la localité ?

FORT PV TEE

D’abord, existe-t-il un moment où le taux de placement atteint son marimum pour un même sol, peuplé de mêmes essences ?

Ceci a fait doute pour certains esprits qui n’ont pas craint d'avancer que l’âge le plus avantageux au point de vue du taux de placement était le plus faible possible (‘). L’existence d’un maximum à un âge qui est souvent même assez avancé ne saurait échapper à qui voudra bien se rendre compte de la constitution des exploitations forestières : dans le début, au moment où la coupe est de faible valeur, le prix du terrain a un effet prépondérant dans la formule de l’intérêt composé qui sert à calculer le taux ; celui-ci est alors assez faible. Ensuite, la valeur de la coupe augmentant de plus en plus, l’influence du capital engagé s’efface graduellement et le maximum doit arriver au moment où la valeur du sol cesse de faire sentir son effet sur la capitalisation des intérêts composés.

On voit dans les exemples cités au n° 133 que le taux maximum 3,63 0/0 se présente à 50 ans dans la forêt de hêtre et d’épicéa. Ce maximum arrive à 35 ans (2,87 0/0) dans le taillis ordinaire avec un sol ensouché de 700 fr. Il serait plus vite obtenu et arriverait à 30 ans si la valeur du terrain s’abaissait à 200 fr. l’hectare.

À 20 ans.... 400 » taux 5,63 0/0 taux 2,22 0/0 A 25 ans.... 600 » — 5,69 0/0 — 2,49 0/0 A 30 ans.... 925 » — 5,92 0/0 — 2,82 0/0 À 35 ans.... 1200 » — 5,10 0/0 — 2,87 0/0 À 40 ans.... 1450 » — 5,41 0/0 — 2,75 0/0

Il est entendu, d’ailleurs, qu’il s’agit seulement ici d'exemples particuliers dont on ne saurait généraliser les résultats ni convertir ceux-ci en règle applicable à tous les cas.

(1) M. Noirot-Bonnet, Manuel de l’estimateur des forêts, % édition, 1856,

Pour résoudre le problème qui nous occupe. il suffira donc d'évaluer le capital engagé (sol et matériel) comme il a été dit aux n°% 127 et 128. On se renseignera dans les forêts similaires voisines sur les revenus qu’on peut obtenir à différents âges; on mettra ces revenus en présence du capital engagé par l’équation logarithmique qui fournit le taux ; l’échelle des taux ainsi calculée indiquera à quel âge le maximum arrive.

On peut remarquer que l’équation du taux peut se mettre sous la forme.

- Q+ap= +1

On obtiendra ainsi un moyen de calculer les taux par le tarif TI d’une manière assez approximative pour révéler le moment du maximum.

Divises le revenu périodique par le capital engagé, ajou- Lez une unité au quotient et cherchez dans le tarif I, à l’âge du revenu, le facteur qui en approche le plus: ce facteur correspond autaux de placement ; continuez cette opération pour les âges et les revenus successifs el vous obtiendrez l’âge qui correspond au taux maximum.

Si on applique ce calcul à la belle sapinière dont l'exemple a été donné n° 115 et si on la suppose installée sur un sol de 200 fr. formant avec un semis évalué 100 fr. un capital engagé de 300 fr., on trouve :

A 20 ans 90f » : 300 LI 1,300 taux 1,50 environ. A 40Oans 630 » : 300+1— 3,100 — 3 0/0

A 6Oans 2000 » : 300+1— 7,666 — 3,40 0/0

A 80ans 4370 » : 300 EL 1 — 15,560 — 3,50 0/0

A 100 ans 7930 » : 300 + 1 — 27,430 — 3,25 0/0

À 120 ans 11820 » : 300 EL 1 — 40,400 — 3,10 0/0

A 140 ans 15400 » : 300 + 1 — 51,130 — 2,75 0/0

C’est dans les environs de 80 ans que le taux du placement est le plus avantageux, mais il convient de remarquer : 1° que les valeurs de la sapinière à ces divers âges sont assez fortes et supposent une localité où les bois se vendent cher ; 2° que les éclaircies dont on n’a pas tenu compte ici, sont de nature à re-

lever le taux et à permettre d'espérer le maximum à un âge plus avancé; 3° par contre, ce calcul suppose que le matérielbois de l’exploitation aménagée suit la loi des intérêts composés, ce qui est une hypothèse au-dessous de la vérité. Ce capital a réellement une valeur plus grande, ce qui tend à abaisser le taux.

Il n’y a pas de formule donnant le maximum du taux æ parce que on ne connaît pas la loi suivant laquelle le revenu R varie avec l’âge n.

La méthode qui a été enseignée depuis une vingtaine d’années, à l'effet de trouver l’âge auquel il faut exploiter pour obtenir le placement le plus avantageux, au point de vue du taux du placement, ne répond pas au problème qui nous occupe et fournit une solution nébuleuse au sujet de laquelle nous nous sommes assez expliqué pour n’avoir plus à y revenir (').

N° 136. — La diminution du taux de placement à mesure que l’exploitation forestière devient plus intensive, c’està-dire à mesure que l’âge d'exploitation augmente, a des conséquences économiques générales et très dignes d’occuper l’attention de tous ceux qui ont souci de la prospérité nationale. Nous éclairerons la discussion par un exemple, car rien ne précise l’idée mieux que le chiffre à Pappui du fait :

Une forêt de 120 hectares peuplée d’essences feuillues, aménagée à 120 ans, livre tous les ans à la coupe un hectare en futaie de 120 ans, avec quelques produits intermédiaires ou d’éclaircies.

Le bilan de cette exploitation peut s'établir de la manière

suivante :

1 hectare de 480mec à 15f,....,...... 7200f » de Eclaircies : 0nc à 8f........ SAC ER : 560 » 7760! »

(*) Estimations concernant la propriété forestière, 1 vol. gr. in-8°, 1886, p. 201, Note, p. 249.

Matériel-bois évalué à.. 288000! »

Sol : 120hect à 300f.... 36000 »

Capital engagé... 324000! » soit par hectare 2700! » PTOdICHON:-- 2e. ue 4me 500 RER Pere de 51° 60 Taux du placement.... 2,40 0/0

Ce taux de 2,40 0/0 n’est certainement pas très élevé, mais une famille ayant de l’aisance, de la modération et de la sagesse dans la vie, a pu s’en contenter, heureuse de posséder un riche et bel immeuble et sachant que, toutes déductions faites, une ferme bâtie ne rapporterait pas davantage (n° 4).

Mais voici une conséquence à tirer de la constitution mobilisable du capital d'exploitation des forêts et de la comparaison à faire avec le taux de placement des cultures forestières extensives.

Ily a dans la même localité, un grand nombre de taillis assis en sol de même valeur, exploités à 20 ans et produisant à cet âge 90 mètres cubes de menus bois à 5 fr. l’un, soit 450 fr. l’hectare de coupe.

Établissons le bilan d’une exploitation de 120 hectares dans ces conditions.

Rovenu.::6 hectares à 490 17, 4726 2 SR 2700! » Matériel-bois évalué à.. 24000! »

ec NRC Y VC APE EE 36000 »

Capital engagé.. 60000! » soit par hectare 500 » Production. 1." gme 500 RéRÉE: AIS. ARErrt 221 50 Taux du placement.... 4 1/2 0/0

Voilà donc un immeuble forestier de faible valeur, qu’on peut avoir pour 60,000 fr., mais qui rapporte 4 1/2 0/0 des fonds qu’on y mettra ; quelle tentation pour le père de famille, si, par suite des exigences de la vie, son revenu devient insuffisant, ou si, ayant plusieurs enfants, il songe à ce que deviendra sa belle forêt partagée entre eux. Ne va-t-il pas faire le raisonnement suivant ?

Sur les 288,000 fr. de bois immobilisés dans la futaie, on réalisera en plusieurs années 264,000 fr., de manière à laisser les 120 hectares garnis de 24,000 fr. de jeunesses formant le matériel d’une exploitation de taillis, et avec les 264,000 fr. réalisés on achètera, à 500 fr. l’un, 528 hectares de taillis aménagés à 20 ans.

Et alors on possédera :

L'ancienne forêt 120 hectares ne valant plus que 60000 »

L’acquisition... 528 — valant.....,..... 264000 »

648 hectares 324000! »

Avec le même capital de 324,000 fr., on aurait en revenu :

Une coupe de 32 hect. 40 à 450 fr., soit 14,580 fr., près du double de revenu et cinq fois plus de terres avec la même sécurité et la même nature de placement.

Il est vrai qu'avec 120 hectares on ne payait que 480 fr. d'impôts et de frais de garde (4 fr. par hectare) et qu'avec 648 hectares on paiera 2,592 fr. par an, mais qu'importe! La terre ne donne-t-elle pas dans la localité un crédit et une assiette qui rachètent ce revers de médaille ? Et, tout compte fait, l’ancien revenu net, 7,280 fr., n'est-il pas encore amélioré de 4,710 fr.?

Quel est le propriétaire qui hésiterait ?

Il est certain aussi que si, avant de faire une transformation si tentante, le propriétaire consultait un forestier, celui-ci lui dirait que la conversion de la futaie en taillis n’a pas toutes les chances pour elle : l’ensouchement qui fait le taillis et en assure la durée n’est pas constitué dans la futaie ; pendant de longues années la forêt convertie sera assez misérable. D’un autre côté, il arrivera un moment où par le seul fait de augmentation de toutes les choses nécessaires à la vie, le revenu de la futaie augmentera notablement, il ne faut pour cela qu’un peu de patience. Calculez, en effet, que chaque année le budget du pays augmente en moyenne de 5 0/0, ce qui fait hausser le prix des objets nécessaires à la vie et qu’en même temps la quantité de métal précieux servant de numéraire augmente toujours, ce qui agit dans le même

sens. Il est donc très probable que, en 20 ans, temps qui est nécessaire pour réaliser la superficie de la futaie et constituer le nouveau matériel d’âges gradués du taillis, ses produits auront peut-être doublé de valeur ; tandis que les menus bois du taillis, toujours très abondants, ne suivront pas la même progression.

Certains propriétaires réfléchiront devant ces considérations et hésiteront à entreprendre la conversion, mais le plus grand nombre, moins sages, moins soucieux de Pavenir ou plus pressés par les besoins présents, n’hésiteront pas.

Beaucoup de propriétaires seront conduits à faire de tels emprunts au capital de leurs forêts que âge d’exploitation s’en trouvera abaissé et que, dans les forêts feuillues, le taillis avec peu ou point d'arbres tendra à remplacer la futaie. |

L’abaissement général du loyer de l'argent est favorable à la conservation des grands arbres et des exploitations à long terme. Mais l'effet de cette loi économique ne suffit pas à prémunir la société contre le danger que lui fait courir la mise des forêts aux mains des particuliers.

Ce danger est réel, car l’exploitation à court terme ne livre à la consommation publique que des produits d’une minime utilité. Les grands arbres seuls lui fournissent la matière de travail dont elle ne saurait se passer.

L'exemple ci-dessus en fournit en quelque sorte la démonstration. Car les 648 hectares provenant de la transformation en taillis continueront bien à fournir 2,916 mètres cubes de matière ligneuse valant 14,580 fr., mais quelle différence pour utilité du travail qui en résulterait ! Traités en futaie, ils auraient livré à la société une coupe de 41,904 fr. chaque année, c’est-à-dire trois fois plus de valeur d’utilité et d’échange.

Or, en quoi ces considérations importent-elles aux par-

ticuliers, uniquement préoccupés du placement de leur argent et des nécessités de leur existence ?

Aussi, toutes les futaies possédées jadis par les grands propriétaires et par l’Église, qui ont été confisquées et vendues à la Révolution, aussi toutes les forêts de l’État que des aliénations successives ont fait entrer dans le commerce, ont-elles été ramenées, sauf des exceptions louables mais rares, à des forêts à petit capital. La Sfatistique forestière de 1878 constate, non sans tristesse, qu’elles ne rapportent en moyenne que 24 fr. 14 par hectare et par an.

Remarquons, en outre, que le capital d'exploitation destiné à la production des bois de service une fois détruit ne se reconstitue pas comme celui d’une exploitation agricole ou comme l’outillage d’une usine. Avec de l’argent on remonte ceux-ci, en une seule année; à lPindustrie forestière, il faut un temps très long, un temps presque toujours séculaire pour reproduire son capital.

N° 137. — Nous avons donc le devoir d'examiner les mesures d'utilité publique destinées à combattre, dans notre pays, cet effet désastreux. Elles consistent dans certaines dispositions de la loi et dans le rôle des forêts de l'État.

Jadis l’ordonnance de 1669, due aux préoccupations patriotiques de Colbert, imposait aux particuliers propriétaires de forêts l’obligation de laisser à chaque coupe au moins 32 baliveaux par hectare de taillis et 20 arbres par hectare de futaie; elle leur défendait de couper ces réserves sur taillis avant 40 ans et ces réserves sur futaie avant 120 ans. La même ordonnance imposait aux communes propriétaires de bois l’obligation de laisser un quart de leur bois croître en futaie ès meilleurs fonds (*).

(:) Ord. 1669, tit. XXVI, art, 1er, et tit. XXV, art. 2.

Ces dispositions ont formé la loi des forêts françaises jusqu’en 1827 ; mais elles ont dû disparaitre (‘), car tous les citoyens n’étant pas propriétaires de bois et toutes les communes n’en possédant pas (?), il y avait une injustice certaine à faire payer aux propriétaires de certains immeubles un impôt que n’auraient pas payé les autres. C’est, en effet, un impôt réel que l’obligation pour un propriétaire de placer une partie de son argent à un taux minime, tandis que les autres ont toute liberté d'employer leurs fonds comme ils veulent.

Il n’existe dans notre législation qu’une seule mesure d'encouragement pour l'éducation des arbres de futaie : la valeur que celle-ci donne au revenu du sol n’est pas comptée pour l'assiette de l’impôt foncier. Les textes relatifs à la fixation du coëfficient de répartition de cet impôt, c’est-à-dire du revenu imposable, déclarent en termes formels que le gouvernement doit encourager éducation des arbres de futaie (*). C’est un accord parfait avec les principes généraux de la loi du 3 frimaire an VII, sur

{1) Le Code forestier de 1827 laisse, en effet, toute liberté aux propriétaires particuliers d'exploiter leurs forêts à l’âge qui leur convient. Si l’article 93 impose encore aux communes un quart de réserve, celui-ci a changé de caractère et ne constitue plus qu'une mesure de prévoyance destinée à leurs besoins imprévus-et faite uniquement daus leur intérêt (comparez O, Régl. 134 et 68).

(2) Sur 35,989 communes, 11,479 seulement possèdent des forêts, dont 8,157 sont soumises au régime forestier et 3,322 ne le sont pas.

(3) Recueil méthodique pour le cadastre, du 22 janvier 1811. — Art. 368 : La plus-value que les boïs de haute futaie acquièrent sur les bois taillis étant accidentelle et pouvant cesser après la coupe, n’est, dès lors, pas susceptible d'un allivrement cadastral fixe et immuable et ces bois doivent être compris dans les expertises et les matrices cadastrales sur le même pied que ceux qui se trouvent en taillis dans la commune ou les communes voisines, — Art. 370 : Si un taillis contient des arbres de haute futaie, on ne doit pas estimer la place que ces arbres occupent comme si elle était couverte de taillis, mais évaluer comme si ces arbres n'étaient pas plus âgés et plus forts que les autres, l'intention du gouvernement étant de favoriser les propriétaires qui laissent croitre leur bois ou partie de leur bois en futaie,

P’impôt foncier : « Toutes les majorations accidentelles du « revenu peuvent disparaître par la négligence ou lavi- « dité des détenteurs de l’immeuble; elles ne se pro- « duisent que par leur sagesse et leur épargne. La loi « fiscale ne voulant ni encourager la négligence, ni taxer « la vertu, ne songe pas plus à abaisser la base de Pimpôt « au-dessous du revenu ordinaire de la terre, qu’à « l’élever au-dessus de ce chiffre moyen. » (Recueil méth. du cadastre, 1811).

Voilà une disposition fort sage que les propriétaires de bonnes forêts bien garnies d’arbres feront bien d’avoir présente à l’esprit quand viendront les renouvellements de cadastre dans leurs communes (*).

Nous ne connaissons pas d’autres faveurs législatives à leur égard et nous ne citons que pour mémoire :

La loi du 18 juin 1859, qui permet au gouvernement de défendre le défrichement des bois de particuliers dans certaines conditions ;

Les articles 113 et 116 de la loi du 3 frimaire an VII, qui prémunissent les planteurs de terrains contre toute augmentation d'impôt ou leur assurent un dégrèvement de trois quarts pendant 30 ans;

L'article 226 du Code forestier, qui exempte de fout impôt pendant 30 ans les reboisements faits sur le sommet ou le penchant des montagnes, sur les dunes et dans les landes.

Ces dispositions qui ont pour but, la première d'assurer dans une certaine mesure Ja conservation de l’état boisé, les deux autres la création de nouvelles forêts, sont étrangères à ce que nous avons dit sur le danger de la disparition des arbres de futaie.

N° 138. — Rôle des forêts de l'Etat. — Non seu-

(2) Voir notre étude : « L’impôt foncier, détermination du revenu imposable » (Revue des eaux et forêts, juin 1882).

lement les propriétaires de bois ont acquis la liberté de couper leurs arbres comme il leur convient, et les communes ont été affranchies de l’obligation d’avoir le quart de leur bois en futaie, mais, en outre, diverses autres dispositions légales protectrices des grands arbres ont disparu de nos institutions.

Le droit coutumier immobilisait les arbres de futaie et les attachait si bien au sol qu’ils en devenaient en quelque sorte partie intégrante, — qu’ils conservaient, même abattus, leur qualité d’immeuble ; — qu’ils étaient soustraits à l’action destructive des usufruitiers, des usagers et de tous ceux qui ont une jouissance temporaire sur les immeubles. Aujourd’hui, la distinction entre les futaies et les taillis n’existe plus que pour marquer des différences dans le monopole des officiers ministériels, pour les ventes aux enchères publiques (*). Si elle existe encore dans les règles de jouissance imposées à l’usufruitier, et si celui-ci ne peut, en principe, toucher à la futaie (°), la législation, devenue positive comme la société elle-même, n’impose plus, en réalité, aux jouissances temporaires d'autre règle que celle de la liberté des conventions.

Jadis, les administrateurs des forêts soumises au régime forestier ne pouvaient faire abattre aucun arbre de futaie, même dépérissant, sans une permission du chef de l’État (*). Aujourd’hui les règlements administratifs permettent aux Agents forestiers d’apprécier souverainement l’état des futaies sur taillis et d’en ordonner l’abatage au moment du balivage des coupes (‘). Cette confiance est fort honorable, mais elle a enlevé aux agents du service forestier leur force de résistance contre les besoins du

(*) Loi du 22 pluviôse an VII et du 5 juin 1851,

(2) C. civ., art. 592.

(5) Ord. 1669, tit. XV, art. 12.

(*) Ord. du 1er août 1827, art, 70, Déc. minist. du 6 février 1838.

moment et exposé les arbres de futaie à bien des destructions (*).

Toutes ces mesures protectrices des arbres de futaie ont disparu et devaient disparaître dans une société démocratique quia pour caractère une immense expansion vers le travail et l’échange. En France, comme dans toutes les sociétés modernes, il n’y a donc que les êtres moraux impérissables qui soient assez riches et surtout assez vivaces pour consacrer leurs forêts à la production soutenue des bois de fortes dimensions, dont le travail national ne pourra jamais se passer, malgré l’emploi du fer dans les constructions.

Or, de ce côté, il y a aussi bien des changements : les communes ont acquis la liberté d’exploiter leurs bois, plus dans l'intérêt de la localité qu’en vue de utilité nationale (*). L'Église, qui a perdu le droit de posséder, ne consacre plus sa patiente économie à créer des grands arbres. Nos puissantes compagnies financières sont bien plus des sociétés de crédit et de travail que des associations d’épargne.

L'État reste donc seul capable, en France, de consacrer ses forêts à la production des grands bois, matière indispensable dont le temps et l’épargne sont les seuls ouvriers. Qu'il ménage donc des arbres, beaucoup d’arbres, dans ses taillis sous futaie, dans ses forêts jardinées, dans ses futaies pleines, partout enfin où il le pourra. Le mode de traitement importe peu; larbre d’un taillis sous futaie rend autant de services que celui d’une futaie pleine ; il a même l’avantage d’être acquis en moins de temps.

(*) Dans 156,232 hectares de forêts domaniales à chêne, traités en taillis sous futaie, la statistique forestière de 1878 constate qu'il n'y a que 13 arbres de futaie par hectare (10 modernes et 3 anciens).

(2) Code forestier, art. 90 ; — Ord. 1827, art. 134.

Ajoutons que c’est pour lui une obligation impérieuse, un devoir social plus encore que légal (*).

Nous avons la conviction que l’abondance de l’argent, l’abaissement de son loyer et la cherté des salaires qui ont déjà fait reboiser, depuis trente ans, tant de terres jadis consacrées à l’agriculture, amèneront un jour des propriétaires de forêts à conserver des arbres et à y trouver leur intérêt. Le but de ce livre est de le leur montrer. Mais en attendant que cet espoir se réalise, les résultats en sont à lointaine échéance; si, quant à présent, quelques propriétaires avisés respectent leurs grands arbres et trouvent leur compte à les garder, il ne faut pas raisonner sur des exceptions ni laisser le pays exposé à de telles éventualités.

N° 139. — Supposez un instant que, par suite d’une vente générale, si souvent conseillée et toujours repoussée par le bon sens public, toutes les forêts de l’État aient passé aux mains des particuliers. Pour que ceux-ci aient intérêt, d’une manière générale, à conserver à la consommation les richesses accumulées qui constituent la coûteuse exploitation des futaies, il faudrait que le prixde s produits vint à s'élever d’une facon calamiteuse, que le mètre cube de bois de service se vendit aux environs de 300 fr. et encore le taux du placement ne serait jamais bien élevé, car le capital d’exploitation augmente de valeur à mesure que le prix du mètre cube augmente.

Une pareille situation ne pourrait subsister et les bois venus de l’étranger, faisant, sur nos marchés, concurrence aux bois indigènes, les particuliers auraient vite intérêt à cesser une exploitation peu rémunératrice. Les forêts de France, ramenées à la petite culture forestière, ne livreraient plus à la consommation, comme le prouve exemple

(1) Code for., art. 15; — Ord. 1827, art. 68.

du passé, que des bois de menu chauffage et de petit service. Il faudrait avoir recours aux violences de la loi; il faudrait protéger le public par un maæimuwm de prix et forcer les particuliers par des peines sévères à conserver leurs futaies, tout en continuant à recevoir les bois de l’étranger, situation pleine d’injustice qui ferait peser sur les uns un impôt inique; car, on les forcerait à vendre aux autres, à très bon marché, ce qui leur coûte très cher à produire.

Ou bien, il faudrait interdire le marché français aux bois étrangers, entourer la patrie d’une de ces murailles prohibitives que réprouvent les lois économiques du travail et qui arrêtent le développement des sociétés modernes.

Que l’on ne croie pas à l’existence de forêts vierges, inexploitées dans les pays étrangers, où le commerce des bois ira alimenter notre travail. Certains livres ne manquent jamais de parler de ces mines inépuisables à Pappui d'étranges et captieuses théories. Aucun ne cite emplacement de ces greniers d’abondance, et dans la vieille Europe, comme dans le Nouveau-Monde, le cri d’alarme commence à retentir. Eh bien, supposez qu’il existe en quelque heureux pays des ressources forestières assez puissantes pour subvenir aux besoins incessants de nos chemins de fer, de notre marine, de nos vignes, de nos constructions et de tous les besoins de notre dévorante civilisation. Supposez également qu’à la suite de la vente de toutes les forêts de lÉtat, la propriété boisée soit réduite à ne fournir que des menus bois et des bois de feu. Est-ce que, dans ces conditions, les États assez heureux et assez sages pour conserver leurs chênes et leurs sapins ne pourront pas nous les faire payer très cher? Ne pourront-ils pas, en frappant leurs bois de droits de sortie, lever sur la France le plus désastreux des impôts ? lui faire la guerre la plus terrible, la guerre au travail ?

Voilà donc où pourrait nous conduire la vente générale des forêts de l’État :

Avec la liberté de importation, la contrainte des propriétaires de forêts : un impôt inégal, inique, pesant sur les uns au profit des autres.

Avec la liberté générale d'importation, d’exportation et d’exploitation : la destruction fatale de nos arbres de futaie, la mise du travail français aux mains de l'étranger.

Avec la prohibition d’entrée des bois étrangers, une élévation effrayante dans le prix du bois d’œuvre, calamiteuse pour notre travail, un impôt nouveau sur le consommateur, impôt d'autant plus dur à supporter qu’il est impossible d’en prévoir les conséquences et d’en mesurer les effets.

A l’État, le devoir de produire des grands arbres, production coûteuse, car elle demande beaucoup de temps et beaucoup d’épargnes. L'État impérissable peut seul l’entreprendre et il doit la faire sur toutes les forêts qu’il possède.

Il est temps de songer que les forêts de l’État sont destinées à produre de grands bois et de gros arbres et qu’elles ne sont pas pour lui un placement d’argent. La Révolution a trouvé l’État riche de 2 millions et demi d'hectares de forêt ; après moins d’un demi-siècle, le domaine est réduit à 967,120 hectares ; dans celles de seize départements, la rente des forêts est inférieure à 5 fr. (*). Il est temps de songer a l’avenir !

(:) La rente et le prix moyen du mètre cube mesurent exactement les services rendus par les diverses forêts à la consommation publique. Cette rente est, en moyenne, pour les forêts françaises, de 29 fr. 34; elle est de 40 fr. 25 pour les forêts domaniales et de 24 fr. 14 pour les forêts particulières. Le prix moyen du mètre cube est, en France, pour les forêts de toutes sortes, de 9 fr. 23; il s'élève à 12 fr. 69 pour les forêts domaniales (Statistique 1878). Les services rendus au public par les forêts de l'État sont donc encore susceptibles d'amélioration, c'est à la condition de ne pas se montrer trop exigeant pour le budget des recettes, de supprimer le pâturage qui dévore les forêts du Midi et de doter de chemins d'accès celles des régions montagneuses.

Taux de formation.

No5140. — Importance de la question.

141. — Représentation des valeurs par l'intérêt composé pour l'arbre isolé.

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