‹ Traité d'économie nationaleChapitre 74 sur 109 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

PREMIÈRE DIVISION

DE LA CONSOMMATION EN GÉNÉRAL

La consommation des biens matériels (§68) (a) anéantit les fruits de la production ; ce serait cependant une erreur de regarder par cela seul , en économie, toute consommation comme un mal qu'on doit prévenir. Car le but de l'économie n'est pas de produire et d'accumuler des biens, mais de les faire tourner à l'avantage de la société (§ 72); or la consommation est une condition aussi indispensable de la science, que la production ; et l'usage de tout ce qui compose la fortune, et sans lequel il n'y a pas de consommation, procure des avantages personnels, dont la production ne fait que préparer les instruments. Il y a des rapports intimes entre la production et la consommation. Comme celle-ci est limitée par celle-là, la première ne peut être continuée que lorsque ses produits ont été consommés et qu'on fait de nouvelles demandes. Nous sommes loin cependant de soutenir que toute consommation est utile ; nous dirons au contraire que les consommations qu'on peut généralement regarder comme utiles, ne se rapprochent même pas toutes également du but de l'économie nationale.

(a) Herman* , Untersuchung, p. 327.

La consommation comme la production se fait de deux manières (§ 83) : 1° Par une action physique sur les choses, qui en modifie les propriétés (objective), au point de leur faire perdre une certaine utilité (a). Dans ce

changement physique, il y a toujours des forces naturelles en jeu ; mais il y a une différence importante entre la consommation :

a. Qui est le résultat de l'usage qu'on fait des biens, pour se procurer un avantage, et qui est à proprement parler une vraie consommation (§ 68);

b. Et celle qui est indépendante de tout usage et de toute utilité. En effet, il n'est pas rare que des objets dont on ne se sert cependant pas, soient détruits, ou par la faute de l'homme, ou sans sa faute , et sans qu'il en retire aucun profit; souvent aussi la valeur des objets dont nous nous servons s'anéantit sans que cette destruction soit nécessairement une conséquence de l'usage que nous en faisons (b).

2° Par le changement qui survient dans l'appréciation de la valeur d'un bien, (subjective). Une chose s'appelle utile lorsqu'elle peut satisfaire un de nos besoins (§ 56). On peut différer d'opinion sur les qualités d'un objet (à part l'erreur), quand il s'agit de besoins qui ne sont qu'accidentels, et qui ne résultent pas de notre nature. C'est ainsi que les goûts et les habitudes peuvent totalement changer le jugement qu'on portait sur l'utilité de certains produits (c).

(a) C'est à cette consommation qu'il faut rapporter l'observation que nous avons faite au $ 68.

(b) Storch, i , 237. — La détérioration que subit le bois d'un navire, l'usure du soc de la charrue sont des exemples de consommation résultant de l'usage ; l'incendie d'un navire, l'oxidation du fer qu'on garde en magasin, sont des consommations qui ne sont pas une condition nécessaire de l'usage qu'on fait de ces objets.

(c) C'est ce qui s'applique principalement aux objets de mode. Storch appelle cela consommation imaginaire.

Toute destruction matérielle qui ne produit aucune utilité (§ 319 n° 1, est une perte, pour la fortune nationale, que rien ne bonifie ; aussi tout moyen propre à la prévenir est d'un intérêt général. La destruction des valeurs qui provient des variations du goût et de la demande, ne porte que sur les produits qui n'ont pas par eux-mêmes une grande valeur, et n'est, par ces motifs, pas fort à craindre. Elle cause à la vérité, lorsqu'elle est l'expression de l'opinion générale, une perte aux propriétaires qu'elle atteint, mais elle n'apporte aucun changement dans la richesse nationale, si l'on estime en même temps d'autres produits à un plus haut prix. La consommation la plus fréquente et la plus importante pour une nation, est celle :

1° Qui balance la destruction de valeur qu'elle occasionne par les avantages qu'elle procure à la société ;

2° Et qui procure ces avantages avec les moindres sacrifices, en supposant

DE LA CONSOMMATION EN GÉNÉRAL

toutefois qu'une consommation plus étendue, ne soit pas dans ce cas plus utile sous d'autres rapports.

La consommation a pour objet :

1° De nous produire immédiatement des avantages, c'est-à-dire des biens personnels, 2° De nouvelles richesses matérielles,

3° Ou enfin ces deux choses à la Fois, comme cela se voit dans les salaires et les profits, dont la consommation est à la vérité liée à la destruction des capitaux de l'entrepreneur, mais satisfait en même temps des besoins personnels.

Dans le premier cas, les produits consommés font partie du fonds de consommation; dans les deux autres, il y a consommation de capitaux, mais cette consommation s'appelle productive (ou reproductive) (a).

(a) L'expression de consommation productive n'est pas entièrement juste, en ce sens que la consommation à proprement parler ne peut pas produire ; mais la consommation est intimement liée à la production, et l'on se sert du mol productive par abréviation, et pour ne pas recourir à une longue périphrase.

Pour apprécier les avantages de la consommation des moyens de subsistance (consommation improductive S 321 ), il faut envisager :

1° La nature des besoins qu'elle est destinée à satisfaire. Chacun apprécie d'après sa fortune et sa manière particulière de voir, si la perte qu'entraîne sa consommation est compensée par les avantages qu'elle lui procure. Du point de vue de l'économie nationale, toute la question est de savoir si la consommation a un but utile , si elle correspond à des besoins raisonnables , c'est-à-dire si elle produit des biens personnels, notamment les plus précieux tels que la santé, l'instruction, etc. ; en sorte qu'aucun des grands besoins de la société ne soit en souffrance par le fait de la satisfaction de besoins factices ou moins réels. Une consommation bien entendue est le résultat du sens juste et des habitudes morales du peuple, en même temps que d'une bonne division des richesses entre toutes les classes de la société (§249,250).

2° Le rapport des moyens à la fin. La consommation improductive la plus utile est celle qui, à égalité de frais, produit l'utilité (qu'on avait en vue) la plus grande :

a. Au plus grand nombre de personnes,

b. Et qui est en même temps la plus lente; ainsi le choix des produits

les plus durables, et le soin de leur conservation est d'une haute importance pour la richesse nationale (b).

{a) Sous le point de vue de l'économie nationale, le luxe des meubles, des raretés, des collections, est préférable aux consommations et aux jouissances passagères. Smith , n , 314. — Storch , u, 469. — Von Jacob , p. 337.

La consommation productive (§521) n'est autre chose que la production considérée sous le rapport de la destruction de produits qu'elle occasionne. Le rapport des produits nouvellement créés à ceux qui ont été consommés pour cette fin, s'établit de deux manières, savoir :

1° Celui qui destine les objets nouvellement produits à son propre usage et qui ne les achète que pour les consommer, ne s'attache qu'à la valeur; il doit en être de même en économie politique, en tant que la production est destinée à la consommation de l'intérieur.

2° Quant au producteur qui se livre à la production par spéculation et dans la vue d'un profit, il ne juge de ses avantages que sur la comparaison des prix des produits. L'entrepreneur est content pourvu que ses frais de production lui soient remboursés par l'acheteur avec un bénéfice , et il ne s'occupe pas de savoir si les nouveaux produits sont, du point de vue de l'économie politique, d'une plus grande valeur que ceux qui ont été consommés. Mais comme pour chacun, la chose urgente est de satisfaire ses besoins les plus pressants, on peut affirmer qu'en général, les vendeurs donneront par leur demande , la direction la plus avantageuse à la production , et qu'on ne se livrera pas à une production futile et d'une médiocre valeur, aussi longtemps qu'il y aura des besoins urgents à satisfaire. Il faudrait que la division des richesses, lorsqu'il y a pleine liberté, fût bien mauvaise pour qu'une consommation productive qui donne des profits aux entrepreneurs fût une occasion de perte pour la fortune nationale (a).

(a) Cela pourrait arriver, par exemple, si un objet qui peut servir à plusieurs usages était employé par son possesseur de la manière la plus productive pour lui, mais non pas la plus généralement utile. Supposons qu'un scheffel de froment ne soit payé qu'à raison de 3 fl. par le boulanger, et que le fabricant d'amidon en donne 3 fl. 30 kreutz.; les propriétaires préféreront sans aucun doute vendre leur froment b l'amidonnier. Mais aussi longtemps que le froment sera indispensable à l'approvisionnement, le prix du pain sera assez élevé pour que le boulanger puisse payer le froment plus cher que le fabricant d'amidon ; c'est ce qui explique pourquoi dans les années de disette, les amidonniers cessent tout-à-fait leur travail ou le diminuent. On n'a rien de même à redouter de l'emploi du froment et des pommes de terre pour la distillation, parce qu'on n'y destine ces produits, que lorsqu'il y en

DE LA CONSOMMATION EN GENERAL

a plus qu'il ne faut pour la consommation immédiate. — Lorsqu'une chose n'est propre qu'à un seul usage , comme les peaux pour la tannerie , les drilles pour la fabrication du papier, il n'y a pas de doute que les produits qu'ils servent à fabriquer n'aient plus de valeur et un prix plus élevé que les matières dont ils sont formés. — Quant à préférer une consommation peu avantageuse à toute autre plus productive, c'est une anomalie qu'on ne verra que là, où les lois mettent des obstacles à la marche naturelle de la production, ou bien dans les pays, où les dernières classes se trouvent dans une position si misérable qu'elles ne peuvent pas même payer les produits les plus nécessaires, comme cela se voit dans les années de disette.

Tout homme est consommateur, car personne ne peut vivre et travailler sans consommer des produits. Cette expression prise dans ce sens général n'indique donc pas une classe particulière d'hommes; on l'emploie dans un sens plus restreint, lorsqu'on oppose les consommateurs aux producteurs :

1° En ne considérant qu'une espèce particulière de produits, comme le drap, les objets d'acier, etc., on appelle producteurs, tous ceux qui sont occupés à leur fabrication, les ouvriers, les entrepreneurs (Erzeuger), et consommateurs tous ceux qui usent ou détruisent ces produits (Consumenten ) (a);

2° Par rapport à l'ensemble des produits, et à la fabrication] en général, tous les ouvriers, les entrepreneurs, les négociants (S 109) sont considérés comme producteurs, tous les autres membres de la société comme consommateurs. A cette dernière classe appartiennent :

a. Les fonctionnaires, les producteurs de services (a),

b. Les capitalistes et les propriétaires qui ne produisent pas eux-mêmes,

c. Ceux qui ne rendent aucun service (§ 142, 5°).

(a) Ils sont producteurs en partie aussi, mais on ne saurait préciser quels sont parmi eux, ceux qui produisent (S 108).

La consommation de chacune des classes de la société est déterminée par leurs revenus :

1" Les ouvriers producteurs ne peuvent dépenser au maximum que la part du revenu brut qui leur échoit en salaire;

2° La consommation des entrepreneurs d'industrie est bornée par leurs profits, et

3° Celle des propriétaires par leurs fermages ;

4° Les capitalistes, dans le sens le plus large de ce mot, se divisent (§ 147 et 248) (c) en deux classes :

a. Ceux qui prêtent ou louent des capitaux. Quant à eux , leur revenu correspond à l'existence d'un capital dans les mains des entrepreneurs ; leur consommation dépend donc de la valeur du loyer de leurs capitaux, (de leurs intérêts);

b. Ceux qui ont placé des capitaux , dans des entreprises ; leur consommation est déterminée par cette partie du revenu net que les propriétaires, les capitalistes, les ouvriers, les entrepreneurs, les gens de service (§ 250 n° 4) retranchent de leurs dépenses, pour le paiement de l'usage des capitaux.

5° Les producteurs de services, qui sont employés par des particuliers, ne peuvent consommer au-delà de la valeur que ceux qui partagent entre eux le revenu primitif, destinent à leur consommation personnelle (§ 251 ). Mais quant à la consommation des fonctionnaires publics, rien n'empêche qu'elle ne soit plus grande, parce que les revenus de l'État sur lesquels leurs traitements sont prélevés, peuvent par violence et par la force être portés à un taux, nuisible par son élévation, à l'économie sociale.

6° La consommation des pauvres, des malades et des enfants, est limitée par les revenus des citoyens producteurs ; mais le nombre de ces individus qui ne rendent aucune espèce de services, ne dépend pas, comme celui des producteurs de services, de la grandeur des revenus de la nation.

RAPPORT DE LA CONSOMMATION A LA PRODUCTION

DEUXIÈME DIVISION

RAPPORT DE LA CONSOMMATION A LA PRODUCTION

Si une nation consommait plus qu'elle ne produit, son capital et son fonds de consommation, de même que son revenu diminueraient d'année en année, et le bien-être allant en décroissant poserait des limites de plus en plus étroites à la consommation. D'un autre côté, les fabriques chômeraient, les capitaux et les travailleurs seraient en partie sans emploi, si la consommation était si peu importante, comparativement à la production, que beaucoup de produits ne trouvassent pas de demandeurs. L'équilibre entre la production et la consommation est donc une condition de l'aisance publique. Cependant la production peut être un peu plus étendue que la consommation sans que pour cela on puisse dire qu'il y a pénurie de demandeurs; c'est en effet ce qu'on remarque lorsque la consommation restant la même, on augmente le fonds de consommation et le capital engagé (a).

(a) On a l'habitude de n'acheter en général qu'autant de produits qu'on en consomme annuellement ; cependant il y a des personnes qui trouvent utile ou agréable d'avoir de grandes provisions. Ainsi presque toutes achètent volontiers beaucoup de vêtements, pour pouvoir varier leur toilette, l'ouvrier aime a avoir une quantité d'outils , sans que pour cela on en use davantage. Mais cette manie de provisions a ses bornes.

En recherchant les conditions de cet équilibre, nous trouvons, à considérer les choses d'un point de vue général, que l'ensemble des produits qui comprennent le revenu national brut, doit être demandé par les membres de la société. Une partie des produits est consommée par ceux mêmes qui ont travaillé à leur formation ; une autre est donnée immédiatement en paiement de services ou de travaux, et consommée par ceux qui la reçoivent. Tel est par exemple le grain, que le cultivateur donne en paiement à ses ouvriers.

Une dernière partie enfin, et c'est la plus grande, est lancée dans la circulation et vendue. Tout le prix qu'on retire de celle-ci, peut être remployé à

la production, soit par le vendeur lui-même, ou par tout autre à qui celui-ci devrait en payer le montant. C'est dans ce sens qu'on peut dire que l'offre est égale à la demande (a).

{a) Voy. Sat, Lettres àMalthus, dans l'ouvrage intitulé : Malthus et Say , sur les causes de la stagnation actuelle du commerce , traduit de l'anglais et du français, avec un supplément par Rau , p. 89. Hambourg, 1821. — Mill, Éléments, p. 249.

Ce que nous venons de dire demande une plus ample explication. V offre consiste dans "une somme de produits de tout genre, la demande est égale au prix qu'on en offre. Lorsque l'offre de certains produits surpasse de beaucoup les besoins de la consommation, une partie doit naturellement rester invendue. Or ceci diminue les ressources des entrepreneurs et de tous ceux qui prennent part à la production, car du moment qu'un produit reste invendu, il y en a nécessairement d'autres aussi qui ne trouvent pas d'acheteurs, ou qui se vendent à un prix moins élevé que d'habitude, et alors les vendeurs et leurs auxiliaires { les ouvriers, les capitalistes, les propriétaires ) ne peuvent plus acheter autant qu'autrefois.

La simple éventualité d'un débouché, qui rembourse les frais de la production, ne suffit donc pas encore pour soutenir l'activité des fabricants et faire continuer la production ; car les demandeurs n'achètent pas pour faire vendre les producteurs, mais pour satisfaire leurs propres besoins; aussi ne faut-il pas perdre de vue que cette proposition « que tous les produits sont consommés <> n'est vraie, que dans la supposition qu'on ne produise et n'offre de chaque produit qu'autant qu'on en demande et qu'on peut en payer, où en raison de la valeur concrète des produits et des ressources que possèdent tous les demandeurs (a).

(a) Voy. Lauderdale, sur la richesse nationale , p. 87-96. — Rau, note sur l'ouvrage intitulé : MAi/rnus et Say, p. 204. — Mill dit ( S 328 (a) ) , qu'une moitié des produits peut toujours être achetée avec l'autre ; mais cette division des produits en deux parts, est tout-k-fait gratuite, et à quoi sert d'admettre cette possibilité de vendre et d'acheter, si dans leur intérêt, les consommateurs se décident h ne pas acheter. — « Si l'on partageait toutes les richesses de l'Angleterre en revenus de 100 liv. sterling, il n'y aurait aucune force humaine qui put empêcher la ruine des carossiers; car le prix d'une voiture dépasserait quatre fois le revenu de chaque particulier >• . Lauderdale , p. 88.

RAPPORT DE LA CONSOMMATION A LA PRODUCTION

11 est impossible de croire qu'on puisse fabriquer de tous les produits à la fois, une plus grande quantité qu'on ne pourrait en vendre (a) ; car, comme il y a dans tous les hommes, une tendance à augmenter leurs jouissances, et que les bornes de leurs revenus les contraignent seules à mettre des limites à leur consommation, s'il y avait une plus grande abondance de produits, la consommation des entrepreneurs, des ouvriers, etc., augmenterait avec la facilité qu'ils auraient d'acheter (b). Cependant il pourrait y avoir, il est vrai, trop de produits d'une espèce, ou même de plusieurs espèces, vu la richesse des demandeurs, soit :

1° Par l'eflet de spéculations trop vastes dans lesquelles on aurait perdu de vue les ressources des personnes pour lesquelles on fabrique (c),

2° A la suite de moissons riches et abondantes,

3° Par l'effet d'une diminution inattendue de la consommation, qui pourrait résulter de ce qu'on aurait affecté les valeurs destinées à la consommation, à d'autres achats que de coutume.

(a) Comme le prétend Malthus, Principes, 351, et l'écrit intitulé : Malthus et Say, p. 6. — Sismoxdi est aussi de cet avis. Voy. tes articles de Duhoter et Sismowdi, Revue encyclopédique, juin et juillet 1827. — Contre cette doctrine, Storch , Mémoire de V Académie de S^-Pétersbourg, Sciences politiques, i , 50.

(b) Un pays ne peut donc pas, généralement parlant, être encombré de ses propres marchandises, et si tous les prix baissaient quelque part, on pourrait en inférer, que cela provient d'une cause bien différente , c'est-à-dire d'une variation du prix des monnaies. Une stagnation , en tant qu'elle est produite par une offre exagérée, n'affecte jamais qu'une partie de la production. La preuve que les plaintes générales sur la décadence du bien-être, sont empreintes de partialité, et ne reposent que sur la réduction des profits de quelques entrepreneurs , ou des bénéfices de quelques industries, résulte positivement du mouvement progressif de la production et de la consommation. C'est ce qu'a démontré Weber, Observations, pensées et considérations sur les besoins et les plaintes de notre époque. Berlin, 1826 (ail.). — Vues sur notre époque, 1830. — Ferber, Documents pour servir à la connaissance de l'état industriel et commercial de la monarchie Prussienne, 1829; et nouveaux documents, 1832.

(c) Cela arrive fréquemment dans le commerce extérieur, et par une raison toute simple , c'est qu'il est plus difficile d'évaluer quelle sera la consommation étrangère que celle de l'intérieur, et que les producteurs de plusieurs pays travaillent tous, à l'inçu les uns des autres, à fournir les différents peuples, sans connaître pertinemment leurs besoins. Nous en avons vu un exemple frappant dans les marchés américains encombrés des produits de l'Europe, surtout en 1823.

(d) Par exemple , une hausse sensible des charges et des contributions force une partie de la nation à s'interdire une partie de ses jouissances.

Une fabrication trop étendue de certains produits occasionne des pertes aux entrepreneurs, soit qu'une partie de leurs marchandises ne se vendent pas, ce qui entraîne la stagnation des capitaux employés à leur fabrication; soit que les prix ne remboursent pas les frais de production. Mais les entrepreneurs mettent tous leurs soins à prévenir les pertes que leur occasionne cet état de choses, en produisant moins de ces fabricats dépréciés ; des spéculations fausses, des entreprises mal montées n'ont pas grande chance de durée. Les producteurs qui ne peuvent pas travailler à aussi bas prix que leurs confrères, cessent leurs travaux, et se livrent à d'autres plus productifs, de sorte que la production est de nouveau proportionnée à la consommation. Quant aux produits de l'agriculture, il peut pendant un plus long temps y en avoir encombrement au marché , vu qu'il n'est pas donné aux cultivateurs de prévoir l'importance de la récolte, et que ce n'est pas chose facile pour eux, de renoncer à leurs travaux pour embrasser une autre profession {a).

(a) Sismondi attribue, sans motif bien plausible, l'encombrement des temps modernes, à ce que les ouvriers ne vivent aujourd'hui que de leurs salaires , sans travailler à forfait, et que les entrepreneurs font des spéculations non pas en vue de la demande qui s'est accrue , mais uniquement parce que des ouvriers se présentent pour travailler à fort bas prix. Sur la balance des productions avec les consommations, Revue encyclopédique, xxii, 264, mai 1834. — L'expérience démontre la fausseté de la dernière hypothèse. Lorsque la classe ouvrière est dans une position trop gênée pour se donner beaucoup d'aisances , la consommation des entrepreneurs/des propriétaires et des capitalistes peut être plus grande, et la production aussi grande quand elle|cst calculée sur leurs besoins personnels, que si les revenus étaient mieux partagés , chose toujours désirable. — Voy. Dissertation de Say , Balance des consommations avec les productions. Revue encyclopédique, xxm, 18 juillet 1824.- Malchus, Statistik und Staatenkunde, p. 190. Stuttgart, 1826.

La consommation productive comprend tout à la fois la destruction du capital circulant, et l'usure (l'usage) du capital engagé. Toute production est subordonnée à la destruction d'un fonds de moyens de subsistances par les ouvriers (a), de matières premières, de matériaux, de capital engagé par les entrepreneurs ; et les produits nécessaires pour cet usage ne manquent pas d'être demandés par les producteurs, quand ils ont les qualités que ceux-ci désirent (§ 323), et qu'on en produit autant que le besoin en exige. Quant à

RAPPORT DE LA CONSOMMATION A LA PRODUCTION. 297

la consommation improductive, tant des personnes dont nous avons fait rénumération au § 324, que des producteurs (6), elle dépend de certaines circonstances qui ne tiennent pas à la production même, mais à la fortune et aux goûts particuliers des consommateurs.

(a) Les ouvriers virent immédiatement de leurs salaires , qui d'après le parti qu'ils prennent, vont grossir les capitaux ou le fonds de consommation.

(b) Notamment tout ce que ceux-ci dépensent en sus de leurs frais d'entretien et qui doit être compté dans les frais de production.

La balance de la consommation improductive avec la consommation productive d'un peuple est déterminée :

1° Par la division des capitaux et des revenus annuels. Plus est grande la part qui revient à ceux qui ne vivent que de leurs rentes (des propriétaires et des capitalistes), plus est grande aussi la consommation improductive (a);

2° Par les besoins et les habitudes de chaque classe du peuple ; car de là résulte, chez les uns, un penchant à l'épargne, chez les autres, une propension à dépenser et à jouir. Sous ce point de vue, la consommation est entièrement subordonnée à la volonté de chaque particulier, ce qui nous empêche de la déterminer à priori ;

3° Par l'étendue et la nature de la consommation de l'État, consommation qui ne consiste pas seulement dans celle des fonctionnaires, mais aussi dans celle de tous les créanciers de l'État, qui de nos jours reçoivent dans la plupart des états, une part considérable du revenu public. Dans une administration bien entendue, on pourra regarder les dépenses occasionnées par les traitements des fonctionnaires, comme médiatement productives; mais les revenus des créances de l'État ne contribuent en rien à la production, quand même les capitaux dont on continue à payer les intérêts seraient employés au profit de l'État.

{a) Smith, h, 314.

La consommation improductive qui se fait avec le revenu net de la nation (§ 325), n'a rien de préjudiciable, lorsqu'elle n'absorbe pas ce revenu tout entier, de sorte qu'on puisse encore sur ce dernier faire des épargnes assez considérables pour augmenter le capital national. L'accroissement de ce capital qui n'est possible qu'à la condition de pareilles épargnes (§ 133) est une condition essentielle de l'aisance publique (a) ; car la demande de nouveaux capitaux résulte :

1° De l'accroissement incessant de la population,

2° De l'extension des besoins personnels, produite par les progrès de la civilisation,

3° Des progrès de l'industrie manufacturière qui exige particulièrement un accroissement des capitaux engagés (b).

{a) Smith , h , ch. m , passim.

(b) Par exemple, les machines, les chaussées, les routes en fer, les canaux , les ponts , les ports, les chantiers, les navires, et autres établissements industriels d'un peuple riche (% 131 (b)).

Il résulte de ce que nous venons de dire, que l'épargne des citoyens est une condition nécessaire de la conservation des capitaux, et qu'elle est indispensable à l'augmentation de l'aisance publique («). Cette remarque générale que les pays dont les habitants ont des habitudes d'ordre et d'économie, sont dans un état de bien-être et de prospérité, se vérifie jusque dans les villes, et les provinces aussi. L'activité, le zèle, l'industrie, l'ordre, l'accroissement de la population, une consommation plus abondante, sont l'effet de la formation de nouveaux capitaux, tandis que les effets contraires sont inévitablement produits par une consommation démesurée qui absorbe le revenu net (6).

(a) Le comte Lauderdale a combattu ce principe. Son erreur consiste dans la fausse idée qu'il se fait de l'action des capitaux. Il pense en effet, que les capitaux ne font pas naître le travail , mais sont destinés uniquement à épargner le travail (p. 49) ; d'où il conclut qu'il pourrait facilement y avoir trop de capitaux (p. 87). A les prendre dans leur ensemble, les principes de Lauderdale sont moins erronés qu'ils le paraissent au premier abord ; car il est vrai qu'une économie démesurée, dans une nation, ferait accumuler tant de capitaux, qu'on ne trouverait plus moyen de les appliquer. Aussi reconnait-il lui-même (p. 60), que, quand l'industrie est libre , cela ne peut pas arriver. Son ouvrage était destiné à combattre le système commercial du ministère anglais. Voy. Sartorius, Abhandlungen , i, 34-108.

(b) Smith compare, sous ce rapport, les villes de manufactures et de commerce aux villes où il se fait une grande consommation improductive, comme par exemple, les résidences , capitales , h , 322.

Toute consommation improductive qui est proportionnée au revenu national, peut être regardée comme avantageuse, lorsqu'elle offre à la société des biens ou des services personnels, équivalents aux objets matériels qu'elle a absorbés. Cette compensation peut se faire de différentes manières, et il fout se garder de la juger avec précipitation d'un point de vue trop étroit, et de se laisser tromper par des avantages apparents et immédiats. Il est fort avantageux que

RAPPORT DE LA CONSOMMATION A LA PRODUCTION

certaines classes de la société puissent se donner des plaisirs qui ennoblissent les sentiments, exercent l'intelligence, ou étendent le domaine des connaissances. Il est avantageux aussi que certaines classes de travailleurs se vouent à l'étude des hautes sciences , au développement des plus nobles facultés , à la culture des arts , et fassent tourner les fruits de ce travail au bien-être de la société; il est même enfin d'un haut intérêt qu'il y ait, dans un pays, des gens riches qui, par leur fortune sont au-dessus des soucis et des appréhensions des travailleurs, etsevouenteuxet leurs richesses à des travaux et à des études d'une utilité générale. Cependant dans chacune de ces classes improductives, il peut y avoir un encombrement nuisible; les producteurs de services pourraient être plus nombreux que les services qu'on demande, ne l'exigent; le gouvernement pourrait faire des dépenses beaucoup trop grandes pour l'action qu'il exerce sur le bien-être général; enfin les riches pourraient vivre dans une dissipation et un luxe qui ne saurait en aucune manière être généralement utile. Toute consommation improductive n'est donc pas en elle-même avanta geusc (a).

(a) Chaque citoyen doit être libre de consommer son revenu comme bon lui semble. La recherche de ce qui est utile ou nuisible (en économie nationale) n'a souvent que peu d'influence sur les principes de la politique économique, mais elle peut servir à instruire les riches, de leurs devoirs envers la société.

Comme il reste du produit annuel de chaque pays, déduction faite des salaires des ouvriers et du profit des entrepreneurs, un revenu net plus ou moins important, consistant en fermage et intérêts des capitaux, les ouvriers et les entrepreneurs ne peuvent naturellement pas acheter tous les produits avec les revenus qu'ils reçoivent pour leur coopération à la production. Il faut donc employer le revenu net, pour donner à la demande une extension qui permette de continuer les travaux productifs. On ne peut douter qu'on ne l'emploie toujours à cet usage, car les propriétaires et les capitalistes ne cesseront jamais de tirer un parti utile de leurs revenus.

1» Lorsque les produits qui constituent la rente, le fermage et l'intérêt, sont transformés en capitaux , ils servent à faire l'acquisition de fonds de consommation, de matières premières, d'outils, de machines et de bâtiments, qui d'année en année grossissent le revenu brut. Représentons-nous pour un moment, un pays où les capitalistes et les propriétaires évitent toute consommation improductive etsuperflue, travaillent eux-mêmes et appliquent tout leur revenu net de la manière que nous venons d'indiquer; il n'y aura

dans ce pays de demande que pour les produits qui sont nécessaires à l'entretien des ouvriers et à l'exercice de l'industrie ; une grande partie de ceux à la formation desquels on se livre dans les pays riches, n'y seront jamais fabriqués, parce qu'on ne les demanderait pas. Le travail y prendra une direction tout à fait exclusive, et la nation ne se composera que d'entrepreneurs et d'ouvriers; elle aura peu de producteurs de services, mais en revanche les produits s'y multiplieront d'une manière étonnante (a).

2° Lorsqu'au contraire, une partie du revenu net est consommée improductivement, il procure l'entretien à une classe nombreuse de producteurs de services, de savants; il donne un développement plus varié à l'industrie, parce que la demande est moins uniforme aussi; mais la production n'est, par contre, plus aussi grande.

(a) Supposons que le revenu brut d'un peuple s'élève à 1000 millions de fl., l'intérêt des capitaux, les fermages à 200 millions; que cette dernière somme soit entièrement convertie en capitaux ; on achètera environ pour 80 millions de capital engagé et pour 120 millions de capital circulant, et la production de l'année suivante sera au moins majorée de toute la valeur destinée à rembourser l'usure, la consommation et l'intérêt de tout le capital, c'est-à-dire d'à-peu-près130 millions, ou 13°/«du revenu brut de l'année précédente. Si cette épargne se faisait subitement, les entrepreneurs d'industrie qui auraient compté sur une consommation de 200 millions auraient produit plus d'un objet dorénavant superflu, ils auraient perdu tout d'un coup leur débouché ; le revenu net en éprouverait au commencement une réduction ; jusqu'à ce que la production n'eût plus uniquement pour objet , que les produits demandés. Cette hypothèse n'a pour but que de faire comprendre comment tous les produits peuvent être achetés et consommés; aussi faut-il pour l'admettre oublier un moment que les propriétaires et les capitalistes n'ont aucun motif d'agir ainsi que nous l'avons supposé.

On pouvait par hypothèse admettre que les hommes s'abstiennent de toute consommation improductive (§ 358), cela était utile pour les explications auxquelles nous voulions nous livrer, mais ne se réalise jamais; car, à la possession de la richesse est attaché aussi le désir d'en jouir. On ne peut pas empêcher que les terres et les capitaux ne s'accumulent dans les mains de quelques individus, et que d'immenses revenus ne donnent à ces propriétaires le moyen de vivre dans l'oisiveté; il est inévitable aussi que beaucoup de rentiers profitent de cet avantage, pour vivre dans l'inaction et ne soient exclusivement consommateurs. Les entrepreneurs et les ouvriers eux-mêmes ne résistent pas non plus au désir d'employer une partie de leur revenu net, à des consommations improductives. Il n'y a donc rien de moins fondé, que la crainte de voir les hommes ne plus consommer assez pour soutenir cer-

RAPPORT DE LA CONSOMMATION A LA PRODUCTION-

taines branches de la production; et l'on pourrait craindre avec bien plus de raison que la consommation ne devint trop grande (a).

(a) Les temps les plus reculés nous offrent déjà des exemples d'une grande consommation improductive ; c'est ce que démontrent les immenses constructions de Y Inde et de YÉgypte, la manière de vivre des citoyens d 1 Athènes et de Rome, où les travaux pénibles et productifs étaient presqu'entièrement abandonnés aux esclaves, ce qui permettait aux maîtres de vivre dans l'oisiveté, de ne s'occuper que d'affaires publiques et de se livrer aux exercices du corps ou aux travaux de l'esprit. Voy. SisiiorcDi , passage cité plus haut. En Égypte, cet effet était le résultat du partage des terres ; la classe des cultivateurs semble n'avoir été dans ce pays qu'une classe de fermiers, tandis que le roi , les guerriers et les prêtres avaient la propriété des terres, et en recevaient les fermages. R ei mer, de l'Économie publique et rurale des Égyptiens, 90-96.

Lorsqu'une dépense ou une consommation a été résolue, qu'on y a destiné une partie de son revenu, et qu'il ne reste plus qu'à décider de quelle manière et dans quel lieu, elle se fera, il n'y a pas de doute que le vendeur auquel elle ouvre un débouché, n'y trouve un bénéfice. Le renchérissement des produits résultant de l'augmentation de la demande, encourage à produire davantage; l'augmentation des travailleurs étend le débit des vendeurs et les moyens d'existence, et ainsi la consommation, en devenant plus grande, peut augmenter la prospérité de toute une contrée (a). Mais il faut envisager aussi ce phénomène sous d'autres points de vue.

(a) Tel est par exemple, l'avantage que retire une petite ville de la présence d'un régiment, dans ses environs, ou dans ses murs, d'une administration provinciale , d'un grand hospice , et c'est là ce qu'on entend exprimer, par circulation active de l'argent (§ 258). Ce serait ici le cas d'examiner les effets produits par l'éloignement de beaucoup de riches Irlandais de leur pays {absentées). L'école de Ricardo nie les fâcheux effets de leur absence pour l'économie de l'Irlande, par les motifs suivants : l'Irlande n'exporte pas les rentes de ses propriétaires, en argent ni en papier-monnaie, mais en marchandises produites pour ses ouvriers. La production de ce pays, n'est donc pas moins encouragée que si toutes ses familles y dépensaient leurs revenus, et y faisaient venir les produits qu'ils consomment maintenant à l'étranger. Voy. Edhnb. Review, p. 84, novembre 1825. Hais on peut douter que l'exportation des produits Irlandais, destinés aux familles absentes, ne soit pas plus grande qu'elle ne le serait si celles-ci étaient sur les lieux. Et en admettant que l'exportation soit tout-à-fait la même, on ne peut nier l'avantage immense qu'aurait la consommation de tous ces revenus dans l'intérieur de l'Irlande, pour les différentes espèces de producteurs de services. Si les absents revenaient , l'exportation serait bonifiée par une quantité égale de produits importés qui seraient consommés

en partie par les propriétaires , en partie par d'autres individus ; les dépenses de ceux-ci feraient, la production restant la même, faire plus de ces travaux qui ne sont pas immédiatement productifs, et les économies qu'elles permettraient de réaliser dans le pays , y seraient employées productivement. Les efFets moraux produits par la présence en Irlande , de tous les seigneurs , seraient en outre très-grands : cependant ne perdons pas de vue, que leur absence fréquente démontre une certaine cause de mécontentement. Voy. Hermax*, Essais, p. 368.

En effet, il reste dans ce cas, abstraction faite des effets heureux qui en résulteraient pour quelques particuliers, à rechercher :

1° Si la destruction de produits attachée à la consommation improductive, est compensée pour la société par une quantité suffisante de biens personnels (richesses immatérielles) (§356). Lors même que ces biens existeraient réellement, encore faudrait-il examiner, si l'aisance générale du peuple est assez grande pour que l'on puisse faire ces dépenses sans rien enlever à la satisfaction de besoins plus pressants ;

2° Si cette consommation improductive permet de faire encore des épargnes sur le revenu net, pour grossir le capital national (§ 554) ; car il n'y aurait, sans cela, aucun résultat utile à en attendre , puisqu'alors une branche d'industrie ne serait productive qu'au détriment des autres (a) ;

3° Si l'on ne pourrait pas obtenir d'une consommation productive, le même travail que donne à ses ouvriers la consommation improductive ( § 558). Ceci ne peut manquer d'arriver à la longue, sans que ce soit dans toutes les mêmes branches d'industrie.

(a) Lorsqu'un riche particulier ou l'État destine 20,000 fl. à une consommation improductive qui n'avait pas encore été faite jusqu'à présent, il faut nécessairement que pour des produits pour ces 20,000 fl. on emploie un nouveau capital, qui sera peut-être de 50, ou 40,000 fl.; car on se servira pour cela d'un capital engagé, dont on fait l'acquisition pour longtemps. Mais si l'on n'a pas pu former un nouveau capital avec les économies faites sur les revenus antérieurs , la production n'augmentera pas, bien qu'il soit toujours possible, pour fournir à la nouvelle demande, de détourner un capital de sa destination actuelle et de lui en donner un autre.

Touté consommation n'est donc pas utile, par cela seul qu'elle absorbe des capitaux et du travail ; mais celle-là seule qui procure des jouissances aux conditions exprimées aux 554, 556 et 54 1 . Quant à l'opinion des ph ysiocrates qui prétendaient que la consommation ne peut jamais être trop grande, puisqu'elle provoque nécessairement une production (a), elle contient une erreur dangereuse, dans laquelle on ne peut verser qu'en perdant de vue l'ensemble

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de la production, pour ne s'attacher qu'à quelques produits. Une consommation improductive qui absorberait tout le revenu national net (§534) ou même davantage peut-être (§327), serait destructive de la richesse nationale et ne tarderait pas à faire naître les symptômes de la misère. Le bon sens national découvrirait bientôt dans ces circonstances, le chemin qui doit l'amener à déraciner le mal ; mais cette doctrine pourrait néanmoins être nuisible, en aveuglant les riches et les gouvernements sur les conséquences d'une grande consommation improductive.

{a) Cette doctrine a été récemment reproduite par Weishaupt et combattue par Frohm ; voy. Weishaupt sur les dépenses des gouvernements et les observa' lions de^Koux. Landshut, 1819. — Storch, ii , 408. — Fulda , de la Production et de fa consommation des objets matériels. TUbingen, 1820.

D'après ce qui précède il ne reste pas de doute sur le jugement que la science de l'économie nationale doit porter sur le luxe (a). On entend par luxe une consommation qui a pour objet la satisfaction de besoins qui ne sont pas urgents (superflus). Il y a souvent du luxe même dans les dépenses utiles; c'est ainsi que l'on consomme fréquemment par plaisir, au-delà ce qui est rigoureusement nécessaire. Le luxe a pour objet, de nous procurer (b)

1° Des jouissances matérielles,

2° De produire une certaine impression sur le public. On fait des dépenses de luxe pour se conformer à l'opinion qui impose à chaque position sociale, une catégorie spéciale de dépenses ; et chacun s'y conforme quand même il n'en retirerait aucun avantage personnel , uniquement pour faire comme les personnes de sa classe et ne rien perdre de la considération dont il jouit, ou bien encore pour se faire croire d'un rang supérieur, à l'aide d'un certain étalage, et s'attirer la considération et l'estime qu'on attache à la possession de la richesse. Dans ce dernier cas, le luxe s'appelle faste. Il n'est pas rare qu'on vise à atteindre ces deux buts en même temps, mais toujours en visant plus particulièrement à l'un d'eux. On conçoit que dans ces deux voies, il y a des degrés, qu'indiquent et les dépenses réelles, et les sentiments qui les font naître.

(a) On est très-partage sur l'idée qu'on doit se faire du luxe. Ceux qui considèrent toute espèce de luxe comme nuisible, (par exemple, Destutt- Tract , Commentaire sur Montesquieu , liv. 7) , n'entendent par Ta, qu'un haut degré de luxe. Voy. Melox, Essais politiques, ch. 9; Défense du luxe. — Pnrro, de ta Circulation, p. 324. — Fergusor, Essai sur T histoire de la société civile. Bâle, 1789. — Storch, m, 10. — Rau, sur le luxe, Erlangen, 1817; et du même auteur, l'écrit : Maltdus et S at, p. 229.

(à) U est difficile de dire où le luxe commence, ou, ce qui revient au même, où le» vrais besoins cessent. U y a des jouissances, des plaisirs qui sont un besoin de l'esprit, et dont l'usage est nécessaire à sa culture ; tel est, par exemple, le plaisir du théâtre. Celui qui se borne à ne satisfaire que les besoins corporels les plus urgents, sera tenté d'appeler luxe, toute consommation qui n'est pas indispensable pour l'entretien de la vie et de la santé. C'est la seule limite bien déterminée; mais si on étend encore plus l'idée du luxe, alors tout devient relatif, et il ne reste plus qu'à prendre une mesure arbitraire de consommation, et à appeler luxe, toute dépense qui la dépasse. Hais remarquons qu'il y aura toujours des gens dont la consommation ne s'étendra même pas jusqu'à cette limite, et par rapport auxquels elle sera encore du luxe. On trouve du luxe chez tous les peuples, et il n'y a pas de peuple civilisé dont les classes même inférieures n'en offrent l'exemple. Pour éviter toute erreur et toute confusion dans ce qui concerne le luxe, on doit distinguer avec soin le luxe des particuliers, celui des différentes classes dans chaque peuple et b chaque époque. Une dépense de luxe qui est commune à beaucoup de personnes, devient en quelque sorte un vrai besoin pour chacune d'elles.

La question de savoir s'il vaudrait mieux qu'il n'y eût pas de luxe, peut sans aucun danger, être résolue négativement. Le luxe est une conséquence inévitable des progrès de l'industrie et de l'accroissement des richesses ; c'est un des mobiles les plus puissants qui excitent l'homme à la production des biens matériels et un moyen qui contribue singulièrement à ennoblir nos idées et nos sentiments; sans la perspective des jouissances de luxe, les hommes travail* leraient infiniment moins; les changements qu'apporte insensiblement, dans la consommation des classes inférieures, l'exemple des classes civilisées, tend à' faire perdre à celles-là, leurs habitudes grossières , et à éveiller en elles des besoins plus nobles. Le plus bas degré du luxe est le besoin des plaisirs grossiers et sensuels; celui de se faire remarquer par une certaine élégance est déjà plus relevé; mais la première place appartient sans aucun doute, au sentiment noble qui nous fait goûter et rechercher les produits des beauxarts.

Il est important de déterminer les limites, au-delà desquelles le luxe commence à être nuisible; on peut y parvenir par différentes voies. Sous le point de vue de la morale, le luxe est nuisible, lorsqu'il maîtrise notre volonté, nous ôtc la force et le courage de nous imposer des privations , détourne notre esprit des pensées grandes et des résolutions généreuses, et nous précipite dans des jouissances qui énervent le corps et l'âme (a). L'antiquité nous a offert des exemples d'un luxe général et effréné, marchant de pair avec la

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corruption des mœurs, et qui entraîna la ruine de plusieurs états. C'est surtout dans les démocraties que ses effets furent nuisibles ; il y détruisit en effet l'égalité et le sentiment généreux du patriotisme (b). Nous pouvons espérer de ne plus voir les mêmes exemples se reproduire de nos jours, car dans nos états modernes, le bien-être repose (§26. 27) sur le zèle et le travail de tous les citoyens, et se développe sous l'influence bienfaisante d'une religion vraiment noble et sublime. Toutefois le luxe n'aurait pas causé non plus la dépravation des mœurs s'il n'y avait eu d'autres germes de décadence dont les profusions effrénées étaient tour à tour et la cause et les symptômes.

{a) Un certain degré de luxe n'a rien de Mcheux pour l'homme. ■< L'empire sur soi-même et la modération sont des qualités qui ne se rencontrent pas moins fréquemment dans les classes que nous appelons élevées , que dans les classes inférieures; et quoique nous placions d'ordinaire la modération dans une vie et des plaisirs simples, qui semblent être le propre de certaines époques et de certaines classes , il n'est pas moins reconnu, que le faste de la dissipation n'est pas seulement dans la consommation des produits chers, et que la prodigalité (pro/ltgacy) est aussi fréquente sous les toits de chaume, qu'à la table des grands. Les hommes s'habituent indistinctement à toutes les situations , jouissent des mêmes plaisirs et recherchent les jouissances sensuelles aussi avidement dans 1rs cavernes que dans les palais. S'ils deviennent intempérants et paresseux, cela ne provient que du relâchement de leurs mœurs, et de leur aversion pou* le travail. » Ferguso*, déjà cité, p. 377.

(*) Montesquieu, Esprit des lofs, liv. vu, ch. 2.

Salluste. Bell. Catt'l. Postquàm divitiœ honoriessc cœperunt et cas gloria, imperium, jtotentia sequebatur, hebescere rirtus, pavpcrtas probro haberi '. mnocentia pro malivolcntia duci cœpit; igiturex divitiis jurentutetn luxurm algue ataritia cum superbia invadere.

Sous le point de vue de l'économie politique, le luxe est nuisible du moment qu'il dégénère en consommation improductive (§ 334).

1° Quant à sa grandeur, il faut pour l'apprécier , avoir égard au revenu national net (§341); il serait difficile, à la vérité, d'exprimer en chiffres, quelle est la somme de ce revenu qui peut être employée à des consommations de luxe, sans nuire à l'économie nationale; mais le taux des salaires, l'état de la production, etc., démontrent cependant aisément si le luxe est contenu dans des limites qui permettent de faire des épargnes. Sans craindre qu'une nation se ruine par un luxe effréné , il ne faut pas moins désirer d'y voir régner parmi les riches, le goût d'une vie simple, et l'habitude des épargnes (§ 342), principalement lorsque les dépenses de l'État ont atteint un taux fort élevé (a),

(a) L'exemple de la simplicité et de l'économie des Hollandais au comble de leur prospérité, démontre clairement l'erreur de ces riches , qui regardent un luxe voisin de la prodigalité comme un devoir qui leur est imposé par la société.

2° Par rapport à ce qui en fait l'objet, il faut apprécier le luxe d'après les principes développés au § 336. Ses suites sont funestes, lorsqu'étant limité à un petit nombre de personnes, il parvient à un point où ses effets ne produisent plus d'avantages personnels et ne satisfont que des caprices et des désirs factices. Un pareil excès est l'effet d'une inégale distribution des richesses, et de l'agglomération d'une grande population dans certaines localités (a). Le luxe général, mais proportionné de toutes les classes, entraîne des conséquences bien moins nuisibles (b). Quant au luxe qui fait vivre des savants, et des artistes qui rendent à leur tour des services réels à tout le monde, il est bien préférable à celui qui ne nourrit que des paresseux ou qui n'alimente que des plaisirs blâmables et ruineux.

{a) Montesquieu, liv. vu, ch. 1. « Le luxe est en raison composée des richesses de l'état (c'est-à-dire de l'aisance publique), de l'inégalité des fortunes des particuliers et du nombre d'hommes qu'on assemble dans de certains lieux. »

(b) La plupart des plaintes qu'on fait, de nos jours, sur le luxe, vont trop loin, quoiqu'on ait raison, en ce sens, qu'un peu plus d'économie conviendrait à notre position; mais on perd souvent de vue que la perfection apportée dans les procédés et les instruments de l'industrie, a fait tomber le prix d'une quantité de produits bien au-dessous de ce qu'il était autrefois, et qu'il y avait à cette époque une sorte de luxe auquel de nos jours on est devenu tout-à-fait étranger. Telle est l'habitude de se faire friser et poudrer, l'usage des dentelles de haut prix, des boucles de souliers , des épées , des habits galonnés. La seule paire de bas de soie (ils étaient rouges), qu'avait Jacques i, d* Angleterre, et qu'il prêta à son ministre, pour l'audience de l'ambassadeur de France (voy. Nouvelles archives de Hambourg, 1788, l e? cah., p. î ) , coûtait peut-être autant que coûteraient aujourd'hui plusieurs douzaines de paires; et quoique Anne de Boleyn déjeûnât à la cour de Henri vm, de lard et de hierre. sa toilette n'était, proportion gardée, probablement pas moins chère que celle d'une dame d'honneur d'aujourd'hui. Le luxe de nos jours, qui tend plus qu'autrefois, à augmenter les commodités même de l'homme du peuple ( Vomfort des Anglais) , est raisonnable et utile. L'industrie a fait de grands progrès, en remplaçant des objets chers et d'éclat, par des produits plus simples et non moins avantageux, comme cela se voit par exemple dans les tissus de coton, les mousselines, les batistes, les objets plaqués, etc.

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