CHAPITRE PREMIER
De l'agriculture en général.
L'agriculture comprend tous les travaux que réclament la culture, l'usage et la conservation des plantes et l'éducation des animaux (§97). La culture des céréales et l'élève des bestiaux (a) sont les principales branches de l'éco-
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norme rurale. Ordinairement on les pratique simultanément; car d'un côté, il faut des plantes pour la nourriture des animaux, et de l'autre, la culture des terres réclame de l'engrais et du travail. Cependant on peut élever des bestiaux, sans cultiver des terres, de même qu'on peut s'occuper de certaines cultures seulement, de la culture des bois, par exemple, à l'exclusion de toutes autres parties de l'agriculture.
{a) On entend par là, l'éducation des animaux domestiques ; les abeilles, les vers a soie, etc., ne se rangent pas dans cette catégorie.
On ne peut se livrer à l'élève des bestiaux, sans se livrer en même temps à l'agriculture, que lorsqu'on peut leur faire passer l'hiver sans cultiver des plantes fourragères (a). C'est dans les pays chauds que ceci offre la plus grande facilité. Cependant dans les contrées fertiles, il est si avantageux de cultiver des plantes fourragères et de faire des prairies, que lorsque la population augmente, on a infailliblement recours à ce système, pour augmenter les moyens de subsistance ; aussi ne trouve-t-on en général les peuples pasteurs que dans les contrées où il y a peu de terres propres à l'agriculture. Leur manière de nourrir les bestiaux ne permet pas qu'ils aient une demeure sédentaire, elle les force au contraire à voyager fréquemment pour trouver de nouveaux pâturages (6). On remarque déjà chez les peuples nomades, l'effet de l'inégalité des fortunes, car l'éducation des bestiaux exige un grand capital (eu bestiaux), et ceux qui n'en ont pas doivent se louer comme ouvriers (c). Ils nous offrent l'exemple du respect pour la propriété, et de la soumission à une autorité établie, c'est-à-dire les principes fondamentaux de toute association politique. Dans la vie nomade , on voit à côté des vertus du guerrier, se développer déjà le goût délicat des arts {d).
(a) Beaucoupde grands et riches pâturages de la Hongrie et de la Transylvanie ne sont pas du tout utilisés, parce quedans ce pays on peut conserver ses bestiaux en hiver à défaut de fourrages, pour cette saison. Voy. André, nouvelles économiques ( ail. ) , 1823, i, 246. On laisse généralement dans ce pays, les bestiaux en plein air, pendant l'hiver; cet usage leur est très-nuisible. L'hiver de 1816 fît périr 80,000 tètes de bétail. Voy. Csaplovitz, Tableau de la Hongrie, i, 142 et u, 16 (ail.). Même usage dans la Mongolie, dans les steppes des Tartares iïogais qui, pour éviter les pertes résultant de cet usage, ont eu la prudence de cultiver beaucoup de plantes fourragères et de faire des établcs. Bibliolh. unie, avril 1831. p. 348, (d'après Zwicr).
{à) L'exemple le plus connu d'un peuple nomade, nous est offert par les Arabes. L'Arabie centrale n'a que des montagnes nues et arides , des plages de sable , peu d'eau, et u'est pas assez humide, pour qu'on puisse y cultiver des arbres, si ce n'est
dans les parties les plus basses. Les sources y sont un des principaux éléments de la fortune , et pour leur possession on se fait souvent des guerres. Du Bois Aymé, Description de VÉgypte.—Éphémér. unie, de Géographie, octobre 1814.— Reyptier, de l'Économie rurale et publique des Juifs et des Arabes, p. 2. — Burkhard, Notes on the Bédouins and H'ehabys, 1830. Le renne qui d'après sa nature ne peut vivre que dans les pays voisins des neiges, donne une excellente nourriture aux Lapons. Les habitants de la Laponie russe actuelle sont forcés de se transporter pendant l'été, sur les montagnes de la Norvège, à 2000 et 2800 pieds d'élévation pour y chercher des pâturages. Vox Buch, Voyage en Scandinavie, il, ICI.
(c) Chez les Bédouins, aucune famille ne peut exister sans un chameau, celles qui en ont 10 sont encore dans le besoin, avec 30-40 on est dans l'aisance, on est riche avec 60. Burckhard. — Chez les Lapons qui se servent de rennes, 100 de ces animaux ne suffisent pas à l'existence d'une famille, 3-400 donnent de l'aisance (Vos Bucb). La peuplade de Kirgis-Hukaïk est la plus riche de toutes les tribus nomades ; elle est composée de 12,000 familles qui ont 4 millions de moutons, 1 million de chevaux, un 1/2 million de chameaux, et 200,000 bœufs et vaches. Voy. Eversmani», Nouv. annal, des Voyages, juin 1828, p. 311». — Aristote, Politique, liv. iv, 3, faisait déjà cette remarque pour l'élève des chevaux conduit à l'oligarchie.
(d) Les Arabes cultivent la poésie et exercent une généreuse hospitalité; il n'est pas seulement honteux de dépouiller les étrangers, mais c'est même un cas de guerre pour ces peuples qui se considèrent comme les hommes les plus libres, et les meilleurs.
La vie nomade ne permel pas d'amasser de grandes richesses, et ne développe pas les rapporte sociaux; et cela se conçoit, car
1° L'éducation des animaux domestiques ne permet pas d'employer les procédés et les machines qui dans les arts multiplient les produits de l'industrie ;
2° Le chiffre de la population et celui des bestiaux sont maintenus dans des bornes déterminées par la fertilité des pâturages. Il ne peut donc pas y avoir, dans cet étal, beaucoup d'hommes sur un petit espace, et la manière de se nourrir qui y est en usage, force des tribus même peu nombreuses à se séparer les unes des autres ; et une fois séparées elles ne conservent plus entre elles ni relations politiques ni rapports de commerce (#);
3° L'absence de demeures fixes, fait que les besoins personnels restent simples et ne se multiplient pas, et qu'ainsi il n'y a pas de nécessité de se livrer à des travaux industriels^). Le luxe des riches même, ne peut pas être grand, puisque tous les biens dans cette vie sont arrangés pour être aisément transportés {c). La richesse y sert principalemcnl à nourrir beaucoup
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de domestiques parce que cela donne de la considération et un air de puissance aux mattres. Il est aisé de comprendre par ces détails, comment des peuples nomades peuvent, pendant des siècles, rester toujours au même degré de civilisation {d).
(a) Les tribus indépendantes des déserts de l'Arabie ont , d'après Dcbois-Aivk, de 50 à 40,000 cavaliers, ce qui permet d'évaluer leur population à 200,000 habitants, au moins.
(à) Chez les Bédouins, on ne rencontre que des selliers et des maréchaux -ferrants. — Tableau des bergers de la Hongrie, ( Von Csaplovicz, h, 52).
(c) Voy. Nibbuhr, Voyage en Arabie, i, 233. Copenhague, 1774. Le besoin le plus prononcé dans ces pays, est celui de l'indépendance; car parmi les Arabes comme dans les steppes de Kirgis, on méprise ceux qui cultivent les terres, parce qu'ils ne peuvent pas a l'exemple des nomades, se soustraire à des ennemis plus forts qu'eux et conserver leur liberté; les nomades Kirgis dépensent et étalent leurs richesses en vêtements somptueux et joyaux, etc.
(d) Les Arabes sont encore aujourd'hui tels que les représentent l'ancien testament et les écrits des Grecs,
La culture des végétaux combinée avec l'éducation des animaux, constitue la véritable agriculture. Pour toute contrée qui a des terres propres à être cultivées, l'agriculture est une industrie extrêmement importante et trèsutile, en effet (a):
1° Elle fournit les aliments les plus indispensables , et peut en multiplier la quantité chaque année, en proportion de nos besoins ; il n'y a pas de travail qui donne un aussi grand accroissement à la fortune nationale.
2° Quand le produit net de l'agriculture dépend du prix auquel se vendent les fruits de la terre, le cultivateur, même lorsque la vente est mauvaise, est au moins, quanta sa personne, dans une parfaite sécurité; car, il a toujours des denrées nourrissantes , du bois , et des vêtements pour sa famille. Mais lorsque la production de la terre est abondante, la population s'accroît, la demande augmente, et les débouchés du cultivateur deviennent plus importants. Aussi l'agriculture, plus que toute autre industrie, donne-t-elle à ceux qui s'y livrent de l'indépendance et de la sûreté.
3° Elle exerce une heureuse influence sur la santé de l'homme, prolonge la vie, développe et augmente les forces et l'agilité du corps et de l'esprit, ennoblit les sentiments, et met à l'abri de cette aptitude incomplète qu'on acquiert dans certaines industries.
(a) Voy. Sijl*er. Ideenûber Volkerglùck, p. 56.
Aussi longtemps qu'un pays n'a pas de commerce et qu'on n'y a pas introduit la division dans les travaux, l'agriculture n'est pour le cultivateur qu'un moyen de pourvoir à ses besoins et à ceux de sa famille ; une production plus abondante que celle que réclament ses besoins, ne serait d'aucune utilité, puisqu'il ne trouverait pas à la vendre ; aussi n'emploie-t-il encore alors aucun des procédés qui doublent la fertilité de la terre, par la raison que ses dépenses ne lui seraient pas remboursées , et que chacun se pourvoit avec le moins de dépenses possibles, des matières végétales et animales nécessaires pour sa consommation. C'est là, l'esprit qui préside aux entreprises d'agriculture des premiers temps. A cette époque, les forces delà nature manifestent leur action, sans être activement secondées par le travail de l'homme ; on exploite d'immenses plaines, mais on les fume et on les cultive mal; on abandonne les champs épuisés à une végétation s|>ontanée pour y retrouver à la longue les sucs nourriciers dont on les a dépouillés (a); tout ce que le cultivateur a de paiements à faire, il les fait en fruits de ses terres ou en travail (6), et il emploie ses domestiques à fabriquer les ustensiles que réclame son industrie (c). La conséquence d'un |»areil état de choses , c'est que la terre ne donne en tout, que fort peu de produit brut et de produit net, et qu'une surface immense suffit à peine à la nourriture d'un petit nombre de personnes.
(a) Après quelques récoltes on laisse les champs en jachère afin qu'il y croisse des herbes ou des broussailles qui les recouvrent de nouveau d'une couche d'humus. On retrouve cet usage dans les pays où le commerce ne fait que de naître, et dont la population n'est pas grande; c'est ce qu'on appelle le système des jachères. — Maintenant encore en Suède, et dans Y Amérique centrale, on brûle les forêts, et la cendre sert d'engrais. Les champs brûlés (Swedja) en Suède, sont laissés en jachères, après quelques moissons, et se couvrent insensiblement de bouleaux. (Voy. Hausma95, Voyage en Scandinavie, i, 144). — Au Brésil presque toutes les terres labourées, ontété jadis couvertes de forêts qu'on a brûlées, et elles rapportent jusqu'à 150 grains pour 1 ; après quelques années de récolte ou les remet de nouveau en jachère, et elles ne tardent pas à se couvrir de broussailles et d'arbres. (Voy. Spix et Martius, Voyages, i, 159). Ce système s'est maintenu dans les pays incultes de montagnes, par exemple les parties montagneuses défrichées de la Forêt- Noire, où ces terres, lorsqu'on les soigne bien, finissent par se changer en taillis.
(à) Dîmes et autres prestations en récoltes, bestiaux, corvées.
(c) Dans les familles où il y a un nombreux domestique.
L'agriculture peut fournir aux besoins d'un nombre d'hommes bien plus considérable que celui qu'elle occupe à ses travaux ; mais le cultivateur ne récolte un excédant en sus de ce qu'il lui faut pour sa consommation, que
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lorsqu'il y est contraint par la force, ou lorsqu'il a l'espoir de trouver un débouché. Quand les travaux des champs sont abandonnés à des esclaves, comme cela avait lieu dans l'antiquité , ou à des familles qui n'ont que peu ou pas de terres en propriété, une partie de la population peut à la vérité, en l'absence de tout commerce, vivre du produit de la terre, et sans travailler; mais pour que l'agriculture atteigne une perfection telle qu'elle puisse donner le plus grand produit brut et net, dans un espace donné, il faut qu'on lui ouvre des débouchés. Ce n'est que lorsqu'on est assuré de vendre, que l'on commence à employer les méthodes les plus avantageuses, et que l'on ne cultive plus dans chaque contrée, que les fruits qui donnent les plus grands profits.
Le marché de l'étranger est moins important pour l'agriculture que le marché de l'intérieur :
1° D'abord parce qu'on n'est pas assuré de le conserver toujours ; et cela est évident car tous les pays qui sont forcés de faire venir du grain de l'étranger, tâchent autant que possible de s'affranchir de cette nécessité (a);
2° Parce que les profits des cultivateurs sont diminués par les frais de transport ou d'expédition de leurs produits à l'étranger; et que ces frais ne sont, la plupart du temps, pas remboursés par une hausse des prix , vu la concurrence des peuples cultivateurs (6);
5° Parce qu'un petit nombre de produits de l'agriculture seulement tels, par exemple, que le grain, le vin, le bétail, la laine, le lin, les peaux, etc., peuvent être envoyés au loin; tandis que beaucoup d'autres, comme les œufs, les volailles, le beurre, les légumes, les fruits, etc., ne sont pas transportables à de grandes distances, par voiture (§ 214).
{a) L'Allemagne septentrionale a beaucoup a souffrir des lois anglaises sur l'importation des grains.
(b) Les cultivateurs de la Prusse orientale et occidentale éprouvèrent récemment une grande gène, par la forte baisse du prix des grains. En 1825, il y avait dans la Prusse occidentale, sur 262 propriétés seigneuriales , 195 environ grevées d'hypothèques, et 71 séquestrées. Voy. W. Jacob, Lettres sur le commerce et la culture du blé, traduit en allemand par Richard, 1826. p. 57; et appendice n» 11 de l'original.
Les raisons que nous venons de développer prouvent que l'agriculture doit parvenir à un haut point de prospérité dans les états où, à côté des cultivateurs, se trouvent d'autres industriels qui achètent les produits du sol avec des produits des manufactures , ou des services personnels. C'est dans ces circonstances, que les terres donnent les plus riches produits, que leur fertilité est
sans cesse sollicitée par des amendements et des améliorations qui sont le résultat de l'emploi de grands capitaux {a). C'est une grave erreur que de nier l'heureuse influence d'un grand nombre d'industriels et de producteurs de services, sur l'agriculture {b). Car on a vu, dans des contrées où l'agriculture était arrêtée dans son essor par des causes existant en elle-même, la demande des villes, et l'application de leurs capitaux à la culture des terres, donner l'impulsion aux améliorations (c).
(a) Les grands bénéfices que les cultivateurs obtiennent par suite du renchérissement de leurs produits, permettent aux ouvriers de la campagne de vivre plus richement et augmentent le Fermage des propriétaires; ceci favorise le morcellement des propriétés, et y fait répandre des capitaux. C'est cet état de choses que Herre*schwakd dépeint comme le plus parfait, et nomme : « Système d'agriculture relative, fondé sur un système de manufactures. » Discours sur la division des terres dans l'agriculture. Londres, 1788.
(b) Prechtl, (voy. Annales de Vinstitut impérial et royal, m, 198), a démontré cette vérité à l'aide du calcul. 11 résulte de ses recherches que sur 1 lieue carrée, il ne peut vivre que 1800 habitants lorsqu'on ne se livre qu'à l'agriculture seulement; tandis que ce même espace peut en nourrir 6000 et davantage encore, lorsqu'on y exerce d'autres industries. — La statistique ne nous a pas donné jusqu'à ce jour de renseignements précis sur le rapport des cultivateurs à la population, parce qu'on n'a pas, dans les dénombrements de la population , établi la distinction des différentes professions. Cependant on peut admettre qu'il ne faut guère employer qu'une moitié des habitants aux travaux de l'agriculture, pour fournir toute la population de matières premières. Plus le rapport des cultivateurs à la population totale est grand, dans un pays, moins sa production est importante et plus sa population est faible. Cependant ceci n'est pas absolument vrai; car il y a ici plusieurs causes en jeu , qu'il faut bien distinguer. Les données suivantes justifient notre assertion :
Les ourriers forment Population de la population. par lieue carrée.