Don Juan, v
qu'il ne sait pas au juste ce qu'il veut dire ; il marche au hasard, il n'a pas de plan.
S'il en est ainsi pour de simples pensées détachées, à plus forte raison faudra- t-il reconnaître :un plan dans les différents livres ou chapitres d'un ouvrage, dans les différents paragraphes d'une dissertation, d'un discours ou d'une lettre, et dans les différentes parties d'une narration. Il n'est pas besoin d'avoir fait sa rhétorique pour savoir que presque tous les discours se composent de trois parties distinctes : le commencement, le milieu, et la fin. Le commencement, que l'on nomme aussi exorde^ a pour objet de faire connaître ou la personne qui parle, ou celle à qui l'on parle, ou l'objet que l'on veut traiter, et de fixer ainsi l'attention de l'auditeur ou du lecteur. Ce que nous appelons ici milieu, ce sont les divers paragraphes, qui contiennent chacun une idée principale et les développements dont elle est susceptible ^ Enfin la péroraison ou conclusion résume d'une manière vive et précise les divers arguments et les faits que l'on a présentés dans le corps du discours.
Mais il est inutile d'insister ; le plan d'un petit discours est toujours facile à saisir, et lorsqu'il s'agit d'une œuvre plus étendue, d'un sermon, d'un panégyrique, d'un plaidoyer ou d'une oraison funèbre, l'auteur a soin d'indiquer lui-même, à la suite de l'exorde proprement dit, les différentes parties de son discours. Exemple :
Mettons ensemble aojourâ'hui, car nous le pouvons dans un si noble sujet, tontes les plus belles qualités d'une excellente nature; et, à la gloire de la vérité, montrons dans un prince admiré de tout l'univers que ce qui fait les héros, ce qui porte la gloire du monde jusqu'au comble : valeur, magnanimité, bonté naturelle, voilà pour le cœur; vivacité, pénétration, grandeur et sublimité de génie, voilà pour l'esprit, ne seraient qu'une illusion $i la pUté ne s'y était jointe; et enfin que la piété est le tout de l'komme. C'est, messieurs, ce que vous verrez dans la vie éternellement mémorable de très haut et très puissant prince Louis de Bourbon, prince de Condé, premier prince du sang.
1. Ce que l'on appelle en rhétorique proposition et division rentre visiblement dans Yexorde, La narration^ la confirmation et la réfutation constituent ce que nous appelons plus simplement les divers paragraphes d'un discours. '
On voit par là tout le plan du discours :
1" partie : qualités du cœur du prince de Condé; 2* — : qualités de son esprit ; 3" — : piété du prince.
Voilà une division qui ne permet pas au lecteur de s'égarer, et Ton sait quo tous les discours de Bossuet, de Fléchier, deMassillon, de Bourdaloue surtout, sont divisés par avance avec la môme précision.
Quant aux narrations, elles peuvent être distinguées, non pas comme font les traités de rhétorique en narrations oratoires, historiques ou poétiques, mais d'une manière plus générale et plus exacte en narrations dramatiques et en narrations par tableaux.
La narration dramatique suspend jusqu'au bout l'intérêt du récit ; elle nous tient toujours en haleine, et nous cache jusqu'au dernier instant le dénouement que nous voudrions connaître. Vingt fois, durant le cours d'une narration dramatique, nous croyons toucher au but, mais alors surgissent de nouveaux incidents qui nous replongent dans l'incertitude, et il nous faut attendre la fin, c'est-à-dire le dernier chant du poème, le dernier acte de la tragédie ou de la comédie, le dernier chapitre de l'histoire ou du roman, pour que l'auteur se décide à nous livrer son secret. Presque tous les romans sont ainsi composés, et c'est une règle invariable pour les pièces de théâtre, qui ne sont en définitive que des narrations dialoguées avec des jeux de scène. Tite Live présente de la sorte le plus grand nombre de ses récits historiques, et les fables de La Fontaine sont pour la plupart des narrations de ce genre; personne n'a peut-être mieux su ménager l'intérêt d'un petit drame que cet inimitable conteur. Prenons un exemple entre cent :
Un rat pleia d'embonpoint, gras et des mieux nourris, Et qui ne connaissait l'avent ni le carême.
Sur le bord d'un marais égayait ses esprits.
Voilà qui est bien; nous sommes dans une ignorance
complèlc de ce qui va se passer, mais nous nous intéressons à la promenade philosophique de cet honnête personnage.
Une grenouille approche, et lui dit en sa langue : a Venez me voir chez moi, je vous ferai festin. »
Messire rat promit soudain :
n n'était pas besoin de plus longue harangue. Elle allégua pourtant les délices du bain, La curiosité, le plaisir du voyage, Cent raretés à voir le long du marécage :
Un jour il conterait à ses petits enfants Les beautés de ces lieux, les mœurs des habitants, Et le gouvernement de la chose publique Aquatique.
Jusque-là encore rien que de très ordinaire; lagrenomlle invile le rat à dîner, il accepte sans cérémonie, et nous pouvons songer avec lui aux merveilles qu'il contemplera dans son voyage. Mais voici que les incidents surviennent.
Un point sans plus tenait le galant empêché : Il nageait quelque peu, muis il fallait de l'aide. La grenouille à cela trouve un très bon remède. Le rat fut à son pied par la patte attaché; Un brin de jonc en fit l'affaire.
Tout cela est encore très naturel, et nous sommes ravis pour notre bon ami le rat de voir lever d'une manière si heureuse les difficultés qui s'opposaient à son bonheur.
Dans le marais entrés, notre oonne commère S'efforce de tirer son hôte au fond de l'eau. Contre le droit des gens, contre la foi jurée; Prétend qu'elle en fera gorge chaude et curée; C'était, à son avis, un excellent morceau.
Déjà dans son esprit la galande le croque.
n atteste les dieux; la perfide s'en moque :
l\ résiste ; elle tire.
Que va-t-il arriver maintenant? On commence k trembler pour le rat, mais tout n'est pas dit encore; peut-être échappera-t-il, car il nage quelque peu, il a de bonnes
dents, et s'il parvient à couper ce maudit brin do jonc il est sauvé. Mais continuons :
En ce combat nouveau, Un milan qui dans l'air planait, faisait la ronde. Voit d'en haut le pauvret se débattant sur l'onde.
Sans doute c'est un secours que les dieux protecteurs de rinnocence envoient à l'infortuné rongeur; mais notre illusion ne peut être de longue durée, car
Il fond dessus, l'enlève, et par même moyen La grenouille et le lien.
Tout en fut; tant et si bien Que de cette double proie L'oiseau se donne au cœur joie, Ayant de cette façon A souper chair et poisson i.
Voilà donc, après bien des péripéties, le dénouement de cette narration. Pauvre rat I il est cruellement puni de sa sotte crédulité, mais il ne meurt point sans consolation, car il entraîne avec lui la perfide grenouille, et du moins elle périra comme sa victime. Comme presque toutes les fables de La Fontaine, cette fable est un petit chef-d'œuvre de narration dramatique; l'intérêt se soutient jusqu'au bout, et il est impossible au lecteur de. deviner la fin.
— C'est le contraire qui arrive dans les narrations par tableaux ; aussi exigent-elles encore plus de talent de la part des écrivains. En effet, dans les récits de ce genre, l'auteur commence par annoncer le dénouement, et de la sorte il s'enlève à lui-même un puissant moyen de nous intéresser. Parmi les historiens anciens, Tacite se distingue des autres en ce qu'il fait volontiers des narrations par tableaux; elles sont admirables, et justifient le mot de Racine qui appelle cet écrivain le plus grand peintre de l'antiquité.
Les poèmes épiques sont en général, à cause de leur .
i. LWrelV, fablolt.
étendue, des narrations par tableaux ; le dénouement est annoncé dès le premier vers :
Je chante les combats, et ce prélat terrible Qui, par ses longs travaux et sa force invincible, Dans une illustre église exerçant son grand cœur Fit placer à la fin un lutrin dans le cbœur.
(BoiLEAu, Le lutrin,)
Je chante ce héros qui régna sur la France Et par droit 'de conquête et par droit de naissance, Qui par de longs travaux apprit à gouverner, Calma les factions, sut vaincre et pardonner, Confondit et Mayenne, et la Ligue, et l'Ibère, Et fut de ses sujets le vainqueur et le père.
(VoLTAiBB, La ïïenriade,)
Mais c'est dans les œuvres dramatiques, surtout dans les tragédies, que Tonrencontre le plus de ces narrations; le spectateur est trop préoccupé du dénouement principal pour que le poète ail besoin de lui causer encore des inquiétudes relativement aux incidents particuliers. Ainsi, dans Polyeucie, le récit de Stratonice au sujet des idoles brisées par le mari de Pauline débute par la fln :
STBATONICB.
Polyeucte, Néarque, Les chrétiens...
PAULINE
Parle donc; les chrétiens...
STRATONICE
Je ne puia.
PACILINE.
Tu prépares mon âme à d'étranges ennuis.
STRATONICE
Vous n'en sauriez avoir une plus juste cause.
PAULINE
L'ont-ils assassiné?
STRATONICE
Ce serait peu de chose.
Tout votre songe est vrai, Polyeucte n'est plus...
PAULINE
11 est mort?
STRATONICE
Non, il vit; mais, ô pleurs superflus!
Ce courage si grand, cette âme si divine
;:0 TRAITÉ D'EXPLICATION FRANÇAISB.
N'est plus digne da jour, ni digne de Pauline. Ce n'est plus cet époux si charmant à vos yeux, C'est Tennemi commun de l'État et des dieux, Un méchant^ un infâme, un rebelle, un perfide, Un traître, un scélérat, un lâche, un parricide, Une peste exécrable à tous les gens de bien, Un sacrilège impie, en un mot, un chrétien.
{Polyeucte, m, 2.)
C'est la même chose dans Horace (iv, 2) :
Apprenez, apprenez La valeur de ce fils qu'à tort vous condamnez.
Il est vrai que dans les deux cas le poète s'est plu à prolonger Tattente du spectateur, et ne lui a fait connaître le dénouement qu'après une scène de quiproquos tragiques; mais enfin, quand la narration proprement dite commence, on connaît ce dénouement, et Ton se sent plus à Taise pour contempler les différents tableaux qui vont se succéder.
Racine excelle à composer des narrations de ce genre, et Ton en trouve dans toutes ses tragédies ; c'est ainsi qu'il raconte la mort de Roxane et celle de Bajazet {Bajazety v, 2), celle de Pyrrhus {Andromaque^y^ 3), et celle d'Hippolyte {Phèdre^ v, 6). La délivrance miraculeuse d'Iphigénie est annoncée de la sorte :
CLTTEmCESTRE.
Dieux! ne vois-je pas Ulysse? C'est lui, ma fille est morte ! Arcas, il n'est plus temps.