II. Du plan et de la Ualson des idées
Une autre observation littéraire que l'on est obligé de faire avant de commencer l'explication littérale d'un fragment quelconque, consiste à montrer quel en est le plan et comment s'enchaînent les différentes idées qu'il renferme. Si court que soit un passage, les phrases qui le composent ne se succèdent pas d'une manière fortuite ou arbitraire; leur suite est à la fois naturelle et logique, et l'on ne peut ni intervertir Tordre adopté par un écrivain supérieur, ni supprimer impunément une seule de ses phrases. Etant donnée, par exemple, cette page sublime de Pascal.
Qae rhomme contemple la nature entière dans sa haute et pleine majesté; qu'il éloigne sa vue des objets bas qui l'environnent; qu'il regarde cette éclatante lumière mise comme une lampe éternelle pour éclairer l'univers; que la terre lui paraisse comme un point au prix du vaste tour que cet astre décrit; et qu'il s'étonne de ce que ce vaste tour lui-même n'est qu'un point très délicat à l'égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent. Mais si notre vue s'arrête là, que l'imagination passe outre : elle se lassera plas tôt de concevoir que la nature de fournir. Tout ce monde visible n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature. Nulle idée n'en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au delà des espaces imaginables : nous n'enfantons que des atomes au prix de la réalité des choses. C'est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin c'est le plus grand caractère de la toute-puissance de Dieu que notre imagination se perde dans cette pensée ^.
i. Pffiitfffi M. Havet, I, 1.
il est clair qu'on n'en peut rien retrancher sans inconvénient. Pascal a voulu pour ainsi dire prendre son lecteur par la main, partir avec lui de cette terre, parcourir les espaces, et contempler d'abord le soleil, puis les astres que nous voyons, puis les autres jusqu'à l'infini, aOn de nous perdre dans cette immensité et de nous contraindre à reconnaître à la fois notre néant et la toute-puissance de Dieu. Supprimez ou seulement déplacez un seul membre de phrase, vous briserez toute la chaîne. C'est la même chose pour tous nos grands écrivains, et rien ne justifie mieux la célèbre définition de Buffon : a Le style n'est que l'ordre et le mouvement qu'on met dans ses pensées *. » .
Voici par contre une très belle page de Molière dont toutes les phrases s'enchaînent en ce sens que le dernier mot do la première donne naissance à la seconde, et ainsi de suite, mais ou l'incohérence, l'absence complète de liaison entre les idées produit un effet du meilleur comique :
Sachez, monsieur, que taat va la cruche à Teau qu'enfla elle se brise; et comme dit fort bien cet auteur que je ne connais pas, l'homme est en ce monde ainsi que l'oiseau sur la branche; la branche est attachée à l'arbre; qui s'attache à l'arbre suit les bons préceptes; les bons préceptes valent mieux que les belles paroles; les belles paroles se trouvent à la cour; à la cour sont les courtisans; les courtisans suivent la mode; la mode vient de la fantaisie; la fantaisie est une faculté de l'âme; l'àme est ce qui nous donne la vie; la vie finit par la mort; la mort nous fait penser au ciel; le ciel est au-dessus de la terre; la terre n'est point la iner; la mer est sujette aux orages; les orages tourmentent les vaisseaux; 4es vaisseaux ont besoin d'un bon pilote; un bon pilote a de la prudence; la prudence n'est pas dans les jeunes gens; les jeunes gens doivent obéir aux vieux; les vieux aiment les richesses; les richesses font les riches; les riches ne sont pas pauvres; les pauvres ont de la nécessité; nécessité n'a point de loi; qui n'a point de loi vit en bète brute, et par iConséquent vous serez damné à tous les diables.
DOn JUAN.
Oh! le beau raisonnements !
Le grand défaut de Scagnarelle dans ce passage, c'est
1. Cf. le discours de Baffon sur le style (éd. NoëlJ; tout ce qa^il y dit relativement au plan et à renchaineineni des idées est a'ane justesse parfaite.