VI AVANT-PROPOS
Tun après l'autre. Ainsi, l'on montrera la force de l'anti thèse exprimée par la répétition des pronoms tu et nos; on fera voir que les mots recubans et tegmîne patulge fagi ne sont pas mis au hasard : recubans^ parce que le berger Tityre, parfaitement tranquille, a pu s'étendre sur le dos, re, en arrière, comme un homme qui ne craint nullement d'être dérangé; patulx, parce qu'il a pu choisir entre les différents arbres de la plaine le plus large, le plus touffu, celui qui donne le plus d'ombre, et ainsi du reste. C'est par une explication de ce genre que l'on montrera la parfaite justesse de ces expressions si poétiques dans leur simplicité même, et que l'on fera pour ainsi dire loucher au doigt les beautés de ce style inimitable.
Si l'on étudie avec tant de soin les auteurs de l'antiquité, dont la langue sera toujours pleine de mystères pour nous, puisque c'est une langue morte, n'est-il pas évident que nos grands écrivains, si peu lus aujourd'hui et généralement si mal compris, devraient être l'objet d'un travail analogue? Nous apprenons le grec et le latin dans les collèges, mais nullement pour devenir des hellénistes ou des latinistes, car alors notre système d'éducation serait déplorable et mériterait tous les reproches qu'on lui fait. Une fois hors de page, les neuf dixièmes des jeunes gens désapprennent ces deux langues ; et combien d'entre eux, devenus pères de famille, pourront suivre les études de leurs enfants jusqu'en quatrième? Tel n'est donc pas le but que poursuivent les maîtres de la jeunesse française; l'étude prolongée du grec et dû latin n'est, à leurs yeux, qu'un moyen d'obtenir de tout autres résultats. Il s'agit de faire, non dés savants, mais des hommes du monde, des ingénieurs, des avocats, des médecins, qui sachent penser et exprimer clairement leurs pensées.
. Ayant donc que d'écri^re, apprenez à penser.
AVANT-PROPOS. vn
dît lé poète, et le meilleur moyen de faire cet apprentissîige n'est-il pas de mettre sous les yeux de nos élèves les plus beaux ouvrages des anciens, comme on donne aux jeunes dessinateurs les productions les plus parfaites de Tart antique, l'Apollon du Belvédère ou la Diane de Gables? C'est pour cette raison qu'un goût si sévère préside au choix des auteurs à expliquer dans les classes ; c'est pour cela que Virgile, Horace, Tite Live et Cicéron, pour parler seulement des latins, sont constamment entre les mains des élèves, tandis qu'on étudie rapidement quelques passages de Stace, de Lucain, de Juvénal et de Claudien. A force de traduire et d'expliquer ces auteurs si parfaits, les jeunes gens arrivent pour ainsi dire instinctivemenji à trouver sur un sujet quelconque des idées raisonnables; ils ne deviennent, il est vrai, ni des Virgiles, ni des Cicérons, mais ils se sont assimilé dans une certaine mesure les procédés de ces grands hommes, ils se sont exercés à l'art si difficile de penser juste.
En second lieu, nous enseignons dans les collèges les langues grecque et latine afin d'apprendre à nos élèves à écrire et à parler en français ; car il est impossible de bien connaître notre langue si l'on ne sait un peu de grec et beaucoup de latin. Pourquoi les Adam Billault, les Reboul et les Béranger sont -ils de moins grands écrivains, toutes proportions gardées, que de Lamartine et A. de Musset, sinon parce qu'ils ne savaient pas le latin ? Il est donc évident que le français est l'objet principal des études secondaires, et l'on peut dire, sans être accusé de paradoxe, que les vers latins, les narrations latines et les discours latins sont, avant tout, d'excellents exercices pour apprendre à penser, à écrire et à parler en français.
Convaincus de cette vérité, quelques hommes éclairés ont voulu naguère donner plus d'importance à l'étude