RAPPROCHEMENTS LITTÉRAIRES
Toutes les fois qu'un morceau est imité, il faut autant que possible recourir au texte primitif, et faire une comparaison qui sera toujours très intéressante et très instructive. On connaît ce vers de Boileau, qui peut s'appliquer à plus d'un écrivain du XVIP siècle :
Et, même en imitant» toujours original;
montrons donc ce qu'il y a de véritable originalité dans les savantes imitations de Corneille, de Racine, de Boileau, de Molière de La Fontaine et de La Bruyère ; rapprochons le discours d'Auguste dans Sénèque de celui que lui a prêté Corneille ; comparons l'Iphigénie d'Euripide et celle de Racine ; étudions le caractère d'Agrippine
i. Acte V, 10. 4 et ft.
REMARQUES LITTÉRAIRES. 3i
et celui de Néron dans les Annales de Tacite et dans Britannicus; établissons un parallèle entre Esope, Phèdre et La Fontaine, et gardons-nous d'oublier \es Caractères de Théophraste quand nous expliquons ceux de LaBruyère. Il n'y a peut-être pas d'étude plus féconde que celle-là, et rien ne fait mieux comprendre le mérite propre d'une teuvre littéraire.
Les comparaisons que nous venons d'indiquer appartiennent de droit aux classes de lettres, et particulièrement à la rhétorique; mais il n'est pas un élève de sixième, pour peu qu'il veuille réfléchir, qui ne puisse comparer dans Phèdre et dans La Fontaine le Loup et l'Agneau^ le Renard et la Cigogne, VŒU du maître et vingt autres fables analogues, en montrant l'incroyable supériorité du fabuliste français sur tous ses devanciers;
Prenons pour exemple le Loup et V Agneau; voici d'une manière «ipproximative comment on pourrait faire la comparaison :
La. raison dn plus fort est toujours la meilleure, Nous Talions montrer tout à l'heure.
n faut déjà noter là une différence très marquée entre les deux fabulistes. La Fontaine commence par indiquer la morale de sa fable, tandis que Phèdre attendra la fin de son récit pour en tirer la conclusion : « Cette fable, dit-il, a été composée pour ceux qui sous de faux prétextes oppriment les innocents. » Le poète français a dédaigné cette pensée banale, et il a mieux aimé constater, avec une ironie quelque peu amère, cette vérité malheureusement trop évidente qu'ici-bas la force prime le droit, qu'aux yeux du crime tout-puissant l'innocence n'a jamais raison.
Un agneau se désaltérait Dans le courant d'une onde pure* Un loup survient, à jeun, qui cherchait aventure, Et qUe la faim en ces lieux attirait.
On peut s'arrêter après ces quatre vers, car ils consti-
tuent Texposition du petit drame de La Fontaine ; voyons maintenant l'exposition de la fable latine :
IUq loup et un agaeau, poussés tons deux par la soif, étaient venus au même ruisseau. Le loup se trouvait plus près de la source, et Tagneau beaucoup plus bas.
Les deux récits, comme on peut le voir, sont très différents Tun de Tautre, et celui de La Fontaine est incomparablement mieux composé. Il s'est bien gardé de montrer les deux ennemis arrivant pour ainfl dire ensemble, et de donner avec une aussi grande précision la position respective de chacun d'eux ; comme il voulait nous intéresser à l'agneau, c'est l'agneau tout seul qu'il a mis d'abord en scène, et il nous l'a montré se désaltérant, c'est-à-dire buvant en toute sécurité, à longs traits et avec délices, l'eau si limpide du ruisseau. Ensuite, avec une brusquerie d'expression évidemment cherchée, il a fait intervenir le loup, en insistant sur ce fait qu'il est à jeun, qu'il a grand faim et non pas soif, et qu'il cherche une victime. La différence entre les deux écrivains est, comme on le voit, très grande. Mais continuons :
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage ; Tu seras cbâtié de ta témérité.
— Sire, répond l'agneau, que Votre Majesté
Ne se mette pas en colère, Mais plutôt qu'elle considère .
Que je me vas désaltérant
Dans le courant Plus de vingt pas au-dessous d'elle, Et que, par conséquent, en aucune façon Je ne puis troubler sa boisson.
— Tu la troubles, reprit celte bête cruelle, Etje sais que de moi tu médis l'an passé.
^- Gomment i'aurais-je fait, si je n'étais pas né ? Reprit Tagneau, je tette encor ma mère.
— Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
— Je n'en ai point. — C'est donc quelqu'un des tiens;
Car vous ne m'épargnez guère,
Vous, vos bergers, et vos chiens. . .
Oa me Ta dit, il faut qae je me venge.
Là dessus, au fond des forêts Le loup l'emporte, et puis le mange, Sans autre forme de procès.
Alors le brigand, pressé par ses appétits gloutons, fit nattre une cause, de querelle : « Pourquoi, dit-il, as-tu troublé l'eau que je bois?» Le porte-laine tout tremblant lui répondit : « Comment puis-je, je vous le demande, faire ce dont vous vous plaignez, ô loup? L'eau à laquelle vous avez bu descend ensuite vers moi. » Repoussé par la force de la vérité, le loup reprit : « Tu as dit du mal de moi, il y a plus de six mois. — Moi, répliqua l'agneau, je n'étais pas né. — Par Hercule, c'est ton père qui a dit du mal de moi. » Et alors il le saisit, le déchire, et le fait périr injustement.
La simple juxtaposition de ces deux passages en fait voir plus que suffisamment la différencie. Phèdre avait bien compris que le nœud de ce petit drame, c'est-à-dire le dialogue entre les deux animaux, devait en être la partie principale; La Fontaine a voulu insister encore plus, pour bien faire ressortir la leçon de morale pratique que doit toujours renfermer une fable. Mais quelle différence dans les nuances du langage ! Ce n*est pas Phèdre qui avait trouvé ces mots de Votre Majesté^ ni ce ton suppliant du pauvre agneau. Et cette admirable reprise : Tu la troubles/ et cette simple transition Ftje sais, au lieu de la phrase un peu lourde : Repoussé par la force de la vérité,., et la substitution du frère au père, ce qui permet à Tagneau d'avoir inutilement raison une fois de plus; et ce trait si heureux qui consiste à lui imputer les propos des bergers et des chiens ses tyrans; et enfin ce mot admirable : On me Va dit; toutes ces beautés de premier ordre, La Fontaine ne les a point trouvées dans la fable de Phèdre ; il les a puisées dans la profondeur de son génie. Il s'est contenté d'emprunter au fabuliste latin les principaux détails de sa narration; puis il s'est abandonné à son inspiration et à sa parfaite connaissance du cœur humain ; il a refait la fable à sa manière; il a transformé un récit d'une élégance un peu trop concise en un petit drame achevé. C'est ainsi qu'ont presque toujours procédé nos grands écrivains, surtout
au siècle de Louis XIV, et voîlà pourquoi, sauf de très rares exceptions, les passages imités par eux sont plus beaux en français qu'en grec ou en latin*.
Les rapprochements de cette espèce se présentent d'euxmêmes à l'esprit, et toutes les éditions classiques les indiquent au lecteur; il est une autre espèce de rappro^ chements littéraires qu'un commentateur intelligent et instruit ne manquera pas de faire. Ainsi le célèbre passage de Pascal sur l'infini et sur l'homme doit être comparé avec un passage analogue de Bossuet, dans le sermon sur la Mort * ; la B&énice de Racine doit être rapprochée de Tïte et Bérénice de Corneille, et \d^ Phèdre de Racine de celle de Pradon ; de même que certaines tragédies de Voltaire seront comparées à celles de Crébillon, et VOthello de Ducis à celui de Shakespeare, etc.
Le songe d'Athalie fait penser au songe de Pauline, dans Po/yewc/e; la fameuse scène de Mithridate paraissant renoncer à Monime, et découvrant ainsi la passion de Xipharès pour cette princesse' est très analogue à la scène d'Harpagon feignant de céder Marianne à son fils Cléante*, et il sera bon de ne pas négliger cette source de comparaison. Il faudra montrer que dans les deux tragédies religieuses de Corneille et de Racine le songe a une importance capitale; il faudra faire voir, à propos de Mithridate et de VAvare^ les différences profondes qui séparent la tragédie de la comédie. On tremble pour la vie de Xipharès quand on voit Mithridate pénétrer ainsi le secret qu'on lui cache; on ne tremble nullement pour Cléante, parce que son père n'est pas terrible ; il n'est que ridicule, et le pis qui puisse arriver au jeune homme, ce éont quelques injures, quelques coups de bâton, et finalement une malédiction dont il « n'aura que faire. » La terreur et la pitié sont excitées en nous par la scène de
1. D'autres fois, nu contraire, TavaDtage est aux ancien», à Horace sur Boiieau et sur La Fontaine, à Fbèdre sur La Fontaine (Fables du Rai de ville et du rat des champs^ du Loup et de la cigogne^.
2. Choix de sermons de la Jeunesse de Bossuet^ éait. Gandar, p. 460*