CHAPITRE III
Le langage figuré est si naturel que, suivant une observation très judicieuse, il se fait beaucoup plus de figures de rhétorique à la Halle, en un seul jour, qu'il ne S'en fait à l'Académie française en toute une année. Si vous dites à un enfant : Prenez une plume et une feuille de papier pour écrire^ vous employez trois figures, car les mois plume^ feuille et papier ne sont pas ici pris dans leur sens propre ; la plume est une lamelle de métal taillée comme l'étaient autrefois les plumes d'oie, et quand vous dites plume l'enfant comprend qu'il doit prendre aussi &on porte-plume ;\si feuille est une surface mince, plus longue que large, qui présente quelque analogie avec les feuilles des arbres ; enfin le papier (du lalin papyrus) est une pâte sèche qui tient lieu des écorces de papyrus sur lesquelles écrivaient les anciens. Voici d'ailleurs un exemple de Marmontel qui montre combien les figures sont usitées, même dans le langage le plus vulgaire ; il s'agit d'un homme du peuple qui se plaint de sa femme :
« Si je dis oui, elle dit non; soir et matin^ jour et nuit, elle gronde (antithèse). Jamais, jamais de repos avec elle (répétition). C'est une furie, on démon (hyptrhote). Mais, malheur! dis-moi donc (apostrop/ie); que fai-je fait (interrogat\on)t ciel! quelle fut ma folie en t'épousant (exclamation) ! Que ne me suis-je plutôt noyé (oytation) ! Je ne te reproche ni ce que ta me coûtes, ni les peines que je me donne pour y
suffire {}iréiériiion); mais je t'en prie, je t'en conjure, laisse-moi travailler en paix {ohsécration); ou que je meure, si... tremble de me pousser à bout (imprécation el réticence). Elle pleure; ah! la bonne âme! vous allez voir que c'est moi qui ai tort [ironie). Eh bien! je suppose que cela soit. Oui, je suis trop vif, trop sensible (concession). J'ai souhaité cent fois que tu fusses laide. J'ai maudit, détesté ces yeux perfides, cette mine trompeuse qui m'avait affolé (astéisme). Mais dis-moi si par la douceur il ne vaudrait pas mieux me ramener (communication). Nos enfants, nos amis, nos voisins, tout le monde nous voit faire mauvais ménage (énumération). Ils entendent tes cris, tes plaintes, les injures dont tu m'accables (accumulation). Ils t'ont vue, les yeux égarés, le visage en feu^ la tète échevelée, me poursuivre, me menacer (description). Ils en parlent avec frayeur; la voisine arrive, on le lui raconte; le passant écoute et va le répéter (hypotypose). Ils croiront que je suis un méchant, un brutal, que je te laisse manquer de tout, que je te bats, que je t'assomme (gradation). Mais non, ils savt^nt bien que je t'aime, que j'ai bon cœur, que je désire de te voir tranquille et contente (correction). Va, le monde n'est pas injuste. Hélas! ta pauvre mère m'avait tant promis que ta lui ressemblerais! Que dirait-elle? que dit-elle? car elle voit ce qui se passe. Oui, j'espère qu'elle m'écoute, et je l'entends qui te reproche de me rendre si malheureux. Ah! mon pauvre gendre, dit-elle, tu méritais un meilleur sort (prosopopée) ! (Cours de littérature, cité par M. Vapereaa : Dictionnaire des Àittératures, au mot Figure,)
La petite phrase : Prenez une plume^ et le discours du mari que nous venons de citer contiennent des figures de mots et des figures de pensées» On ne s'attend pas à trouver ici un traité, même abrégé, de ces différentes figures qu'ont classées avec le plus grand soin les auteurs de Grammaires ou de Rhétoriques ; ainsi nous ne dirons rien des quatre-vingts espèces de figures qu'ils ont définies. Depuis longtemps on a renoncé à charger de ces noms plus ou moins baroques la mémoire des jeunes gens ; et il ne faudra pas, en expliquant du français, faire étalage d'érudition ; il est inutile de signaler en les nommant des figures comme V Hypotypose, la Synecdoche, la Prosographie, YEthopée, le Paroxysme^ VAnadiplose, YIJomœotéleute, le Polysyndéton ou le Métaplasme. En revanche, il faudra toujours expliquer les figures comme on vient de le faire pour la phrase : Prenez une plume; on pourra nommer les figures les plus ordinaires, celles dont le nom ne saurait effaroucher môme les gens du monde,
telles que les Ellipses^ les Inversions^ et même les Métorphores. Ex. :
A peine nous sortions des portes de Trézëne; 11 était sur son char; ses gardes affligés Imitaient son silence, autour de lui rangés.
11 ixiivait, tout pensif, U chemin de Mycènes; Sa main sur ses chevaux laissait flotter les rênes. Ces superbes coursiers qu'on voyait autrefois, Pleins d'une ardeur si noble obéir à sa voix. L'œil morne maintenant, et la tète baissée, Semblaient se conformer à sa triste pensée.
Vin elîroyable cri, sorti du sein des flots.
Les airs, en ce moment, a troublé le repos; Et du sein de la terre une voix formidable Répond, en gémissant, à ce cri redoutable.
Jusqu'au fond de nos cœurs notre sang s'est glacé; Des coursiers attentifs le crin s'est hérissé. . Cependant, sur le dos de la plaine liquide S'élève à gros bouillons une montagne humide. L'onde approche, se brise, et vomit à nos yeux Parmi des flots d'écume, un monstre furieux.
Son front large est armé de cornes menaçantes. Tout son corps est couvert d'écaillés jaunissantes; Indomptable taureau, dragon impétueux, Sa croupe se recourbe en replis tortueux; Ses longs mugissements font trembler le rivage. Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage; La terre s*en émeut, Vair en est infecté; Le flot qui l'apporta recule épouvanté.
(Racine, Fhèdre, v, 6.)
Toutes les figures de cette admirable description doivent être expliquées de la manière suivante :
// suivait le chemin de Mycènes. — Suivre, c'est marcher derrière une personne ou un objet qui se meut; si donc Ton dit suivre un chemin, c'est que le chemin est considéré comme marchant devant le voyageur; l'image est très juste et Ton dit à peu près de la même manière : Tout chemin mène à Rome ; la roule qui va de Paris à Lyon, etc.
Sa main sur ses chevaux laissait flotter les rênes. La main d'Hippolyte est ici personnifiée; c'est lui qui laisse flotter, mais comme il tient les rênes dans sa main, la
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figure est parfaitement jaste; c'est ainsi que Ton trouve dans Corneille :
Ma sœur, voici le bras qui venge no8 deux frères.
{Horace, iv, 5.)
Flotter, composé avec le radical du mot flot, se dit au propre des corps plus légers que l'eau qui surnagent et sont ballottés au gré des vents; au figuré, ce verbe exprime le mouvement irrégulier; les rênes sont sur le dos des chevaux comme des « bâtons flottant sur tonde ^. » Flotter se dit même des personnes :
Elle flotte^ elle hésite, en un mot elle est femme.
(Racine, AîhalU, m, 3.)
Quon voyait, c'est-à-dire qu'on aurait pu voir; le verbe voir remplace ici heureusement qui étaient; c'est ainsi qu'on lit dans les Femmes savantes :
Sans doute, me voit-on femme déraisonnable?
Pleins d'une ardeur si noble... Pleins; expression figurée si jamais il en fut ; on dirait que les coursiers d'Hip* polyte sont comme des vases que l'on aurait remplis* Ardeur, au propre, ce mot signifie grande chaleur, comme le prouvent les locutions : buisson ardent, feu ardent. Cette image est très commune en français, et l'association des mots plein et ardeur ou feu est très ordinaire : cet orateur est plein de feu, etc. Si noble. Noble, du latiu nobilis, veut dire connu; un noble, c'est un hoiime que tout le monde connaît; par suite, ce mot a signifié distin^ gué, illustre, extraordinaire. — On voit par cette courte explication qu'il serait aisé de continuer jusqu'à la fin du morceau, comment il faut, sans faire montre d'une science inutile, rendre compte de toutes les figures; voici, pour compléter la démonstration, un exemple tiré d'un auteur en prose :
N'attendez pas, messieurs, que j'ouvre ici une scène tragique, que je 1. La Fontaine. {Fables ^ iv, tO).
représente ce grand homme [Turenne] étendu sur ses propres trophées^ que je découvre ce corps pâle et sanglant auprès duquel fume encore la foudre qui l*a frappé, que je fasse crier son sang comme celui d'Âbel, et que f expose à vos yeux les tristes images de k religion et de la patrie éplorées. Dans les pertes médiocres, on surprend ainsi la pitié des audi* tcurs; et par des mouvements étudiés, on tire au moins de leurs yeux quelques larmes vaines et forcées. Mais on décrit sans art une mort qu*on pleure sans feinte. Chacun trouve en soi la source de sa douleur, et rouvre lui-môme sa plaie; le cosur, pour être touché, n'a pas besoin que l'imagination soit émue.
(FlAcbier, Oraison funèbre de Turenne.)
Que d'images dans ce court passage! Ouvrir une scène, ouvrir, car il semble qu'elle soit fermée par un rideau et que Torateur pourrait tirer ce rideau ; la figure est juste, on dit couramment le théâtre s'ouvre, etc., et Ton appelle ouvertures les morceaux de musique qui accompagnent le lever de rideau d'un opéra ou d'un opéra comique. Scène ^ du latin scena, qui traduit lui-même un mot grec signi" fiant une tente, parce que primitivement les acteurs donnaient leurs représentations sous une tente. — Etendu sur ses trophées; l'image est ici un peu forcée, comme il arrive souvent chez Fléchier; l'exagération est encore plus visible dans les images qui suivent; ainsi le canon ou pour mieux dire le boulet qui avait tué Turenne ne fumait pas auprès de son cadavre, et surtout le sang de ce héros ne pouvait pas cner comme celui d'Abel, car ce n'était pas un crime, et les Impériaux n'étaient pas des Caïns, etc.
]1 faut donc se demander, quand on explique les figures, si elles sont justes ; mais on n'arrive à ce résultat que par une longue étude de la langue ; certaines images qui ne semblent pas d'une parfaite justesse sont pourtant consacrées par l'usage, et la règle ordinaire, qui dit qu'en général on doit pouvoir peindre une image, souffre d'assez nombreuses exceptions. Beaucoup d'expressions figurées de la langue latine sont absolument intraduisibles. Ex. :
/irma deosque parant comités.
CViBG.)
Les compagnons préparent les armes et les dieux. Bibit aure (Hor.), il boit avec Toreille. — Eructabunt labia mea hymnum (Psaumes) j mes lèvres... vomiront une hymne, etc., etc.
Beaucoup d'images françaises, très belles et très justes, ne sauraient être représentées par le dessin, ex. :
Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre.
(Corneille, Cinna, iv, 2.)
Songe aux fleaves de sang où ton bras s'est baigné,
(Ibid.)
Dans le sang d*un enfant voulez-vous qu'on se plonge?
(Racine, Athalie, ii, 5.)
Que, malgré la pitié dont je me sens saisir, Dans le sang d'un enfant je me baigne à loisir !
{Ibid,j Andromaque, i, 2.)
Cette ardeur que dans les yeux je porte.
Sais-tu que c'est son sang?
(Corneille, U Cid, ii, 2.)
Et de David éteint rallumé le flambeau.
(Racine, Âthalie^ i, 2.)
Celui qui met un ^ein à la fureur des flots...
{Ibid., I, 1.)
Par moi Jérusalem goûte un calme profond.
(Ibid., II, 5.)
Souvent une image qui ne serait pas juste le devient, grâce à Thabileté avec laquelle on sait Tamener ; ex. :
Et d'enfants à sa table une riante troupe Semble boire avec lui la joie à pleine coupe.
(Racine, Esther, ii, 9.)
Vous n'aurez point pour moi de langages secrets; J*eniendrai des regards que vous croirez muets.
(Racine, Briiannicus, ii, 3.) Versez des larmes avec des prières,