‹ Traité d'explication française: ou, Méthode pour expliquer littéralement les auteurs françaisChapitre 73 sur 79 · V, II · texte numérisé non relu

V, II

n y a en français bien des manières de commander ; rimpéralif proprement dit, le subjonctif avec ou sans ellipse, le futur à la seconde ou à la troisième personne, et même l'indicatif avec ou sans interrogation, etc. Ex. : Faisiez, partons ; que l'on parte^ ou je veux que ton varie ; vous partirez ou F on partira ; partirez-vous ? partira-t'On ? partez-vous ? vous partez , n est-ce pas ? Ce sont des nuances très délicates qu'il faut expliquer avec soin.

— On voit par cet essai de commentaire littéral combien est grande la perfection du style de Racine. Une critique même minutieuse ne saurait signaler dans cette scène ni une impropriété ni une expression faible, bien au contraire ; c'est là précisément ce qui caractérise les grands écrivains et Racine plus que tous les autres.

Garçon tailleur. Mon gentilhomme, donnez, s'il vous plaît, aux garçons quelque chose pour boire.

Jlf. Jourdain. Comment m'appelez-vous?

Garçon tailleur. Mon gentilhomme.

M. Jourdain. Mon gentilhomme ! Voilà ce que c*est que de se mettre en personne de qualité ! Allez vous-en demeurer toujours habillé en bourgeois, on ne vous dira point : Mon gentilhomme. {Donnant de l'argent). Tenez, voilà pour Mon gentilhomme.

Garçon taiUeur. Monseigneur, nous vous sommes bien obligés.

M.Jourdain. Monseigneur! Oh! oh! Monseigneur! Attendez, mon ami; Monseigneur mérite quelque chose, et ce n'est pas une petite parole que Monseigneur! Tenez, voilà ce que Monseigneur vous donne.

Garçon taiUeur, Monseigneur, nous allons boire tous à la santé de Votre grandeur.

M. Jourdain. Votre grandeur! Oh! oh! oh! Attendez; ne vous en allez pas. A moi. Votre grandeur! {Bas, à part.) Ma foi! s'il va jusqu'à l'Altesse il aura toute la bourse. {Saut). Tenez, voilà pour Ma grandeur.

Garçon tailleur. Monseigneur, nous la remercions très humblement de ses libéralités.

M. Jourdain. Il à bienfait; je lui allais tout donner.

MoLiÂRB, k Bourgeois gentilhomme, acte II, se. ix.

— Tout le monde connaît cette charmante scène par laquelle se termine le second acte du Bourgeois gentilhomme. Après s*être donné le luxe d'un maître de musique, d'un maître de danse, d'un maître de philosophie et d'un nîaître d'armes, M. Jourdain veut être velu comme les grands seigneurs ; un maître tailleur lui apporte « le plus bel habit de la cour et le mieux assorti, » Ensuite « quatre garçons tailleurs dansants » mettent à M. Jourdain son habit neuf. Il « se promène au milieu d'eux et leur montre cet habit, pour voir s'il est bien. » Enhardi par cette familiarité, un des garçons tailleurs s'approche de M. Jourdain et lui demande de l'argent. Les caractères des deux personnages en présence sont admirablement peints ; le garçon tailleur, croyant sans doute qu'il a affaire à un homme de qualité, le traite bonnement de gentilhomme, mais bientôt, voyant l'effet que ce mot produit sur le vaniteux bour-r geois, il enchérit, et donne successivement à M. Jourdain tous les titres de noblesse qui se présentent à son esprit. Quant à M. Jourdain, il ne soupçonne pas un moment la ruse ; on a beau lui donner les noms qui ne conviennent qu'aux princes, il les accepte volontiers, et il les paie comptant. Cette petite scène est donc parfaitement conduite ; la seule chose que notre goût n'admettrait plus aujourd'hui, c'est la danse qui précède et qui suit ; mais Louis XIV jeune avait une telle passion pour ce genre de divertissement que Molière était obligé de faire des comédies-ballets. On ne voit pas que cette scène soit imitée d'un auteur quelconque ; l'honneur en revient tout entier à Molière, qui a su ajouter à la peinture des caractères et au comique de la situation toutes les délicatesses et toutes les nuances d'un style admirable; on en pourra juger par l'explication littérale que voici.

Mon gentilhomme. L'emploi du pronom possessif est ici remarquable, car M. Jourdain n'est pas le gentilhomme du garçon tailleur, c'est ainsi que, sans être militaire, on dit ; Mon colonel, mon général ; ce pronom sert à dé-

signer la personne à qui Ton s'adresse. Ainsi mon gen^ tilhomme équivaut à : Gentilhomme à qui je parle. — Gentilhomme ; c'est le titre que Molière a donné à sa pièce; un gentilhomme {homo gentilis), c'est un homme de bonne race. Très peu employé de nos jours, ce mot était très commun au dix-septième siècle :

Etes-vous gentilhomme ?. . .

Qui se dit ge^itWiomme et ment comme ta fais, Il ment quand il le dit, et ne le fut jamais.

(COUNEIUE.)

Donnez, s'il vom plaît. L'impératif, mode du commandement, s'emploie fréquemment dans les prières : Don-nez^nous notre pain. Pardonnez-nous nos offenses, etc. Dans ce cas, on l'atténue d'ordinaire en ajoutant les formules : Je vous prie, s'il vous plaît, etc. — S'il vous plaît {si illud vobis placet)^ inversion, sujet neutre et vous de politesse à signaler.

Aux garçons. C'est par dérivation que ce mot, qui au sens propre est opposé k fille, sert à désigner dçs ouvriers qui travaillent pour le compte d'un patron; on dit de même : Envoyez-nous deux de vos hommes.

Quelque chose pour boire. Locution toute faite pour demander de l'argent, lors môme qu'on ne le dépensera pas au cabaret. Cette phrase présenterait quelque obscurité pour un étranger : Quelque chose pour boire pourrait signifier un vase, une écuelle dans laquelle on puisse boire, ou une liqueur à boire; tout le monde comprend que le garçon tailleur demande quelque menue monnaie, ce qu'on appelle un pourboire.

Comment m' appelez-vous? Proposition interrogative avec inversion, comme il arrive toujours en pareil cas : Vous appelez moi commenta — Appeler {appellare)^ est employé ici dans un sens dérivé ; il est synonyme de qi^el nom, quel titre me donnez-vousl

Mon gentilhomme. — Comme dans la plupart des réponses, il y a ici une ellipse ; on supprime les propres termes de la demande : Je vous appelle mon gentilhomme.

Mon gentilhomme I — Nouvelle ellipse : Vou9 m'appelez..Aly filh une nuance insaisissable; le ton seul permet d'établir une différence entre ces deux phrases identiques.

Voilà ce que c'est que de... Inversion déjà expliquée.

Se mettre en pef*sonne de qualité... — Se mettre {se mittere) signifie se vêtir; un homme bien mis; une mise élégante, etc., en personne; comme une personne; on dit ainsi :

C'est à vous d'en sortir, voug qui parlez en maitrt. (Mol.)

— Personne (en latin : personam, un rôle de théâtre). Personnage a encore ce sens en français ; mais personne signifie un individu quelconque. De qualité^ qui possède la qualité, comme on dit : un livre deprixy etc. La première de toutes les qualités^ aux yeux de nos pères, c'était la noblesse de race ; aussi Ta-t-on désignée sous le nom de qualité tout court.

Allez-vous en demeurer... Manière très vive d'insister sur ce que l'on veut dire ; la pensée tout unie serait : demeurez... ou môme : si vous demeurez... Mais il semble qu'on envoie les gens faire eux-mêmes l'expérience de ce qu'on avance.

Demeurer (latin : demoran\ séjourner) ; être constamment. — Bourgeois. Etymologiquement : habitant d'un bourg. Le bourgeois se comparant au manant ou au vilain^ et non pas au seigneur^ avait une haute idée de sa valeur ; il méprisait l'homme du peuple autant que le noble le méprisait lui-même. Ce mépris des nobles donne ici au mot bourgeois un sens particulier, il exprime le dédain comme dans ce vers de Molière :

Est-il an composé d'atomes plus hourgeoh ?

On ne vous dira point... Il faut remarquer ici la tournure de la phrase ; la pensée est : Si j'étais resté habillé en bourgeois, on ne me dirait point... Au lieu de cela, M. Jourdain interpelle je ne sais quel personnage imagi-

ni TRAITÉ d'explication FRANÇAISE.

naire. Le latin employait ainsi la seconde personne du singulier là où nous mettons le pronom on.

Tenez. Manière d'attirer l'attention des gens, comme s'il s'agissait de leur faire saisir quelque chose. Tenez et voilà présentent dans la forme une contradiction : le vous de politesse dans teneZy et le tutoiement dans voilà pour VOIS là; mais Tétymologie de ce dernier mot est complètement négligée quand on l'emploie.

Voilà pour « Mon Gentilhomme. » C'est avec dessein que l'on met ici des guillemets; voilà pour m'avoir appelé : Mon gentilhomme.

Monseigneur, de mon et seigneur (senior, plus âgé^ terme d'honneur qu'on donnait autrefois) . Ainsi Monsieur ^ Sire et Monseigneur équivalent à la locution triviale ; Mon vieux^ et servent à désigner souvent des personnes plus jeunes. Le titre de Monseigneur ne se donne qu'à des gentilshommes de grande noblesse ; on disait : Monsieur le comte, monsieur le marquis ; monseigneur le duc de Bourgogne, monseigneur le prince de Conti ; monseigneur le Dauphin.

Nous^ mes camarades et moi.

Bien obligés. Bien est un des mots qu'on emploie pour marquer le superlatif qui manque presque absolument à la langue française. Ainsi M"® de Sévigné appelait M. de Coulanges le Bien bon ; on dit tous les jours : Vous êtes bien aimable ; les mots très, fort, et beaucoup d'autres encore peuvent être employés pour exprimer ainsi à l'aide de périphrases, ce que les anciens rendaient par un simple suffixe.

Obligés. Expression métaphorique ; les bienfaits soni comme des liens qui attachent (latin obligare) celui qui les reçoit à celui qui les donne.

Monseigneur/ oh/ oh/ Monseigneur/ La répétition de ce mot est ici du meilleur comique, et les ellipses qui se trouvent dans cette phrase, comme dans les suivantes, n'ont plus besoin d'être expliquées.

Mon ami. Vamitié ne saurait exister entre gens de fortunes si différentes, mais c'est une formule de politesse

adoptée par les supérieurs quand ils parlent à leurs inférieurs ; entre égaux elle serait souverainement impertinente, de même que mon brave, etc.

Monseigneur mérite quelque chose. — Le fait de ma-* voir traité de Monseigneur mérite une augmentation de pourboire, tel est le sens exact de cette phrase qui pourait n'être pas bien comprise si elle n'était ainsi paraphrasée.

Ce nest pas une petite parole que Monseigneur. — Petite n'est pas opposé à grande^ voilà encore une locution qui a besoin d'être expliquée : Appeler quelqu'un Monseigneur^ c'est lui donner un beau titi^ef

Nous allons boire. Dans ces phrases, le verbe aller ne signifie nullement que l'on se met en marche, c'est une sorte de verbe circonstanciel pour dire : nous boirons tout à l'heure.

: Boire à la santé. L'usage de boire à la santé les uns des autres, de porter des santés^ comme on disait au dix-septième siècle, remonte à la plus haute antiquité. Nous avons malencontreusement remplacé ce mot expressif par le mot anglais toast ^ qui fait allusion aune coutume que nous n'avons pas adoptée.

Votre grandeur. La gradation ascendante n'est pas très bien observée ici par le garçon tailleur; les mots grandeur^ excellence^ éminence et autres semblables, ne conviennent pas à des gentilshommes dont la noblesse est plus ou moins grande, mais à des dignitaires de différentes espèces : Votre Grandeur convient à un prélat, votre Excellence à un ministre, votre Éminence à un cardinal, etc. Le tailleur n'y regarde pas de si près, ni M. Jourdain non plus.

Ne vous en allez pas. Le verbe aller est employé cinq fois dans cette scène si courte : Allez-vous en demeurer... Nous allons boire... Ne vous en atlez pas. — S'il va jusqu'à l'Altesse. — Je lui allais tout donner. C'est une petite négligence, mais qui ne saurait déparer cette page vraiment achevée.

A moi, Votre Grandeur I Outre l'ellipse, il fautremar-

no TRAITÉ D'EXPLICATION FRANÇAISE.

quer ici riuversion ; les deux mots à moi sont très lieu-reusement placés ainsi.

Ma foi/ Locutioa elliptique équivalant à celle-ci : J'y engage ma parole.

S'il va jusqu'à l' Altesse; aller jusqu à esinne expression métaphorique, Valtesse équivaut à ces mots : au titre de Votre Altesse. Altesse {altus) est un mot unique en son genre, on disait quelquefois sa Hautesse. Votre Âltesso est donc synonyme de Votre Hauteur^ et Ton peut remarquer le ridicule de ces appellations qui remontent au Bas-Empire.

Toute la bourse. Le contenant est pris ici pour le contenu ; il aura tout mon argent.

Nous la remercions. — £a, c'est-à-dire Votre Grandeur.

Ses libéralités. Des marques de sa libéraJité, les mots abstraits employés au pluriel ont généralement ce sens : les bontés, les grandeurs, les horreurs^ etc. Racine surtout emploie ces mots de la sorte :

Thésée à Us rigueurs connaîtra tes bontés.

Il a bien fait. Sous-entendu de ne pas enchérir encore sur ce qu'il venait de dire.

Je lui allais tout donner. Le complément indirect des verbes se met souvent au commencement des phrases.

l'out, tout mon argent. Ce mot a souvent une signification plus étendue. Dieu voit tout, sait tout, peut tout: c'est le sens général de la phrase qui détermine le gens particulier du mot.

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