‹ Traité d'explication française: ou, Méthode pour expliquer littéralement les auteurs françaisChapitre 75 sur 79 · COTIN · texte numérisé non relu

COTIN

Sonnet à Mii« de Longueville, à présent duchesse de Nemoors, sur sa fièvre quarte. CEuvres galantes, en prose et en vers, de M. Cotin. 1663.

Avant d'expliquer ce sonnet, que tout le monde connaît pour l'avoir lu dans les Femmes savantes Ae Molière (Acte in, se. n), il est nécessaire de dire ce qu'était l'abbé Cotin (1604-1682). Prédicateur moins nul que Boileau ne l'a prétendu, Cotin eut le tort de se croire poète, et le tort plus grave encore de s'aliéner deux hommes de génie comme Boileau et Molière. Il blâmait Boileau de se livret à la Satire ; on dit qu'il oifensa personnellement Molière en disant au duc de Montausier que l'auteur à\i Misanthrope l'avait représenté sous les traits d'Alceste. Molière se vengea en introduisant le personnage de Trissotin dans les Femmes savantes; Cotin écrasé cessa d'écrire, et même de paraître dans le monde.

Le sonnet qui nous occupe est franchement détestable; il est lourd et prétentieux, sans délicatesse aucune, et d'un style pitoyable, comme on s'en convaincra par un examen attentif.

Votre prudence est endormie. Cette image est fausse, et c'est précisément pour cela que le vers de Molière

A prudence endormie il faut rendre les armes

est si comique. La vigilance pourrait être endormie, la prudence non, elle consiste simplement à prévoir les choses {providere) et à prendre des mesures en conséquence.

De traiter. Construction vicieuse; le sens devrait être :

Votre prudence... qui traite, et Cotin veut dire : puisque vous traitez,

Magnifiquement et superbement. Molière a très bien critiqué ces deux adverbes d'une si grande lourdeur en disant qu'ils faisaient ad-mi-ra-bk-ment.

Traiter et loger sont encore des expressions prétentieuses et vulgaires ; la princesse Uranie est ici comparée à une personne qui recevrait et bébergerait dans sa maison son ennemie la plus cruelle; alors le verbe loger devrait précéder l'autre , mais ne soyons pas difficiles, c'est du triple galimatias.

Faites la sortir, quoi qu*on die. Ce qui est ridicule dans ce fameux quoi quon die, ce n'est pas la forme surannée die, car on la rencontre chez les plus grands écrivains du dix-septième siècle, notamment dans l'admirable fable de La Fontaine, la Mort et le Mourant :

Et puis qu'il fant que je le die.,,

c'est la pensée même (moquez-vous des caquets, etc.), ces trois mots sont autant de chevilles.

Riche appartement; c'est-à-dire de votre corps. Votre appartement signifie en langue raisonnable : l'appartement que vous habitez; c'est ici tout le contraire : faites la sortir de votre corps qui est pour elle un riche appartement. Riche, parce que Cotin n'a pas su trouver une autre épithète.

Insolemment, nouvelle cheville.

Belle vie; épithète encore plus maladroitement choisie que les précédentes; une belle vie ce n'est pas l'état de santé d'une belle personne, c'est une existence glorieuse et sans tache.

Quoi? façon ridicule de jouer l'indignation.

Sans respecter votre rang. Comme si l'on avait jamais vu la maladie épargner les grands seigneurs I

Elle se prend n'est pas français; il faudrait à tout le moins s'en prend.

Vous fait outrage, faute de français, et métaphore manquée; c'est du galimatias.

Si votAS la conduisez, La proposition suppositive est ici hors de saison; Gotin veut dire conduisez-la^ mais il n'a pas su faire son vers. Les princesses ne vont pas aux bains, ou plutôt au bain; par conséquent elles ne peuvent y conduire la fièvre.

Marchander, L'image est aussi fausse que triviale. Marchander, c'est chercher à payer moins cher une denrée quelconque ; ne pas marchander les compliments est une locution admise pour dire qu'on les accorde volontiers ; marchander une fièvre est absurde ; Cotin a voulu dire sans tarder davantage; sans la ménager eût été plus tolérable.

Noyez4a, Encore une figure qui n'a pas le sens commun. Si la fièvre occupe le riche appartement de la princesse, comment cette dernière pourra-t-elle la prendre à deux mains et la plonger dans le bain?

Ce sonnet de Cotin est donc depuis le premier mot jusqu'au dernier un tissu d'absurdités et de non-sens. Molière a peut-être été bien dur pour le pauvre abbé; mais on conviendra que de pareilles fadaises, prônées par une cabale puissante, faisaient courir à la saine littérature de véritables dangers. Molière et Boileau, en couvrant de ridicule les Cotin, les Pradon et autres du môme genre*' ont rendu, comme l'a si bien reconnu M. Nisard, un service signalé aux lettres françaises.

l'huître et les plaideurs.

Un jour deux pèlerins sur le sable reucontrent Une huître, que le flot y venait d'apporter : ' Ils l'avalent des yeux, du doigt ils se la montrent; À l'égard de la dent il fallut contester.

L'un se baissait déjà pour amasser la proie; L'autre le pousse^ et dit : « Il est bon de savoir

Qui de nous en aura la joie.

Celui qui le premier a pu l'apercevoir En sera le gobeur; l'autre le verra faire.

«-^ Si par là Ton juge l'atTairei

Reprit soq compagnon, j'ai l'œil bon, Dieu merci.

— Je ne Tai pas mauvais aussi, * -

Dit l'autre, et jeTai vue avant vous, sur ma vie. — Hé bien ! vous l'avez vue, et moi je l'ai sentie, o

Pendant tout ce bel incident, Perrin Dandin arrive : ils le prennent pour juge. Perrin, fort gravement, ouvre l'huitre, et la gruge,

Nos deux messieurs le regardant.

Ce repas fait, il dit, d'un ton de président: V Tenez, la Cour vous donne à chacun une écaille, Sans dépens; et qu'en paix chacun chez soi s'en aille. » Mettez ce qu'il en coûte à plaider aujourd'hui; Comptez ce qu'il en reste à beaucoup de familles; Vous verrez que Perrin tire l'argent à lui, Et ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles.

(La Fontaine, IX, 9.)

Quand on a lu cette fable en entier, il faut Tétudier comme on étudierait une tragédie ou une comédie, au triple point de vue de Y action, des caractères et du $tyle.

\J exposition est très courte ; une phrase a suffi au poète pour nous faire savoir ce dont il s'agit. Le nœud est la partie importante de ce petit drame; aussi La Fontaine a-t-il consacré à la dispute des pèlerins les deux tiers de sa fable: quant au dénouement, cinq vers suffisaient. Il y a trois personnages dans cette fable, mais les deux pèlerins ne doivent conapter que pour un ; on plaide toujours contre quelqu'un et par conséquent il est impossible de mettre un seul plaideur sur la scène. Le plaideur est donc ici dépeint avec les traits qui le caractérisent, avide, têtu, chicanier, niais et facile à duper. Le juge est peint lui aussi de main de maître, et sa gravité narquoise au moment où il vient de duperies pèlerins est admirable.

Le style enfin ne peut être apprécié que si Ton étudie avec le plus grand soin

Ces vers que mot à mot il est beâoin qu'on pèse.

— La Fontaine n'est pas allé chercher bien loin le sujet de sa fable; suivant toute probabilité, c'est Boileauqui le lui a fourni. Le neuvième livre des Fables a paru en 1679, et Boileau avait publié en <CG9 YÉpître à l'abbé

Desroches, épître qu'il n'avait composée que pour conserver la fable de Y Huître et des Plaideurs. Suivant Brossette, Despréaux avait appris cette fable de son père, auquel il l'avait ouï conter dans sa jeunesse. « Elle est, ajoute-t-il, tirée d'une ancienne comédie italienne. Cette même fable a été mise en vers par La Fontaine; mais, au lieu de la Justice, il a mis un juge, sous le nom de Perrin Dandin, qui avale l'huître. En quoi notre auteur disait que La Fontaine avait manqué de justesse; car ce ne sont pas les juges seuls qui causent des frais aux plaideurs; ce sont tous les officiers de la justice. »

Ainsi la fable de Boileau a précédé de dix ans celle de La Fontaine, et l'auteur de VArt poétique croyait avoir mieux fait que son ami; nous sommes donc amenés tout naturellement à comparer les deux fables. Commençons par celle de Boileau :

Un joar^ dit un auteur, n'importe eu quel chapitre^ Deux voyageurs à jeun rencontrèrent une huilre.

Il faut avouer que ce début n'est pas heureux. Quel est cet auteur que Boileau ne nomme pas? et pourquoi chapitre au lieu d'ouvrage? Maudite rime! ce premier vers est un très mauvais vers de remplissage.

Deux voyageurs. Comparez ce mot h. pèlerins. Le voyageur est un homme pressé, le pèlerin a tout son temps; et d'ailleurs ne représente-t-on pas les pèlerins avec des écailles ou coquilles de mollusques? A jeun est une expression bien malheureuse; voilà donc une huître pour deux affamés.

Rencontr^èrent. Le mot est le même, mais Boileau a. mis au passé tout le commencement : contestaient, passa, voulaient. La Fontaine emploie partout le présent : de là une exposition beaucoup plus vive. Remarquons en outre la sécheresse du récit de Boileau ; La Fontaine au contraire a cru devoir ajouter quelques détails :

Une huitre que le flot y venait d'apporter

une huître toute fraîche qui pourra, non pas rassasier un

TKAiTÉ d'expl. frani:. 9

s'exposaient non seulement à perdre Thuître, mais encore à payer les frais du procès.

La Justice, pesant ce droit litigieux,

Demande Thuitre, Touvre et l'avale à leurs yeox.

Droit litigieux n'est pas juste ; un droit ne peut être litigieux puisque Tobjet d'un litige est précisément de savoir où est le droit. Notons en outre que l'image est singulière; il est difficile que la Justice, occupée h pe$er un droit, puisse en même temps ouvrir et avaler une huître.

Demande Vhuître n'est pas juste non plus ; Thultre est là sur le sable, dame Justice la prend. Avaler est bien vulgaire, comparé à gruge, qui fait image. A leurs yeux enfin ne saurait soutenir la comparaison avec le vers de La Fontaine :

No$ deux messieurs le regardant,

vers pittoresque qui montre si bien l'ébahissement des pèlerins qui ne s'étuient pas attendus à cette solution :

Et par ce bel arrêt terminant la bataille.

Arrêt ne convient nullement à l'action d'avaler l'huître; Bataille, amené encore pour le besoin de rimer, n'est pas du tout synonyme de contestation.

Tenez, voilà, dit-elle, à chacun une écaille.

La Fontaine a conservé ce vers, mais en le relevant par un trait des plus heureux :

Tenez, la Cour vous donne...

Des sottises d'autrui nous vivons au palais.

Encore un vers tout à fait déplacé ici, surtout dans la bouche de déesse Justice. Un juge peut bien, comme les haruspices de Cicéron, rire de ses dupes, mais la Justice ne fait point de dupes.

Messieurs, Thuitre était bonne, adieu, vivez eu paix.

Ce dernier vers est joli, sous la réserve qui vient d'être

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faite ; le trait d'esprit est heureux ; et certainement c*est pour conserver cet hémistiche que Boileau a gardé la fable ; de même qu'il a composé, pour garder la fable, l'Épître insignifiante à la fin de laquelle elle se trouve.

Ainsi la comparaison de ces deux récits est écrasante pour Boileau au triple point de vue de la composition, des caractères et du style; Boileau n'eût été qu'un fabuliste médiocre, il est heureux pour lui qu'il s'en soit tenu à deux essais (y Huître et les Plaideurs et le Bûcheron et la Mort). L'auteur admirable de V Art poétique ne savait pas faire une fable, et c'est peut-être pour cette raison qu'il a omis de parler de la Fable dans son énumération des diiîérents genres littéraires.

— Venons maintenant à l'examen détaillé du petit chef-d'œuvre de La Fontaine ; mais il est bien entendu que les observations faites à propos de la fable de Boileau ne seront pas reprises ici.

Un jour. Locution adverbiale correspondant au latin quâdam die, avec cette différence que le manque de cas rend la tournure française moins claire. En lisant ces ces mots un jour ^ on ne peut savoir s'ils sont ou non sujets de la phrase, comme dans : un jour viendra, qui n'est pas loin (La Fontaine),, c'est la suite qui montre le véritable emploi de ces mots. Un c'est-à-dire un certain, le voisinage du mot deux ne change rien à la signification de ce mot; la phrase serait répréhensible s'il y avait : un jour... deux pèlerins... trois huîtres.

Pèlerins {peregrinus, voyageur, d'où pérégrinations). D'après l'étymologie , un pèlerin est un homme qui voyage.

Marché fait, dos oiseaux forgent une machine

Pour transporter la yèlmne. (La Font.)

Plus ordinairement , un pèlerin est un homme qui voyage pour visiter un lieu consacré; c'est le sens exclusif du mot pèlerinage.

Sur le sable i^encontrent. Inversion très heureuse. La Fontaine pouvait dire, sauf à trouver une autre rime,

rencontrent sur le sable; il ne Ta pas voulu, et celle inversion produit en outre un enjambement du meilleur effet : Un jour — deux pèlerins — sur le sable — rencontrent une huître...

Que le flot y venait d'apporter. Inversion pour éviter rhiatus venait d'y apporter. On peut voir là, que La Fontaine l'ait cherché ou non, un bel effet d'harmonie imitative :

Udc huître | que le flot | y venait | d'apporter,

le vers est saccadé comme le mouvement du flot qui meurt sur le rivage.

Us l'avalent des yeux. Avaler (de ad vallem)^ c'est proprement faire descendre les aliments dans son estomac. Des, avec les yeux, comme l'on dit travailler des mains, de la tête, etc.

Avaler des yeux est une figure très hardie, mais très juste : la gourmandise des pèlerins est telle que leurs yeux voudraient avaler ce qu'ils ont été les premiers à voir ; on dit de même manger des yeux, avoir les yeux plus grands que la panse, etc.

Du doigt ils se la montrent ; triple inversion : ils montrent la (elle, illam) à soi [sibi)^ du doigt; les deux premières inversions sont usitées en prose comme en vers, la dernière a été nécessitée par les besoins de la poésie.

Montrent (du latin monstrare) ; une montre, c'est un instrument qui montre quelle heure il est; ou appelle ainsi pour la môme raison les étalages des marchands.

A l'égard de la dent. Expression figurée. Tous deux avaient vu l'huître et se l'étaient montrée; mais qui devait la manger? Peut-être faudrait-il risquer ici une légère critique : les dents n'ont rien à faire quand il s'agit d'avaler une huître, bien au contraire. Les gastronomes pourraient chercher querelle au poète.

// fa/lut contester. Inversion : contester, il (cela), illud^ fallut, fat nécessaire {fallere, manquer).

Contester est employé ici dans un sens éloigné de sa signification primitive : au propre, c'est disputer contre

regarder. Voir exprime simplement Topération du sens de la vue ; apercevoir c'est voir d'une manière plus où moins confuse un objet trop éloigné nu trop peu éclairé; regarder enfin c'est chercher à voir. Exemple : Que voyez-vous là-bas? — Rien. — Regardez bien. — J'a-perçois je ne sais quelle forme indécise. — Approchez, vous finirez par voir distinctement.

On a donc commencé par apercevoir l'huître en question.

Gobeur. Mot charmant, créé peut-être par La Fontaine, comme offenseur l'a été par Corneille et patriote par Saint- Simon. Comparez ce mot avec pondeur, émoucheur, elc. Corneille n'a pas osé conserver punisseur {Pompée^ iv, 4) .

L'autre le vert^a faire. Détail charmant sous une forme niaise. Le pèlerin distribue les rôles avec une équité toute particulière : l'un gobera, — l'autre verra gober, il jouira du plaisir qu'éprouvera son camarade.

L'affaire; mot à mot la chose à faire. Le sens de ce mot est très élastique en français :

Les Romains les nommaieDt douteux pour cette affaire. (La Font.) Ce ne sont pas là mes affaires. (La Font.)

Reprit; de re et de prendre; jirendre de nouveau (sous-entendu la parole), il y a non seulement ellipse, mais encore inversion, le sujet son compagnon étant placé derrière le verl)e.

Compagnon (ancien français compaing) :

Compaing Roland, sonnez votre olifant^

littéralement celui qui mange le même pain qu'un antre {cum-panis) ; le camarade (de caméra, voûte) , c'est l'homme qui couche dans la même chambre ; par conséquent les compagnons sont plus intimes que les camarades.

Dieu merci I Locution elliptique comme la plupart des locutions exciamatives; (sous-entendu j'en dis merci à Dieu). Merci [([q mercedem, récompense, grâce), a plu-

sieurs sens, exemple : crier merci, demander merci, être à la merci de quelqu'un.

Je ne Fai pas mauvais aussi. Nous dirions non plus au lieu de aussi. Cetto construction était familière au dixseptième siècle, et l'on en pourrait citer de nombreux exemples; ainsi Ton trouve dans Scarron {Rom, com,^ I, xi) : Je ne sais, — ni moi aussi,

La phrase de La Fontaine est remarquable, car elle signifie : Et moi aussi je l'ai très bon. Encore aujourd'hui, dans le midi de la France on dit : Cette personne nest pas bien laide, c'est-à-dire elle est très belle. — Cet homme 7i*est pas bienméchant, c'est-à-dire il est très bon.

Je rai vue avant vous. Non pas avant de vous voir, mais avant que vous ne l'ayez vue.

Sur ma vie. C'est-à-dire : Je consens à perdre la vie si la chose n'est pas véritable; il y a ellipse des moi% j'en jure. On dit dans le môme sens : Ou je meure.

Eh bien! avec ellipse de cela est bien.

Je l'ai sentie. Trait d'un comique achevé. Le pèlerin concède à son compagnon qu'il ait été le premier à voir l'huître, mais il prétend avoir eu, lui, une finesse de sens bien plus grande ; son odorat lui aurait fait connaître la présence de l'huître bien avant que l'autre ne pût la voir. C'est peut-être un souvenir de l'anecdote si connue des deux Gascons : « Voyez-vous cette mouche qui marche au sommet de la tour Notre-Dame ? — Non, mais je l'entends marcher. )>

Pendant. Préposition formée avec le participe du verbe neutre pendre; pendant l'affaire, c'est-à-dire tandis que l'affaire était encore suspendue pour ainsi dire {re pen-dente).

Bel incident. L'adjectif s'emploie ainsi d'une manière difficile à expliquer dans quelques locutions : Dame belette un beau matin. — (Il avint qu'un beau soir... — Que quelque jour ce beau marmot, etc.)

Perrin Dandin, Ni La Fontaine ni Racine n'ont inventé ce nom de juge; Rabelais dans son Pantagruel le donne à un homme de justice.

Arrive. Expression figurée qui a perdu toute sa force; étymologiquement, c'est venir du large sur la rive.

fis le prennent pour juge. Autre expression figurée; les pèlerins ne s'emparent pas de Dandin, ils le prient de vouloir bien être leur juge; on dit constamment prendre pour témoin ou à témoin, prendre pour ami, prendre femme, etc. En grec et en latin les mots qui signifient prendre ont en même temps le sens d'accepter.

Fort gravement. Remarquons ici : 1° Taccumulation des adverbes ; 2° la place que La Fontaine leur a donnée, avant le verbe; cette inversion est très heureuse : Perrin, — fort gravement ouvre l^ huître; la phrase est grave, majestueuse comme l'action elle-même. Gravement (gravi mente, d'une manière lourde) ; la lourdeur' est inséparable de la dignité d'un magistrat.

Et la gruge. Gruger, c'est proprement manger en faisant craquer sous la dent, puis d'une manière générale dévorer. Il faut remarquer ici la coupe du vers :

Perrin | fort gravement | ouvre l'huitre | et la gruge.

la fin du vers est pour ainsi dire escamotée ; par contre le vers suivant montrera bien la stupeur des pèlerins.

Nos deux messieurs. Le pronom possessif nos est explétif; les messieurs dont il est question ne sont pas à nous; La Fontaine désigne ainsi les hommes dont nous nous occupons. C'est une construction qui lui est familière :

Notre homme s'était donc à la pluie attendu.

Voilà mon homme aux pleurs.

Nos pèlerins s'égosillèrent, etc.

Messieurs. On pourrait mettre hommes ou pèlerins; c'est par ironie que La Fontaine leur donne ce titre, comme Racine dans les Plaideurs :

Tous les plus gros Monsieurs me parlaient chapeau bas : Monsieur de Petit Jean! ah! gros comme le bras.

Le regardant. Proposition participe correspondant à

l'ablatif absolu des Latins ; on dit de môme : Eux venus, le lion... Za chanvre étant tout à fait crue. Ce repas fait. Le phe mort, etc.

Ce repas. Tout est grave quand il s'agit d'un magistrat; ne fîl-il que gruger une huître, c'est un repas; mot prétentieux du meilleur comique.

D'un ton de président, c'est-à-dire avec une gravité toujours croissante, car un président est plus qu'un simple juge (prae, en avant, au-dessus ; serfeo, je siège).

Tenez. Ce simple petit mot équivaut à une peinture complète, on voit Perrin qui tend les écailles et qui ordonne aux gens de les prendre.

La Cour. Ce mot justifie ton de président ; il est d'autant plus heureux que là scène se passe sur le sable d'un rivage désert. Autrefois les rois et les seigneurs tenaient leurs assises dans des enclos à ciel ouvert, dans des côw*s; le mot est resté.

Vous donne à chacun. Pléonasme que La Fontaine a employé à dessein, imitation plaisante du style de palais, comme dans les Plaideurs de Racine :

Avons, monsieur? — A moi, parlant à ma personne.

Sans dépens. Sans que vous ayez rien à payer pour les frais de justice. Pendëre en latin signifie peser et par suite payer^ parce qu'on pesait, comme on le fait encore aujourd'hui, les monnaies que Ton recevait en paiement.

Et quen paix chacun chez soi s'en aille. Le mot chacun est répété ici à dessein. Remarquons en outre la troisième personne au lieu de la deuxième, qui est moins impérative. C'est ainsi que dans Britannicus Néron dit à ses courtisans :

Et vous, qu'on se retire.

La gravité de Perrin ne se dément pas un seul instant.

Mettez. Cet impératif ne sert pas à marquer que l'on donne un ordre ; il correspond à la proposition suppositive : Si vous mettez. Mettre (de mittere, envoyer), a ici le sens iecalculez cequ^ïl en coûte à plaider aujourd'hui^ Le

sens n'est pas d'une netteté parfaite; on ne sait pas si l'adverbe aujourd'hui se rapporte à coûte ou à plaider; mais la nuance est on ne peut plus délicate, et il ne faut pas trop raffiner.

// en coûte, il^ten reste. Le mot en est très difficile à expliquer, il est de ceux qui désespèrent les grammairiens.

Familles, du latin familia, qui désigne ce qu'on appelle vulgairement toute la maisonnée, parents, enfants, serviteurs.

Perrin. Il ne s'agit plus ici de celui qui a grugé l'huître, mais des juges en général.

Tire l'argent à lui. Expression figurée, comme si Perrin jetait un filet sur l'argent et le tirait ensuite à lui.

Argent (de argentwn, métal blanc, etc). Ce mot sert à désigner indifféremment l'or, l'argent, la monnaie de billon et même les billets de banque. Dans certains cas on ne pourrait employer ce mot ; ainsi dans le vers de Boileau :

L'or même à la laideur donne un teint de beauté, Mais tout devient affreux avec Ja pauvreté.

Il serait impossible de substituer argent à or^ et de dire : L'argent à la laideur, etc. Le sac et les quilles est une locution proverbiale qui a besoin d'être expliquée. Prendre son sac et ses quilles, c'était, au dix-septième siècle, prendre ses bardes pour s'en aller.

Si je n'obéis point j'ai mon sac et mes quilles.

dit Boursault; c'est-à-dire : on me congédie.

Ce ne peut être ici le sens ; peut-être La Fontaine faitil allusion au jeu de quilles. Perrin prend l'argent qu'on a mis comme enjeu et laisse aux joueurs le sac destiué à contenir les quilles et les quilles elles-mêmes.

de jonquilles, tout était enchanté. Hier, qui était samedi, on fit encore de même; et le soir, le roi alla à Liancourt, où il avait commandé un media-noche ; il y doit demeurer aujourd'hui. Voilà ce que m'a dit Moreuil, pour vous mander. Je jette mon bonnet parr dessus le moulin, et je ne sais rien du reste. M. d'Hacqueville, qui était à tout cela, vous fera des relations sans doute; mais comme son écriture n'est pas si lisible que la mienne, j'écris toujours. Voilà bien des détails, mais parce que je les aimerais en pareille occasion, je vous les mande.

(Sévigné, Lettre 161, édit. Monmerqné.)

— Cette lettre célèbre est dans presque tous les recueils de morceaux choisis, mais généralement on ne la transcrit pas tout entière, ce que nous croyons nécessaire de faire quand la chose est possible *. Étant donnée cette lettre telle que M"® de Sévigné Ta envoyée, nous voudrions Tétudier d'une manière particulière, en recherchant comment elle est composée, en donnant les quelques indications qui peuvent contribuer à l'intelligence du texte, en nous contentant de signaler sans faire de commentaire littéral les mots et les tournures qui doivent être expliqués.

M""® de Sévigné n'a pas écrit cette lettre pour annoncer* à sa fille la mort de Vatel, elle la lui avait fait connaître deux jours auparavant, voici en quels termes :

J'avais dessein de vous conter que le Roi arriva hier au soir à Chantilly. Il courut un cerf au clair de la lune; les lanternes firent des merveilles; le feu d'artifice fut un peu effacé par la clarté de notre amie; mais enfin le soir, le souper, le jeu, tout alla à merveille. Le temps qu'il a fait aujourd'hui nous faisait espérer une suite digne d'un si agréable commencement. Mais voici ce que j'apprends en entrant ici, dont je ne puis me remettre, et qui fait que je ne sais plus ce que je vous mande: c'est qu'enfin Vatel, le grand Vatel, maître d'hôtel de M. Foucquet, qui l'était présentement de M. le Prince, cet homme d'une capacité distinguée de toutes les autres, dont la bonne tète était capable de soutenir tout le soin d'un État; cet homme donc que je connaissais, voyant à huit heures, ce matin, que la marée n'était point arrivée, n'a pu souffrir l'affront qu'il a vu qui l'allait accabler, et en un mot, il s'est poignardé. Vous pouvez penser l'horrible désordre qu'un si terrible accident a causé dans cette fête. Songez que la marée est peut-être ensuite arrivée comme il expirait. Je n'en sais pas davantage présentement : je pense que vous trouverez que c'est assez. Je ne doute pas que la confusion n'ait été grande;

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