Édition Grégoire, in-lS, Paris, E. Beiin
une bataille, c'est s'exposer à une défaite; hasarder um bataille, c'est l'engager alore qu'il est impossible d'en prévoir le résultat. Enfin bataille, sert à désigner le choc de deux armées en présence; dans les combats on n'engage jamais qu'une partie de ses forces.
- Le maréchal de rÈospital. Il faut dire en peu de mots ce qu'est un maréchal^ d'autant plus qu'on trouvera quelques lignes plus loin le titre de maréchal de camp. La dignité de maréchal de France était la plus haute qu'un souverain pût conférer à un militaire; les maréchaux de camp furent longtemps des officiers d'état-major comme nos intendants militaires; puis ils commandèrent un certain nombre d'hommes, comme les généraux de brigade d'aujourd'hui. Le maréchal de l'Hospital dont il est ici question n'était nullement parent du chancelier mort en 'J573, c'était un ancien évêque de Meaux. Il fut blessé grièvement à Rocroy, et mourut en 1660.
Qui lui avait été donné. Donné est une sorte d'euphémisme pour dire imposé^ car on obligeait les jeunes seigneurs qui commandaient des troupes, à suivre les avis de quelques vieux officiers. Les deux verbes qui suivent : pour le conseiller et pour le conduire montrent bien qu'il en était ainsi. L'Hospital donnait des conseils, si on refusait de les suivre, il avait tous les pouvoirs il'un général en chef. La preuve en est encore que le duc d'Enghien s'unit à Gassion pour « forcer le maréchal à trouver la bataille nécessaire, » c'est-à-dire pour lui arracher son consentement dont ils ne pouvaient pas se passer.
Secondait; venait en aide à. Les duellistes, au dix* septième siècle, avaient en général un ou plusieurs seconds qui se battaient avec eux et pour eux.
Par sa circonspection. Ce mot de circonspection est un de ceux qui démontrent le mieux la nécessité de savoir un peu de latin pour bien comprendre les délicatesses du français. La prudence {providentia, prudentia), consiste à voir en avant; la circonspection (circum^spicio)^ est la qualité d'un homme qui, avant de s'engager, re-
garde tout autour de lui ; le mot est employé ici avec le sens de prudence excessive et presque pusillanime.
Ces ordres timides. Il faudrait le singulier, car il y a plus haut rordre; mais Voltaire s'est reporté par la pensée aux instructions nécessairement multiples que le maréchal avait reçues de la cour. Timide, qui se rapproche du latin timidus {craintif et même lâche) est placé très heureusement à la fin de la phrase, comme dans ce vers à'Athalie :
Elevée au dessus de son sexe timide.
Racine avait dit, également dans Athalie :
. Quels timides conseils m'osez-vous suggérer.
Le prince ne crut ni le maréchal ni la cour. Ciboire ne signifie pas ici ajouter foi à... ne pas contester la véracité de,,, comme dans ce vers de Britannicus :
Poison même. — Madame, ils ne vous croiront pas.
Voltaire a voulu dire que Coudé ne suivit pas les con- \
seik du maréchal et les ordres de la cour. \
Il ne confia son dessein. Sous-entendu de hasarder une '
bataille .* il y a opposition entre cette phrase et la précédente ; Voltaire évite toujours, et avec raison, d'employer des mots parasites, comme loin de là, au contraire, mais, etc. C'est en cela que le français moderne est si diflférent du latin, qui emploie si volontiers les mots quidem^ vero, autem, etc.
Gassion, digne d'être consulté par lui. Ce maréchal de ^ ^ camp devint en effet maréchal de France à la suite de la victoire de Rocroy, qu'il assura par un mouvement tournant des plus remarquables. D'être consulté. Voltaire vient de dire que le prince lui confia son dessein ; on voit qu'il ne s'agissait pas d'une simble confidence; le duc d'Enghien demandait au maréchal de camp son avis sur l'opportunité d'une bataille.
, Ils forcèrent le maréchal à trouver la bataille néces^ saire. Voltaire ne dit pas comment ils forcèrent L'Hô-
pital. Le mot d'ailleurs est très juste et les synonymes obliger ou contraindre ne le seraient pas. Vaincu par la force de leurs raisons, L'Hôpital reconnut malgré lui qu'il était nécessaire de se battre. Trouver est également très juste, car on trouve souvent ce que l'on ne cherchait pas. Irouver la bataille nécessaire, pourrait présenter quelque difficulté aux yeux d'un étranger; le sens est : trouver que la bataille était nécessaire; un Français no saurait s'y tromper.
On remarque. Qui on ? probablement l'auteur lui-même; si Voltaire voulait faire entendre que le fait avait été signalé avant lui parBossuet, il dirait : On a remarquée
Ayant tout réglé le soir. Cette expression est un peu vague ; l'intelligence du lecteur est obligée de compléter la pensée, qui est celle-ci : Ayant 7'églé tout ce qui devait être fait le lendemain.
Régler, de regulare, tracer avec règle, disposer d'une manière précise.
S'endormit si profondément. S'endormir c'est perdre connaissance et passer de la veille au sommeil; il semble donc que la logique voudrait dormit si profondément. Voltaire a écrit s'endormit pour montrer le calme du jeune prince qui passe aisément de la veille au sommeil ; le reste de la phrase s'applique au sommeil luimôme.
Qu'il fallut le réveiller pour combattre. Bossuet et Voltaire ont écrit réveiller, et non pas éveiller. Comme l'a fort bien dit Roubaud : « On éveille d'un sommeil » léger, on réveille d'un sommeil profond. Véveil, si je )) puis me servir de ce mot utile, est naturel ou facile ; )) le réveil est difficile et forcé. » Pour combattre est synonyme de pour que l'on combattît, et non pas de pour qu'il combattît.
On conte la même chose d'Alexandre. On, c'est-à-dire cette fois les historiens; conte, et non pas raconte, comme dans La Fontaine :
On conte qa'un serpent, voisin d'un horloger...
Raconter suppose une certaine exactitude avec des explications ;
Il grava sur leur marbre Ce que je viens de raconttr.
Conter est donc très juste ; peu importe à Voltaire que le fait soit vrai ou non; le rapprochement est piquant, et cela doit sufflre.
D'Alexandre ; au sujet d'Alexandre. La préposition de a ici le même sens que la préposition latine de, touchant.
Il est naturel qu un jeune homme, etc.. Cette réflexion est un véritable hors d'œuvre; elle nuit un peu à la vivacité du récit ; mais Voltaire était un historien philosophe, cherchant à faire ce qu'il a appelé lui-même la philosophie de l'histoire; il s'attachait moins à raconter qu'à expliquer.
Quun jeune homme, Condé avait alors vingt-deux ans, et il est de règle que les jeunes gens dorment beaucoup plus que les vieillards.
, Épuisé des fatigues... ne se dit point. On dit épuisé de fatigue; — épuisé par la fatigue.
Que demande l'arrangement d'un si grand jour. Si Ton peut hasarder ou même risquer ici une critique, on dira que cetle phrase : l'arrangement d'un grand jour demande des fatigues n'est pas heureuse.
Tombe ensuite dans un sommeil plein. L'image est juste, et l'adjectif plein rejeté après le substantif produit un très bon effet.
Un génie. Ce mot, qui a tant de sens différents, est employé ici pour désigner une intelligence supérieure ; il s'agit d(5 l'âme opposée au corps.
Agissant sans inquiétude. Sans inquiétude ne signifie pas que Condé se croyait absolument sur de vaincre ; mais simplement que son ameutait inaccessible au trouble; un esprit inquiet, en langage du dix-septième siècle, étîiîL un esprit qui ne savait pas se tenir en repos.
Laisse au corps assez de calme pour dojnnir. Le calme
EXEMPLES. în
n'est pas la tranquillité ; Volt'iire savait très bien qu'il précède ou qu'il suit l'agilation, et c'était bien le cas d'employer ce mot.
Pour dormir, c'est-à-dire pour qu'il dorme. On a vu plus haut pour combattre employé de la même manière. Le sujet de dormir est corps ot non pas génie.
Le prince gagna la bataille par lui-même. Cette phrase a besoin d'être expliquée ; Voltaire veut dire que Condé ne fut redevable de la victoire ni aux conseils de Gassion, ni à l'habileté de ses généraux, ni à la vaillance de ses soldats, mais à lui-môme et à lui seul, à son génie comme à son activité.
Par un coup d'œil qui voyait à la fois le danger et la ressource. Coup d'œil est pris au figuré, car il ne s'agit pas de savoir si Condé avait ou non une bonne vue. Il suffisait à un général aussi consommé de jeter les yeux sur le champ de bataille pour tout voir à la fois.
Le danger et la ressource, II s'agit du gain ou de la perte d'un bataille décisive; péril ne serait donc pas le mot propre, non plus que risque; expédient ne serait pas plus juste.
Par son activité exempte de trouble. Après avoir dit : par un coup d'œil, il ne fallait pas dire par son activité.
Exempte de trouble; en effet, les gens qui veulent aller trop vite sont exposés à tout brouiller, a Ne vous pressez pas, disait un jour un chirurgien célèbre à ceux qui devaient l'aider, car nous n'avons pas une seconde à perdre. )) On remarquera en outre la parfaite justesse des mots exempt et trouble.
Qui le portait à propos à tous les endroits. Il y a ici une image très hardie; l'activité de Condé est personnifiée, et il semble qu'elle le porte.
Ce fut lui qui attaqua,.. On pouvait, semble-t-il, mettre tout simplement il attaqua ; la phrase ainsi construite montre bien que l'honneur de cette audacieuse manœuvre lui revient tout entier.
Avec de la cavalerie. La place de ces quatre mots est remarquable ; au lieu de dire : qui attaqua avec de la ca^
valme, Voltaire éprouve le besoin de dire : ce fut lui qui, — avec de la cavalerie (notez-le bien ! ), attaqua... Ces petits détails sont caractéristiques chez les grands écrivains.
. Cette infanterie espagnole jusque-là invincible. Bossue t avait dit : cette redoutable infanterie de V armée d'Espagne; Voltaire dit autrement et ne dit pas moins bien ; il rejette Tadjectif à la fin de la phrase, comme il avait fait précédemment : ordres timides^ sommeil plein^ et produit ainsi un effet très heureux.
Aussi forte^ aussi serrée que la phalange ancienne si estimée. Ce sont les gros bataillons serrés de Bossuet. Bossuet compare ces bataillons h des tours, et Voltaire va nous prouver qu'il a raison en disant que cette infanterie s'ouvrait « pour laisser partir la décharge de dixhuit canons qu'elle renfermait au milieu d'elle. » La comparaison avec la phalange macédonienne est loin d'être aussi juste : la phalange était employée pour l'attaque ; l'infanterie espagnole était au contraire une troupe organisée pour la résistance.
Pour laisser partir la décharge. Partir est le mot propre, car les artilleurs ne tiraient pas avant que l'ouverture ne fût complète.
Qu'elle renfermait au milieu d'elle. Il n'y a pas ici pléonasme; au milieu d'elle sert à indiquer la position centrale de ces dix-huit canons.
Le prince l'entoura et l'attaqua trois fois. V entourer ne suffisait pas, il fallait encore V attaquer; aussi trois fois retombe-t-il sur les deux verbes.
A peine victorieux. A peine [vix); sitôt que la victoiie fut remportée. Victof^ux et non pas vainqueur; on peut être vainqueur au début d'une action, et vaincu ensuite ; on est victorieux quand on a l'habitude de la victoire, ou quand on a remporté une victoire décisive.
Il ai^rêta le caimage. Il faut recourir à Bossuet pour comprendre ce passage : « ... Leur effroyable décharge met les nôtres en furie; on ne voit plus que carnage; le sang enivre le soldat; jusqu'à ce que le grand prince,