‹ Traité d'explication française: ou, Méthode pour expliquer littéralement les auteurs françaisChapitre 78 sur 79 · DU DICTIONNAIRE · texte numérisé non relu

DU DICTIONNAIRE

Le dictionnaire auquel rAcadémie travaille mérite sans doute qu'on Tachàve. Il est vrai que l'usage, qui change souvent pour les langues vivantes, pourra changer ce que ce dictionnaire aura décidé.

Nedum sermonum stet bonos et gratia vivax, Multa renascentur quae jam cecidere, cadentque Quae nunc sunt in honore vocabula, si volet usus, Quem pênes arbitrium est et jus et norma loquendi.

Mais ce dictionnaire aura divers usages. Il servira aux étrangers qui sont curieux de notre langue, et qui lisent avec fruit les livres excellents en plusieurs genres qui ont été faits en France. D'ailleurs, les Français les plus polis peuvent avoir quelquefois besoin de recourir à ce dictionnaire par rapporta des termes sur lesquels ils doutent. Enfin, quaud notre langue sera changée, il servira à faire entendre les livres dignes de la postérité qui sont écrits de notre temps. N'est-on pas obligé d'expliquer maintenant le langage de Villehardouin et deJoinville? Nous serions ravis d'avoir des dictionnaires grecs et latins faits par les anciens mêmes. La perfection des dictionnaires est même un point où il faut avouer que les modernes ont enchéri sur les anciens. Un jour on sentira la commodité d'avoir un dictionnaire qui serve de clef à tant de bons livres. Le prix de cet ouvrage ne peut manquer de croître à mesure qu'il vieillira.

Fénelon, Lettre à M. Bacier, secrétaire perpétuel de V Académie française, sur les occupations de V Académie (1714).

C'est ici le premier chapitre, ou pour mieux dire le premier alinéa de l'admirable lettre que Féuelon, exilé depuis plus de quinze ans, écrivit au secrétaire perpétuel de l'Académie française, et par conséquent à cette Académie tout entière, moins d'une année avant sa mort. Nous n'avons pas k faire ici l'analyse de cette Lettre *, mais il faut dire en quelques mots pourquoi Fénelon a commencé par le Dictionnaire. Dans un Mémoire très court qu'il avait adressé à l'Académie en novembre 1713, l'archevêque de Cambrai donnait son avis sur deux questions : !•* Occupation de l'Académie pendant qu'elle tra-

1. Consulter de prérérence, poar \b, Lettre à l'Académie, r édition Grenier, iQ-12. Paris, E. Belin.

vaille encore au Dictionnaire, — 2° Occupation de l'Académie après que le Dictionnaire sera achevé. Pour ne pas se répéter, il a glissé dans sa Lettre sur cette question du dictionnaire, et il a commencé par en parler brièvement, afin do n'avoir plus à revenir sur ce sujet. Il est donc nécessaire de recourir à la première partie du Mémoire pour bien comprendre ce que Fénelon a seulement indiqué dans la Lettre ; on verra ainsi comment un écrivain supérieur sait résumer en quelques lignes ce qu'il avait commencé par dire en plusieurs pages.

Le Dictionnaire auquel V Académie travaille mérite sans doute quon l'achève.

L'Académie avait publié en 1694 une première édition de son Dictionnaire. La deuxième édition, celle à laquelle travaillaient en 1714 1-es confrères de Fénelon, parut en 1718. Les éditions suivantes furent publiées en 1740, 1762, 1835, 4878. Le sens de cette phrase pourrait être légèrement modifié s'il y avait une virgule après le mot Dictionnaire. Peut-être même en faudrait-il mettre une, car il n'est pas ici question d'un dictionnaire quelconque, mais du célèbre Dictionnaire de l'Académie^ commencé en 1636. Leç manuscrits de Fénelon sont tous ponctués de la manière la plus capricieuse ; il met des points où nous mettrions des virgules, on peut donc se permettre de rectifier ce qui paraît défectueux, à ce point de vue, dans ses ouvrages ; on lirait ainsi : Le Dictionnaire, — auquel l'Académie travaille, — mérite...

L'Académie. Quand il est employé seul, ce mot désigne l'Académie française ; au dix-septième siècle, c'était un nom commun servant à désigner des écoles, des maisons de jeu. Tout le monde connaît les jardins de l'Athénien Acadêmos ; c'est la Renaissance qui nous a donné ce mot à! Académie, de même que Lycée, Gymnase, etc.

Travailler à n'est pas du tout la môme chose que travailler avec un régime direct. Que l'Académie travaille serait même déplacé.

Mérite quon Vachève. 11 y a deux images dans cette fin de phrase; le Dictionnaire est considéré comme une

personne capable de mériter ou de démériter. Corneille voulant au contraire rabaisser les complices de Cinua leur applique le veriiO valoir^ qui s'applique de préférence aux noms de choses :

Le reste ne vaut pas l'hoDoeur d'être nommé.

Achever^ c'est proprement élever jusqu'au sommet, jusqu'à la tète, jusqu'au chef. Ce mot s'est présenté à l'esprit de Fénelon de préférence à ses deux synonymes finir et terminer^ et c'est avec raison : le Dictionnaire de l'Académie est véritablement un monument. On achève, dit l'abbé Girard, ce que Ton est curieux de voir dans son entier.

// est vrai que est une formule restrictive pour montrer que l'on se fait à soi-même une objection dont on sent toute la valeur, mais à laquelle on ne s'arrête pas. «

L'usage, qui change souvent pour les langues vivantes.

Usage^ comparé au mot m5, coutume, pourrait donner lieu à plusieurs observations, contentuns-nous de dire qu'il traduit directement le latin wsws, formé avec le radical du verbe uti^ se servir, et qu'il sert, au,singulier, à désigner l'emploi fréquent que l'on fait d'une chose.

Je ne hais point la vie, et j'en aime Yu&ag6.

: (Corneille, ^olyeucU,)

Vwia/Se seulement fait la possession.

(La Fontaine.)

Changer est tantôt neutre et tantôt actif ; ici, il est neutre.

Pour les langues vivantes ne serait pas d'une clarté parfaite pour un étranger. Pour est synonyme de en ce qui concerne.

Pourra ne veut pas dire aura le pouvoir de changer, mais changera peut-être. Changer^ qui était neutre il n'y a qu'un moment, devient actif; ce serait une négligence ailleurs que dans une lettre.

Ce que ce dictionnaire aura décidé. Décider^ du lutin

decidere, trancher, parce que le Diclionnaire est cette fois encore personnifié.

^ Nedum sermonum,,.

C'est la première des innombrables citations que l'étonnante mémoire de Fénelon a semées dans sa Lettre à l'Académie; elle est empruntée à VAri poétique d'Horace, vers 69.

Il faut toujours, en expliquant, donner la traduction des textes cités; quand ce sont des vers, il faut autant que possible donner la préférence aux traductions en vers. Voici une traduction toute moderne de ces vers d'Horace :

Les travaux des mortels périront; seuls vivaces, Les mots garderaient-ils toujours honneur et grâces? Beaucoup ont disparu qui renaîtront un jour.

Et beaucoup, en crédit maintenant, à leur tour Tomberont tôt ou tard, quand le voudra Tusage, Arbitre souverain, règle et loi du langage i.

Ce dictionnaire aura divers usages. Divers, et non pas différents, parce qu'il ne s'agit point de comparer ces usages les uns avec les autres, mais simplement de montrer qu'il y en a plusieurs, et de nature variée. Usages est bien près du mot usage que nous venons de rencontrer au singulier dans un sens tout différent; c'est une négligence.

Qui sont curieux de notre langue. Locution vieillie pour dire qui ont le désir de connaître notre langue. On trouve dans l'ilvare, de Molière: Elle n'est cwr/ewse que d'une propreté simple. Aujourd'hui cet adjectif se construirait avec im verbe : curieux de connaître,..

Qui lisent avec fruit. Expression fii;urée dont il faudrait montrer la justesse; ils lisent en recueillant, pour ainsi dire, les fruits de leur lecture, comme le laboureur recueille les fruits de son labeur.

Excellents en plusieurs genres ne veut pas dire que ces livres ont plusieurs genres d'excellence, comme on dit

1. Ce p.'iâsage est emprunté à la trèd remarquable traduction de M. Charles Chaatard, 2 vol. Pari«, Jooaust, 1877.

avec le singulier : cet ouvrage est excellent en son genre. Le sens est celui-ci : il y a plusieurs genres de livres excellents. Excellent^ du latin excellere^ remporter sur, indique très bien qu'il s'agit d'ouvrages composés par des écrivains supérieurs.

Qui ont été faits. Il faut remarquer cet emploi du verbe faire; l'expression est on ne peut plus simple ; elle est d'un heureux effet sous la plume d'un grand écrivain comme Fénelon.

Les Français les plus polis. Un homme po/ï c'est aujourd'hui un homme qui ne manque pas aux lois de la civilité; le sens est ici tout autre ; poli veut dire : dont l'esprit a été cultivé; police s'emploie de même dans Bossuet comme synonyme de culture intellectuelle.

Recourir à ce dictionnaire. Recourir n'est pas la même chose que avoir recours^ mais la nuance est bien difficile à saisir.

Par rapport à des termes sur lesquels ils doutent. Cette phrase n'est pas heureuse, et les locutions par rapport à et sur lesquels la rendent très lourde. Douter sur un terme n'est même pas conforme à l'usage de nos grands écrivains.

Quand notre langue sera changée. Cette fois changé qui tout à l'heure était neutre, puis actifs est employé au passifs et l'on a ainsi la collection complète. C'est plutôt aura changé qu'il faudrait.

Faii^e entendre. Entendre (intendere mentem, diriger ion esprit vers), marque une opération de l'intelligence, et non pas la perception d'un son, il en est de môme dans ce vers d'Athalie :

yeniends, mais tout ce peuple enfermé dans ce lieu...

Dignes de la postérité. Ce n'est pas à dire que la postérité ait plus de goût que les contemporains pour juger les œuvres de l'esprit ; mais comme elle est obligée de faire un choix parmi les auteurs, elle s'arrête nécessairement aux plus parfaits.

Qui sont écrits de notre temps. Justement on n'écrivait

guère en 1744 de livres dignes de la postérité ; tous les grands écrivains du dix-septième siècle, Bossuet, Racine, La Fontaine, La Bruyère et Boileau, étaient morts; Voltaire, Montesquieu et les autres écrivains du siècle suivant n'avaient encore rien produit.

N'est-on pas obligé?... C'est-à-dire on est obligé. L'interrogation, employée avec négation, est moins dure dans ces sortes de phrases que ne serait l'affirmation ; on a Tair de consulter son lecteur. Obligé^ et non pas forcé ou contraint. On n*est pas forcé de lire Villehardouin ; mais si on entreprend de le lire, on sera obligé de recourir au dictionnaii*e.

Expliquer, du latin explicare, déplier, pour montrer ce qui se cache dans les plis. Ce n'est pas la pensée de ces auteurs qui a besoin d'être expliquée, mais leur voca< bulaire n'étant plus le nôtre il faut faire pour eux ce que les écoliers font dans les classes en expliquant Virgile ou Homère : il faut les traduire en français d'aujourd'hui.

Villehardouin et Joinville. On fera connaître en quelques mots ces deux écrivains du moyen âge.

Nom serions ravis. Bavi, du latin rapere est une de ces hyperboles si fréquentes dans la conversation où les mots désespéré^ transporté, enchanté^ adorable, exécrable, divin, etc., jouent un si grand rôle; Fénelon veut dire qu'il serait bien agréable puur nous d'avoir les ouvrages dont il parle.

Des dictionnaires. Nous avons des lexiques, des vocabulaires et des glossaires anciens; les dictionnaires proprement dits nous manquent.

La perfection des dictionnaires est même un point où il faut avouer que les modernes ont enchéri sur les anciens. Cette phrase présente une contradiction choquante avec la précédente; Fénelon vient de nous dire que les anciens n'ont pas fait de dictionnaires, il dit maintenant que nos dictionnaires sont meilleurs que les leurs. La pensée n'est pas heureuse, le tour de phrase non plus. Jl faut avouer y pourquoi cette nécessité d'un aveu ? Les plus fougueux partisans des anciens, au dix-septième siècle, ad-

TRAITÉ d'eXPL. FIIANÇ. |Q

206 ÏRAITÉ d'explication FRANÇAISE.

mettaient sans peine que les dictionnaires modernes valaient mieux que ces dictionnaires anciens qui n'existaient pas.

Enchérir sur. Proprement ofi^rir une somme plus forte, mettre une enchère. Cette locution s'emploie au figuré pour (lire que Ton fait plus ou mieux.

On sentira la commodité d'avoir est bien familier après nous serions ravis.

Qui serve de clef à tant de bons livres. Les livres sont ici comparés, très justement d'ailleurs, à des se?Tures que Ton ne pourrait ouvrir faute de clefs. Ces clefs, ce sont les dictionnaires. Au temps de Fénelon on donnait le nom de clefs aux commentaires plus ou moins fantaisistes qui devaient permettre de reconnaître les personnages auxquels La Bruyère était censé faire allusion dans ses Caractères.

Le prix de cet ouvrage ne peut manquer de croître à mesure quil vieillira. Le prix, ce n'est pas la valeur vénale, Fénelon veut dire que plus cet ouvrage vieillira, plus il sera estimé ; il s'est trompé en cela, car les premières éditions du Dictionnaire de l'Académie ne sont pas les plus estimées ; et l'on n'en fait pas très grand cas comme clef des auteurs du dix-septième siècle. — Qu'il vieillira donne lieu à une véritable amphibologie; grammaticalement il devait se rapporter à prix au lieu qu'il se rapporte à ouvrage.

— Ce premier alinéa de la Lettre à V Académie est loin d'être un chef-d'œuvre; nous l'avons choisi parce qu'il peut donner une idée assez juste du style de Fénelon. Rien n'est plus agréable à lire rapidement; si l'on veut aller au fond des ciioses^ on s'aperçoit que les expressions ne sont pas toujours d'une parfaite justesse, non plus que les images, et l'on en vient à dire avec M. Nisard que Fénelon a été surfait même comme écrivain. Beaucoup de pages de son Télémaque ne pourraient supporter l'épreuve d'une explication littérale.

EXEMPLES. toi

xn

Le duc d*ED;::bien avait reçu avec la nouvelle de la mort de Louis XIII Tordre de ne point hasarder de bataille. Le maréchal de l'Hospital, qui lui avait été donné pour le conseiller et pour le conduire, secondait par sa circonspection ces ordres timides. Le prince ne crut ni le maréchal ni la cour; il ne confia son dessein qu'à Gassion, maréchal de camp, digne d'être consulté par lui; ils forcèrent le maréchal à trouver la bataille nécessaire.

On remarque qne le prince, ayant tout réglé le soir, veille de la bataille, s'endormit si profondément qu'il fallut le réveiller pour combattre. On conte la même chose d'Alexandre. Il est naturel qu'un jeune homme, épuisé des fatigues que demande l'arrangement d'un si grand jour, tombe ensuite dans un sommeil plein; il l'est aussi qu'un génie fait pour la guerre, agissantsans inquiétude, laisse au corps assez de calme pour dormir. Le prince gagna la bataille par lui-même, par un coup d'œil qui voyait à la fois le danger et la ressource, par son activité exempte de trouble, qui le portait à propos à tous les endroits. Ce fut lui qui, avec de la cavalerie, attaqua cette infanterie espagnole jusque-là invincible, aussi forte, aussi serrée que la phalange ancienne si estimée, et qui s'ouvrait avec une agilité que la phalange n'avait pas pour laisser partir la déçhiirge de dix-huit canons qu'elle renfermait au milieu d'elle. Le prince l'entoura et l'attaqua trois fois. Â peine victorieux, il arrêta le carnage. Les officiers espagnols se jetaient à ses genoux pour trouver auprès de lui un asile contre la fureur du soldat vainqueur. Le duc d'Enghien eut autant de soin de les épargner qu'il en avait pris pour les vaincre.

Le vieux comte de Fuentès, qui commandait cette infanterie espagnole, mourut percé de coups. Condé, en l'apprenant, dit qu'il voudrait être mort comme lui^ s'il n'avait pas vaincu.

(Voltaire, Siècle de Louis XIY, Ch. m*.)

Tout le monde sait que la bataille de Rocroy, avant d'être racontée par Voltaire en 1760, l'avait été par Bossuet en 1G87 dans TOraison funèbre du prince de Condé. H est intéressant de voir comment le récit d'im même événement peut être fait par un orateur et par un historien, et l'on ne manquera pas de faire cette comparaison. L'exactitude n'est pas moindre chtz l'un que chez l'autre ; toute la différeuce consiste dans la manière dont les faits sont présentés. Autant le style de Bossuet est majestueux, autant celui de Voltaire est simple, sans

Page 1