‹ Traité d'hématologie dynamique pour servir de fondement a un systeme de pathologie vitalisteChapitre 1 sur 33 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Phlegmasie. Ses théories diverses, dont aucune ne donne de solution. Humeurs, matières morbifiques , peccantes. Hématologie. — Spasme. Dilatation. Paralysie. Vaso-moteurs. — Stimulus. Irritation. Action réfle.'ce. Incertitudes. Douleur. Acte nutritif. — Cellules.— Théorie vitaliste. Fièvre symptomatique, identique à l'essentielle. — Son importance, sa domination sur le groupe.— Fluxion phlegmasique, sa dépendance de la fièvre. — Quant à son degré, à son siège, à ses blastèmes. — Preuves puisées dans l'Hémorrhagie , le Rhumatisme, diverses phlegmasies membraneuses et parenchymateuses. — Phlegmon. — Pneumonie.

208. Quand on considère les nombreuses tentatives du Matérialisme pour arriver à pénétrer l'essence et le processus de l'inflammation , on ne peut que constater le peu de succès qu'il y a eu. On s'étonne en outre des ressources peu variées qu'il y a déployées , car il tourne depuis deux mille ans dans le même cercle, et ce qu'il nous donne aujourd'hui pour les plus grandes nouveautés n'est qu'une réédition, une traduction, dans le langage du jour, de vieilleries depuis longtemps déconsidérées.

Un caractère commun rapproche ces diverses théories, en ce qu'elles ont toutes pour but d'expliquer la présence du sang dans la partie enflammée. Les unes, les plus anciennes, l'attribuaient à des humeurs, à des matières acres, peccantes, censées posséder le privilège d'en troubler le cours; les autres faisaient valoir le spasme, l'état de dilatation et do constriclion des vaisseaux. Les dernières invo- 11. 1

2 rnAITK n'ilKMATOI.O'ilK nYNAMIOI K.

quaienl, toujours dans la parlio même, l'exallaLion des propriélés vitales, une irritation, un stimulus, ayant de même pour résultat d'appeler le sang; c'est l'idée qui a pré\'alu. Or, il est au moins étrange, on en conviendra, que personne n'ait encore aperçu qu'une force entièrement analogue à celle qu'on supposait ainsi capable d'attirer le sang sur un point, devait pouvoir tout aussi bien l'y pousser; on verra pourtant quels sérieux avantages le Vitalisme saura retirer de cette donnée si simple jusqu'ici négligée.

Bien qu'on fasse encore tous les jours beaucoup de bruit du grand nom d'Hippocrate, autour d'une autre théorie, c'est plutôt la théorie humorale de l'inflammation qu'il faut chercher dans ses écrits. Ainsi, du reste, qu'en ont jugé tousses successeurs, avant et depuis Galien, lesquels, pendant deux mille ans, n'en ont pas eu d'autre. Il l'expose à peu près telle qu'elle s'est toujours conservée : c'est l'humeur, pituite ou autre, qui, en se portant sur un organe, y détermine la maladie. Factiis est morbus, a pitiiitct, ubi sanguini permixla in pulmonem influxerit Seulement, ce qu'il est juste de remarquer ici, c'est que ce verbe influxerit, qui paraît bien exprimer la réalité, l'activité du phénomène, ne se rapporte nullement à la pituite, mais au Hquide qui la contient et la transporte ; ce qui change considérablement la théorie.

Galien ne sut que reproduire les idées de son modèle. 11 y a joint, sans doute, diverses spéculations sur l'état de simplicité ou d'épaississement des humeurs, sur leurs altérations ou leurs mélanges , mais sans rien changer à la théorie. C'est toujours telle ou telle humeur qui, en se déposant sur une partie, y produit une espèce particulière d'inflammation. Multa; sunt ncmpc species : nam /limite sanguine, altéra; fluente bile, altéra; ambabusque simul humoribus alia tertia. ..et... Veljam jmtruit id quod influit, aut... pulrescit, et vel crassum, vel tenue, vel optimum,

1 Hiitpocrate ; Op. omn.. II, 203. — De inl. affecl.

PHLEfiMASlE. 3

vel acre\.. Galien sernblo ici réserver à la bile une intervention, une activité égales à colle du sang ; comme lui elle circule, fluentc, influit; comme lui elle subit tous les degrés de ténuité, de grossièreté, de putridité. On ne voit pas toutefois commentàelle seule l'humeLir pourrait accomplir tous les actes nécessaires, et c'est bien le sang qui demeure l'agent principal, sans que la théorie entre là-dessus dans des détails qui pourraient l'éclairer.

Les Arabes perpétuèrent les idées de Galien. Avicenne enseigne comme lui que la pleurésie résulte du transport de l'une des humeurs sur le poumon et sa membrane. Il signale alternativement, dans le noyau inflammatoire, tantôt le sang ou la bile, tantôt la pituite ou l'atrabile, soit purs, soit dans un état de putréfaction. Et materia quidem hujus apostematis est sanguis pibrus, deinde choiera, aiit sanguis cholericus... quandoquefit eœ phlegmate putrido, ex melancholia ; . . . inflammata"^ . Les détails manquent comme toujours, mais la seule expression sanguis cholericus démontre bien que, pour Avicenne comme pour Hippocrate, c'est le sang qui reçoit l'humeur étrangère et qui, par elle altéré, exerce l'action morbide, sans qu'il soit davantage parlé du processus propre à cette action.

La tradition Galénique fut un instant interrompue par la révolution qu'entreprit Paracelse ; mais les nouveaux agents par lui substitués aux humeurs furent fidèlement calqués sur elles et ne se comportaient pas autrement. A la place de la bile, de la pituite et des autres, ce furent des corps chimiques, sel, soufre, mercure, doués d'une action parfaitement analogue, et qui, en se déposant sur un organe, la plèvre, le poumon, y faisaient naître la pleurésie, la pneumonie. La théorie n'avait ni gagné ni perdu, si ce n'est toutefois que ces corps étrangers entraînaient de bien autres diiScultés que les humeurs, qui

' Galion ; De Art. curai., lib. II, 100. 2 Avicenae; Op. omn.: Depleuret., 494.

avaient au moins cet avantage, de faire partie de la substance vivante. Aussi la médecine se liâta-t-elle de revenir à ses antiques voies, et le progrès consista à reprendre purement le rôle des humeurs.

Rivière fut un de ceux qui coopérèrent à cette restauration. Dans sa Pathologie, qui devint la règle générale des Écoles, toute leur importance fut rendue aux humeurs classiques. Il leur demanda surtout la théorie de l'inflammation. Ce furent, comme toujours, la bile, la pituite, l'atrabile, ou plutôt le sang, soit pur, soit mélangé par elles, qu'il qualifie d'humeurs peccantes, et qui, en se portant sur la plèvre ou le poumon, étaient censées y provoquer la pleurésie ou la pneumonie, lesquelles furent dénommées d'après celles de ces humeurs qui y avaient le plus de part : Ratione causas, seu humoris peccantis, alia dicitw sanguinea, alia biliosa, alla pituitosa, alia melancholica. Quant an mode de procéder de ces humeurs, Rivière ne s'en explique guère plus clairement que ses devanciers. Cependant, quand il dit qu'en s'y décomposant elles provoquent l'abord du sang, il semble bien introduire une idée nouvelle, susceptible de se rattacher aux théories plus modernes. Si ibi putrescit, sanguinem arcessere et peripneumoniam excitare \ On sent partout le vague, le vide éternels de ces théories. La bile, la pituite, ont le privilège d'altérer le sang, et quand il s'agira de l'espèce purement sanguine, qu'est-ce donc qui en aura joué le rôle? Sera-ce le liquide qui se sera altéré lui-même ? En vérité ! il faut pouvoir sa dire qu'un sens allégorique, surtout qu'un grand sens pratique se cachait sous ces grossières conceptions, pour comprendre que l'antiquité tout entière en ait servilement subi la tyrannie.

209. Que parlons-nous de l'antiquité? Les théories modernes, la science contemporaine elle-même, n'échappent

Rivière; Op. omn., 240, 252. — Prax. mcd., cap. II, m.

PHLICrarASlE. 0

pas à cette tyrannie, tant il est vrai que le Matérialisme n'est pas aussi riche en ressources qu'il le prétend, et que, malgré tout le progrès accompli, le rôle des humeurs, dans l'inflammation, n'a pu sortir de la voie où Galien l'avait fatalement engagé.

De nos jours, il s'est fait un très-grand bruit autour du nom de Stoll, pour sa manière de considérer l'intervention delà bile et surtout les indications qu'il en a déduites. En quoi l'on peut dire que sa gloire est doublement usurpée, car ni la théorie ni la pratique ne lui appartiennent en principe, et si un mérite doit lui rester, c'est uniquement celui d'avoir rappelé et fixé définitivement l'attention sur des faits pratiques dès longtemps établis, ainsi que nous aurons occasion de nous en assurer. En fait d'indications, nous verrons que celle du vomitif avait été parfaitement formulée par Blanchi, de qui Stoll lui-même confesse l'avoir tirée. Quant à la théorie, nous venons de la constater dans toute la tradition médicale, à partir d'Hippocrate, et Stoll n'a su lui imprimer aucun changement. Il éprouve bien certains scrupules. Quand il entreprend de raisonner l'action de son traitement, il reconnaît que si le foyer du mal était ailleurs que dans V estomac, l'effet salutaire du vomitif ne serait pas si prompt ; et il se demande alors s'il ne s'agirait pas d'une certaine sympathie dont le moden'est pas suffisamment éclairci. Toutefois, ce n'est là pour lui qu'une hypothèse ; il ne se croit pas en droit de nier l'action directe de la bile, et il revient à plaisir sur son introduction dans les voies circulatoires; il la suit jusqu'à l'extrémité des vaisseaux, où elle va fournir, suivant lui, les cfflorescences propres aux maladies malignes, et lui concède la faculté de se porter sur le poumon, \a. plèvre, le cerveau et ailleurs, pour y donner naissance à diverses phlegmasies. Stoll' s'occupe spécialement de la bile; mais nul doute que s'il eût eu à s'expli-

* stoll ; Méd. pral., I, 30, 33, 36.

6 TRAITÉ d'iIÉMATOI-OGIIî rjYNAMKJUE.

quor sur les autres humeurs, il ne leur eût attribué les mêmes prérogatives.

On pardonne à StoU de sacrifier ainsi à de vieux errements auxquels le rattachait encore son éducation médicale. Mais qu'après tous ses progrés, tous ses raffinements, surtout tous ses efforts, la science moderne n'ait pas encore trouvé le moyen de sortir de ces mêmes errements , c'est ce dont il est permis de s'étonner, même de s'affliger. Et nous, les adeptes d'une doctrine que cette orgueilleuse science a tant de fois frappée de ses objurgations, nous la voyons, non sans un malin plaisir, patauger et se débattre dans des difficultés dont elle est incapable de se tirer. Tant qu'elle en est aux généralités, elle a beau jeu contre les théories humorales et les graves erreurs où elles entraînent le praticien. Mais, arrivée aux faits, à la pneumonie bilieuse entre autres, faut-il bien encore qu'elle s'explique, quoique à contre-cœur. Elle ne pouvait revenir purement à la théorie antique, qu'elle trouverait toutefois imprudent de rejeter , et elle ne fait guère qu'en varier le langage et en sous-entendre les explications par trop compromettantes. Pour elle, en effet, la pneumonie déjjend immédiatement de la bile, qui, en sa qualité de corjjs étranger, irritant ou délétère, en est le véritable poi7it de départ, en fournit le principe morbiflque , absolument de la même façon que, dans d'autres circonstances, le corps étranger peut, par sa présence, déterminer l'ophthalmie ; on a beau éviter les vieilles locutions, ne point articuler le transport de la bile, il est impossible de dire plus clairement que c'est cette humeur qui, charriée par le sang, va s'implanter dans les mailles du tissu pulmonaire, où elle devient la cause matérieUe de son intlammation, à la façon du stimulus, tout à fait comme le disent Galien, Avicenne et Rivière'.

Il eût été bon cependant que le Matérialisme s'en expliquât, et l'occasion ne lui en a pas manqué. Il a, depuis

1 Chomel; Clin, môd., par Sestier, III, 338-39.

l'HLEGMASIE. 7

peu, soigneusement relevé, delà part des pigments du sang, divers effets applicables à l'inflammation, tels que de s'arrêter dans les capillaires où ils s'opposent à la 'progres-^ sion du sang, et de provoquer ainsi des stases, des obstructions, divers désordres de la circulation^ même des troubles mécaniques, avec déchirures des ramuscules , lesquels, si c'est dans le cerveau qu'ils sont produits, donnent lieu au délire, aux convulsions, aux paralysies ; si c'est dans le foie ouïes reins, à divers autres symptômes'. Il fait valoir de même que des jjarties jjIus ou moins volumineuses, ce qu'il appelle des embolus ou des embolies, peuvent se détacher dans le courant sanguin, circuler aveclui, s,' arrêter à l'endroit où le vaisseau se divise, c'est-à-dire se rétrécit, et, oblitérant les artères les plus fines, y déterminer une réunion de petites inflammations ; ainsi qu'il arrive particulièrement au parenchyme pulmonaire, et même une espèce particulière d'inflammations dites métastatiqucs - . Nous disons que rien n'eût été plus facile pour le Matérialisme, et, semble-t-il, plus légitime, que d'étendre ces idées à la théorie de l'inflammation; tout comme la bile et les humeurs, les pigments ou l'embolie eussent aisément et naturellement fourni cet obstacle au cours du sang, qu'il regarde comme le point de départ de ses phénomènes. On ne l'a pourtant pas voulu. On est convenu que, siçà et là, dans quelques ramuscules, existe un arrêt de circulation, de nombreuses anastomoses permettent des courants collatéraux et préviennent les stases^. Pourquoi n'en serait-il pas de même, et à plus forte raison, de V arrêt causé par les humeurs ?

D'ailleurs, uous ne l'avons pas oubhé , la bile ne pénètre pas dans le sang, les autres humeurs n'y introduisent rien qui pût y jouer le rôle du pigment ou de l'embolie. Et, en tout cas, l'arrêt de circulation pût-il en résulter ,

1 Frerichs; Mal. du foie, 276-77.

- Vircliow; Palhol. ceîl., 169, 171.

3 Frerichs; Mal. du foie, 278.

le problème ne serait pas pour cela résolu. Cet arrêt donnerait lieu à un engorgement, une congestion, une ecchymose : nullement à l'inHammation, qui, avec son caractère si marqué d'activité et de plasticité, est évidemment tout autre chose. On pourrait, il est vrai, se retourner vers l'autre rôle prêté aux humeurs : celui d'être, une fois épanchées, une cause d'irritation, un stimulus excitateur de la scène phlegmasique. Nous aurons bientôt à apprécier la doctrine tout entière du stimulus et son peu de valeur théorique, et nous ne saurions lui accorder ici la moindre confiance.

On peut donc l'assurer : ni le vieil Humorisme, ni les nouveautés qu'on prétendrait y substituer, ne nous donnent une théorie valable de l'inflammation. Mais, on l'a vu, quel que fût le point de départ, c'était toujours pour arriver à faire altérer le sang, qui demeurait ainsi seul en cause. Et il fallait s'attendre à ce que la science exacte finît par le prendre directement à partie, dans le but de l'étudier dans ses éléments organiques, et d'en déduire son rôle pathologique.

210. Après avoir essayé de théoriser la fièvre, l'Hématologie ne pouvait négliger laphlegmasie ; et, tandis qu'elle avait attribué l'une à la variation des globules du sang, elle a rapporté l'autre à un excès de fibrine allant de un à sept millièmes ; car il ne faut compter pour rien quelques atomes de cholestérine et de savon animal, auxquels, du reste, elle n'accorde elle-même aucune importance *. C'est là une théorie à laquelle nous faisons peut-être beaucoup d'honneur de la prendre encore au sérieux. Cependant, comme faute d'une autre on y revient tous les jours, quelques mots d'expHcation ne seront pas superflus.

Ce n'était pas tout d'accuser l'excès de fibrine ; pour éclairer vraiment l'étiologie, il fallait dire comment il s'é-

> Becquerel et Rodier; Chim. pathol, 105-6.

PHLEfiMASIE. 9

tail d'abord produit; c'est probablement, dit-on, par suite de la transformation d'une partie des globules et de l'albumine disparus On ne pouvait fournir une réponse plus ambiguë et moins afBrmative, car, dans la fièvre essentielle, la même disparition de globules et d'albumine a lieu sans que la fibrine augmente ; au contraire, puisqu'elle y diminue comme le reste. Il demeurerait donc toujours à dire pourquoi il en est autrement dans la pblegmasie.

Prenons toutefois le fait tel qu'il est, et voyons quel rôle on assigne à cette fibrine. On suppose tout mécaniquement que son excès augmente la densité du sang, lequel devient par là incapable de franchir les ramuscules, les obstrue et y devient le noyau de V engorgement. C'est toujours, comme on voit, l'histoire de la bile, du pigment, de l'embolie, qui peut nous donner la raison d'une stase, d'unépanchement, d'une ecchymose, nullement celle de l'inflammation, qui, à part ses actes plastiques et avec son caractère d'activité, de force concentrique, accumulant sur un point unique tous les mouvements vitaux, est évidemment tout autre chose.

Il est déjà permis de contester le fait capital, celui du surcroît de densité du sang. La présence de quelques atomes de fibrine de plus n'empêche pas que le liquide n'ait subi, en réaUté, une diminution de densité tout aussi constante que dans la fièvre % et l'on ne voit pas que la circulation doive en éprouver un grand embarras. Du moins, tandis qu'on devrait s'attendre à voir la fibrine jouer le principal rôle dans le noyau inflammatoire, c'est tout le contraire qui arrive, le microscope nous démontrant les globules comme les premiers épanchés. Dans tous les cas, si l'excès de fibrine avait bien le rôle prétendu, il faudrait grandement s'étonner de deux choses : l'une, que divers états morbides où cet excès est habituel, comme le

* Becquerel et Rodier ; Op. cil., 104. 2 Ibid.; Op. cit., 1 18.

10 ÏHA1TK d'hématologie dynamique.

rluimatismo et la chlorose, ne soient pas une source permanente et universelle do phlegmasies; l'autre, qu'aussitôt que le même excès existe dans le sang, au lieu de voir les phénomènes de stase "se concentrer dans les seuls capillaires d'une partie, ce ne soit pas sur dix, sur vingts points à la fois que se soient produits les engorgements et les obstructions.

D'ailleurs, pour que la théorie fût bonne, il faudrait démontrer invinciblement, en principe, la préexistence de la lésion sanguine, et c'est ce que l'Hématologie n'essaye pas même d'établir; elle avoue au contraire, sans circonlocution, que l'augmentation du chiffre de la fibrine se montre dès le début de la phlegmasie, mais pas avant ; que ses analyses n'ont jamais montré la fibrine en excès dans le sang avant la manifestation des accidents phlegmasiqucs dans le solide ; que l'on saigne la veille du début, on trouve la fibrine à l'état normal; mais que l'on ressaigne très-jjeu d'heures après l'invasion, et l'on verra déjà la fibrine en excès. C'est là un fait dont elle donne la démonstration par ce qui se passe dans certaines phlegmasies du ressort des yeux, la brûlure et le vésicatoire, où la fibrine n'augmente qu'après la lésion de la peau. Et si alors, de toute évidence, c'est consécutivement à cette lésion que le sang se modifie dans sa composition, elle est tout naturellement amenée à déclarer, par voie d'induction, qu'il doit en être de même dans toute autre inflammation Or, s'il eu est ainsi, et que l'excès de fibrine ne suit que postérieur à la phlegmasie, que parle-t-on du rôle qu'il jouerait dans sa production ? Bien loin d'en être la cause, n'en serait-il pas le résultat , à l'instar de la lésion organique qui, bien que formant le substratum de la phlegmasie, ne saurait l'expliquer? Ne pourrait-on pas dire que cet excès ne provient lui-même que décela; que, la nutrition étant suspendue

1 Becquerel et Rodicr ; Op. cit.. 105. - Andral ; llémat., 97, 99

dans la partie enflammée, les éléments à elle destinés sont

restés dans le sang ?

Quoique manifestement condamnée par l'observation, cette préexistence de la fibrine, la Pathologie elle-même a prétendu la consacrer en la déguisant sous un mot nouveau. Elle a prétendu un état couetineux du sang, une hémite qui, excitant tout d'abord des symptômes généraux, une fièvre inflammatoire, fourniraitle^om^ de départ de la phlegmasie. Ce n'est pas, au moins, qu'il y ait en ceci rien d'absolu; c'est tout au plus 62 fois sur 100 que l'hémite serait primitive ovi smlQvaent coexistante avec le début. Il est vrai que si l'examen pouvait être fait plus exactement, bien des raisons portent à croire qu'elle a lieu beaucoup plus souvent'. Que peuvent des raisons de cette force contre les faits démontrés par l'Hématologie? Il n'y a pas jusqu'à ce mot à! hémite qui, pour nous, n'augmente la confusion. On dit d'un tissu qu'il s'enflamme, quand le sang vient à le pénétrer, à s'extravaser dans ses mailles ; mais le sang peut-il ainsi se pénétrer lui^-même? On devine bien ici le fond du sac. Le Matérialisme constate le trouble prodromique de la phlegmasie ; et comme pour lui tout trouble doit avoir sa cause dans une lésion physique, ne trouvant pas cette lésion dans les solides, il la cherche dans les liquides, et, ne l'y découvrant pas, il l'y suppose. Mais nous verrons que, pour expUquer le fait, il y a mieux à faire qu'une hypothèse entièrement bénévole.

Ces vues chimico-organiques, qu'on prétendrait de nos jours substituer à celles du vieil Humorisme, dont elles sont une pâle et plate copie , n'ont donc introduit aucun progrès dans la théorie de l'inflammation. Bien au contraire, nous aurons occasion de nous en assurer au sujet du traitement. Toujours, des unes et des autres, des anciennes comme des modernes, une seule et unique intention paraît ressortir : celle d'intéresser le sang, et, de son

< Piorry; Palhol. ialv., III, 210. -- Lhéritier ; Chim. pathol.., 228.

12 TRAITÉ d'hématologie DYXA^fIQUE.

degré variable de densité, déduire tous les troubles circulatoires, tant généraux que locaux. Or, il n'en est pas autrement dans les tbéories du Solidisme. Toutes n'ont de même qu'un but : chercher dans l'action augmentée, diminuée ou pervertie des vaisseaux, l'origine des cQémes troubles circulatoires.

211. On n'a qu'à jeter les yeux sur les nombreuses théories de l'inflammation pour s'assurer qu'elles n'ont, les unes et les autres, qu'une prétention unique, celle d'expliquer la présence insolite ou exagérée du sang dans la partie enflammée; à quoi aucune n'a encore réussi. Ces moyens varient, mais le but reste le même. La théorie du spasme nous en ofl're un premier exemple.

Fréd. Hoffmann, son fondateur, signala le phénomène primordial de l'inflammation, dans une contraction spasmodique de certains vaisseaux. C'était déjà s'imposer l'obligation d'éclairer la nature et l'origine de cette contraction, dont les conséquences ne sont pas plus solidement déduites, car Hoffmann ne trouve à l'utiliser qu'en disant que le sang se porte en moindre quantité aux parties contractées, et se jette d'autant plus sur les autres vaisseaux où il a le passage libre, surtout ceux du voisinage, pour y produire, suivant l'occurrence, soit l'inflammation, soit une foule d'autres maladies : hémorrhagie, catarrhe, rhumatisme, tumeurs', etc. Théorie que rien ne justifie et qui, n'aurait-elle que le malheur de placer la cause organique de l'inflammation en dehors du siège où elle s'exerce, ne serait pas déjà sans difficultés. En quoi donc la gène de la circulation sur un point est-elle en état de nous expliquer comment le sang va se concentrer, se condenser sur un autre point isolé, unique, alors qu'il est bien entendu que le passage est iiôre, et surtout comment il va s'y hvrer à des actes de plasticité tout spéciaux? La seule chose qu'il soit

' HolTmann-, Môd. raiionn., Ul, 137-9.

alors permis de concevoir, c'est que le sang, arrêté sur un point contracté, refluera de proche en proche jusqu'à un vaisseau collatéral où il retrouvera la hberté de son cours, ainsi, au reste, que nous le montre ostensiblement la ligature. Est-ce que lorsqu'elle vient, non pas diminuer, embarrasser plus ou moins et peu à peu , mais intercepter, supprimer complètement et tout d'un coup le passage du sang dans un vaisseau toujours considérable ; est-ce qu'on en a jamais vu résulter sur un point, proche ou éloigné, ni l'inflammation, ni aucune congestion, ni rien qui y ressemble ? Le tout n'est-il pas invariablement et infailliblement prévenu par le jeu des anastomoses? Que nous parle-t-on donc du spasme pour expliquer l'inflammation ?

Aussi la théorie a-t-elle porté malheur à tous ses partisans, au nombre desquels se comptent pourtant les plus grands esprits. GuUen, qui sentait probablement l'inconvenance de ce spasme prétendu, en dehors du point enflammé, avait voulu y remédier. Il supposait que, par une cause d'inégalité survenue dans la distribution du sang, une plus grande partie est poussée dans certains vaisseaux; qu'alors la nature excite dans l'extrémité de ceux-ci une contraction spasmodique , destinée à diminuer la congestion, et de cela seul il dérive l'inflammation Mais en quoi les difficultés étaient-elles ainsi diminuées ? D'abord, cette inégale répartition du sang et sa congestion en un point étaient déjà un problème, et le principal à résoudre. En second lieu, le spasme destiné à repousser cette congestion encourt tout juste les mêmes reproches que celui indiqué par Hofl"mann comme la provoquant. Le sang, empêché d'aborder sur un point, bien loin de s'y accumuler, de s'y emprisonner, ne ferait que refluer vers d'autres issues, ainsi que l'avait très-bien compris Rasori lui-même, grand partisan du spasme, quand il disait que la contraction des vaisseaux, en diminuant leur calibre et en augmentant la circulation, devait, non

' CiiUon; Méd.prat., î, 19G.

point faciliter V accumula lion du sang, mais contribuer plutôt à le chasser * .

Ouand on est témoin de ce triste succès du spasme constricteur, on sourit des pâles imitations qu'il a suscitées. Pour expliquer la diminution de calibre des vaisseaux, Marshall-Hall a allégué aussi une modification physique de la surface des capillaires qui entraîne l'adhérence des globules sanguins à leur paroi, obstrue leur calibre, et force le sang à gagner les artères correspondantes Nous avons ici tous les embarras du spasme et de l'explication de ses effets, plus cette prétendue modification de la paroi, qu'on ne nous fait en rien connaître, et qu'il serait très-scabreux de vouloir démontrer.

Désillusionné de la constriction, le spasme s'est rejeté sur la dilatation, et certes sans plus de profit. Après avoir considéré le phénomène sous toutes ses faces, Hunter fut amené à supposer, dans les capillaires d'une partie enflammée, une grande dilatation opérée par une faculté particulière qui réside en eux, et constituant, à ses yeux, un phénomène très -important , jusque-là mal compris^. C'est donc simplement le spasme dilatatoire qui se substituait au spasme constrictif^ et qui paraît bien avoir fait fortune, car de profonds et graves esprits le patronnent encore aujourd'hui, entre autres Henle et Graves. Ce dernier a longuement débattu la question, et, après avoir vertement apprécié les systèmes dissidents, conclu à dire que la dilatation active des capillaires et l'attraction qu'elle exerce sur le sang sont parmi les principaux agents de la circulation , et que c'est uniquement à elles qu'il faut rapporter la congestion et l'inflammation. Il n'excepte pas même les grosses artères de cette dilatation, qui les gagne peu à 2jeu *.

' Rasori; Théorie de laphlorj., I, 147.

2 In Graves; Clin, méd., I, G7.

3 Rasori ; Tliéor. do la plilog.. T, 180. * Graveb; Leç. clin, méd., I, 87-6.

rni.KfiMASiu.

Sans parler do cette inflaonce principale exercée snr la circulation, sans nous appesantir ici sur ce que les phénomènes et surtout la thérapeutique de l'inflammation donnent beaucoup plus l'idée d'une impulsion que d'une attraction, on ne sait pas comment l'agrandissement des capillaires pourrait donner lieu à la stase, ni encore moins à l'épanchement du sang, en dehors desquels l'inflammation ne se conçoit même pas. Tout ce qu'on en pourrait attendre, c'est le passage du liquide, un peu ralenti si l'on veut, mais aussi plus libre et plus facile, à travers les vaisseaux dilatés, et toujours sans congestion possible, surtout quand Graves lui-même prend à tâche de refuser à c<3 hquide toute espèce de vis a iergo

D'ailleurs, les arguments rationnels ne sont pas seuls à combattre le spasme dilatatoire ; on lui oppose en outre le témoignage des sens. Le microscope démontre que dans l'hyperémie au premier degré, il y a contraction des vaisseaux"^ ; qu'au début de la pJdegmasie, comme aussi de toute congestion, on constate cette même contraction des capillaires, dont le calibre, suivant Lebert, diminue de plus d'un tiers ^. Il n'y a donc plus à discuter. Le premier acte de la phlegmasie est, non la dilatation, mais la contraction des capillaires. Plus tard , presque aussitôt si l'on veut, la dilatation arrive, mais ce n'est plus évidemment qu'un eS'et secondaire; c'est le sang qui, poussé par la fluxion, envahit et distend les vaisseaux, ainsi que l'entendent très-bien Paget et Warlhon-Jones, qui,, en dépit de la fausse idée qu'ils se font de cette fluxion, ne la regardent pas moins comme le fait primitif dont ils font résulter l'agrandissement des capillaires^.

212, On peut voir, certes, à quoi se réduit cette théorie

1 Graves; Leç. clin, méd., I, 93.

2 Andral ; Anat. palhol. — Dubois (d'Amiens) ; Palhol. expér.. 133. ^ Grisolle ; Patliol. inl., I, 184.

^ Graves ; Op. cil., I, î)-! -, Noie de Jaceoud.

du spasme et le peu qu'elle vaut pour expliquer l'inflammation. Eh bien ! qui le croirait ! ce sont ces vieilleries, ces pauvretés doctrinales, que la Médecine organique, à bout de ressources, nous ressert sous un autre nom, comme l'expression triomphante de ses derniers travaux et de ses plus glorieux progrès ! Elle n'aurait plus osé, depuis cent ans, théoriser avec la dilatation spasmodique des capillaires, et la voilà qui entreprend de le faire avec leur relâchement paralytique ! Elle bat sa plus grosse caisse ; elle institue toute une série d'expériences physiologiques, elle en remplit ses leçons de la Sorbonne, avec tout le retentissement qu'elles entraînent; et l'Europe médicale applaudit, et, d'un avis général, l'inflammation n'est bientôt plus qu'une paralysie vaso-motrice!

En ceci, la nouvelle théorie n'a pas même le mérite de l'invention, mérite pour elle bien rare ! Déjà, au siècle dernier, un contemporain de GuUen, Jacques Latta, combattait la théorie du spasme, et, dans la dilatation des capillaires enflammés, ne voulait voir qu'un efî'et de la faiblesse ou de la paralysie de leur paroi Plus tard, Wilson Philips et Hastings invoquèrent de même la passivité, la débilité de cette paroi". De nos jours, Virchow a insisté aussi sur sa faible résistance et son état de fatigue ; sur la passivité de sa dilatation, qui succède aux premiers effets de rétrécissement ou d'oblitération des vaisseaux : dilatation sans laquelle il ne comprendrait pas leur hyperémie, mais plutôt leur anémie ou leur ischémie Mais on est allé plus loin, et, les expériences aidant, on arrive jusqu'à la paralysie.

Nous avons rapporté ces expériences. M. Gl. Bernard opère la section de certains nerfs sympathiques, à la suite de laquelle les vaisseaux servis par ces nerfs se conges-

' Rasori ; Théor. de la phlog., I, 178.

- Graves ; Clin, méd., I, 93.

^ Virchow; PaUml. celL, 100, 10'2.

l'HLEGMASIE. 17

lionnentet deviennent le siège d'un développement de chaleur, ainsi que d'une pression exagérée. Et dans ce triple phénomène on a vu une image parfaite de l'inflammation, que l'on a cru pouvoir rapporter à la même paralysie. On se donne même le luxe d'entrer dans les détails. On vérifie que, par cette section des nerfs sympathiques, le sang conserve dans le système veineux la couleur rouge des artères ' , et l'on rapproche ce fait de ce qui se passe dans l'inflammation, où la même chose arrive au sang*. On n'a qu'à étendre aux veinules et aux lymphatiques la paralysie des artérioles, pour se donner la satisfaction d'en tirer l'ensemble des caractères de la phlegmasie, congestion, engorgement^ œdème °. Et si nous ajoutons que d'autres parlent de la mort du sang, on verra avec quel ensemble sont invoquées la mort et la paralysie, à propos de la scène la plus vivante et la plus orageuse de toute la pathologie !

On se prévaut exclusivement ici d'une chose, de l'arrivée d'un sang surabondant, et on ne l'explique que par la paralysie des vaisseaux ! Il est bien vrai que, la tension artérielle se composant de la force expansive du liquide et de la résistance des vaisseaux, si vous supprimez celle-ci, l'autre restant la même, la force expansive, l'impulsion du sang venant à augmenter, la congestion doit en être de même la conséquence. Et c'est ce qui arrive le plus souvent, ainsi que le démontrent les faits les plus positifs. Quand un sentiment de pudeur colore le visage par une fluxion bien connue, et que le fait se répète vingt fois en un instant, faut-il donc croire que ce soient là autant de paralysies vaso-motrices qui se sont produites et dissipées presque aussitôt ? Et la fluxion amoureuse avec les érections, les

' Cl. Bernard; Liq. de l'org., T, 417, 2G6.

2 J, Béclard; PhysioL, 465. — Estor et Saintpierre ; Montpellier médical, XIV, 551.

Toay-Moulin, in Castan ; Élude sur l'infl. (Montpellier médical, novembre 1865, 422.)

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