II
306 TnAiTÉ d'hématologie dynamique.
tièrement analogues. Par exemple, l'ataxie et l'aclynamio, où faut-il chercher leurs causes respectives? Quelle est la raison de leurs rapports et de leurs dissemblances ? Question perdue et dont la solution est au fond peu regrettable ! Il nous suffit de bien différencier les deux états, leurs symptômes, leurs accidents, leurs indications, les circonstances dans lesquelles ils se produisent, et, par là, de remonter aux modes divers dont la force vitale peut être affectée. Au fond, nous ne connaissons et ne connaîtrons jamais ces modes; mais la médecine, surtout pratique, n'exige pas que nous parvenions jusque-là.
Quand nous proposons de prendre la force vitale pour aboutissant ou plutôt pour régulateur exclusif des actions morbides et thérapeutiques, nous avons peu l'espoir d'être compris de tous; comment en serait-il autrement avec la difficulté que tant de médecins éprouvent à concevoir cette force, ou, pour mieux dire, avec le parti pris qu'ils ont de la répudier et de la nier ? On ne se figurerait pas à quels étranges expédients on a recours à cet effet, dans les plus hautes régions de la science.
Il n'est pas toujours possible d'imposer silence aux faits. L/expérimentation physiologique elle-même est amenée à reconnaître que, suivant que l'animal est vigoureux ou languissant, ce qui veut dire, suivant la somme des forces dont il dispose, certains phénomènes peuvent varier ou disparaître complètement pour V observateur . Elle est d'ailleurs toute disposée à confesser que V évolution des corps vivants est spontanée et indépendante du milieu ambiant, ou plutôt qu'elle se fait dans un état constant d'opposition avec les forces physiques répandues dans ce miheu ; c'est pour elle une juste raison d'admettre de la part de ces corps une résistance, une activité vitales^ qu'elle déduit tout naturellement d'une énergie, d'une force spéciales, car elle se laisse arracher le mot force, dont ces propriétés ne sont que la mise en œuvre. Tout cela semblerait on ne peut mieux préparé pour conclure à la reconnaissance de cette
même force. Détrompez-vous : attendu qu'on n'ca pas d'instruments propres à la mesurer, on la repousse, on la nie, on embrouille la question ; on allègue que l'homme et les animaux à sang chaud vivent dans un milieu intérieur qui, constitué par les liquides du corps, ne sort pas de l'ordre des conditions organiques^ et dans lequel par malheur nos instruments (toujours des instruments I) nont pas encore pénétré * .
Eh quoi ! vous rejetez la force parce que vous ne pouvez l'étudier utilement, et vous acceptez le milieu intérieur où vous ne pénétrez pas davantage ! Etait-ce bien au célèbre professeur qui a fait tant et de si belles leçons sur les liquides organiques et leurs altérations ; était-ce à lui à déplorer l'impossibilité de leur étude? Ah! sans doute, ses instruments ne lui ont rien appris sur les faits principaux qui s'y passent, sur ceux de vitalité; mais s'il espère qu'ils puissent jamais l'éclairer davantage à ce sujet, il nourrit la plus grande des chimères. De tels faits, ce n'est pas par les procédés mécaniques qu'il faut les aborder, mais, suivant le précepte de Platon et de son illustre maître, par le travail de l'esprit, par la réflexion, l'induction et le jugement, ainsi que nous venons de le tenter humblement et, nous l'espérons, non sans quelque fruit pour la médecine pratique.
288. De quelque haut lieu que nous vienne cette condamnation ou cette prétermission de la force vitale, nous pouvons donc conserver toute notre confiance en elle, et poursuivre notre dessein d'y chercher l'indication elle mode d'action de toutes nos méthodes thérapeutiques, ainsi que nous y avons trouvé la cause première de toutes les maladies. Mais avant d'entreprendre cette recherche , en vue de chaque dialhèse et de chaque afi'ection en particu-
' Cl. Bernard ; Leçons sur les propriétés et les altérations des liquides organiques, I, 9-10.
lier, il ne sera pas superflu de jeter un coup d'œil d'ensemble sur les divers et nombreux moyens dont disposent ces méthodes, dans le but de montrer que tous, sans exception, n'obtiennent leurs effets qu'à charge d'opérer sur le sang, sur sa vitalité, sur ses lésions morbides, par suite, sur ses mouvements insolites, comme le dit Stahl, c'est-àdire d'attaquer et de couibaltre, dans son principe même, la lésion morbide et son premier résultat, la fluxion, que nous reconnaissons comme le processus universel.
Préalablement à l'emploi des moyens médicaux proprement dits, le médecin s'occupe déjà d'entourer son malade de soins qui, pour n'être qu'accessoires, n'en ont pas moins leur utilité, et dont la portée n'est pas autre que celle que nous accusons. 11 commence par l'établir dans un milieu convenable, à l'abri des sensations physiques, tehes que la lumière et le bruit, ainsi que de toute exoitation morale et intellectuelle, dans la persuasion que les unes et les autres ne pourraient que retentir sur la force vitale, aggraver son trouble, et, avec lui, le désordre circulatoire qu'il provoque. Il règle de même la température de ce milieu , évitant avec une égale attention le froid qui, concentrant les mouvements à l'intérieur, viendrait en aide à la fluxion, et la chaleur, dont l'excès ne pourrait qu'ajouter à celle que la maladie va développer. En maintenant autour du malade cette chaleur dans un degré modéré, non-seulement il assure la bonne distribution des fluides, il les maintient à la surface et combat ainsi les diverses tendances fluxionnaires , mais il prépare et facilite les sueurs critiques, qui sont d'un si grand effet dans tout le cours de la maladie, et surtout au début.
En même temps qu'il prend ces précautions, le médecin prescrit le repos, auquel, il est vrai, le malade est le premier à se condamner. Sans doute le repos a pour objet de protéger les tissus, principalement les muscles et certains organes superficiels ou déUcats; mais, de toute évidence, ce n'est pas là son efl'et le plus utile. L'action musculaire,
on le sait, est uno source d'excitation et de chaleur; elle ne peut que précipiter le cours du sang et favoriser ses concentrations , outre qu'en accélérant la respiration elle exagère l'hématose et les qualités excitantes du liquide. Par le repos, on obvie à ces divers inconvénients, c'est une véritable force d'inertie opposée au trouble circulatoire ; et comme il est d'ordinaire pris au lit, cette position hori- /;ontale est un moyen de plus d'assurer la liberté, la facilité de la circulation, et de prévenir les stases.
Le derniar de ces soins préalables auquel le médecin ne manque pas de satisfaire dans les maladies aiguës, c'est la prescription de l'abstinence. Et dans quel but y a-t-il recours ? Est-ce dans une intention quelconque de modifier les solides ? Du temps où l'on croyait à la gastrite, on n'eût pas manqué de dire qu'on épargnait ainsi à l'estomac une excitation qui allaitretentir sympathiquement, tant sur l'organe malade que sur le trouble général. Mais, de nos jours, un tel langage n'est plus permis. Il est vrai que lorsque les organes digestifs seront directement intéressés, il sera prudent de leur épargner, soit un contact, soit un travail qui ne peuvent que les irriter ou les fatiguer. Mais les maladies de ces organes sont loin d'être les seules où l'abstinence soit de rigueur; celles de la tète ou de la poitrine ne la réclament pas moins. On peut même dire que ce qui la rend plus ou moins nécessaire, ce n'est pas tant la qualité de l'organe malade que le degré de la phlegmasie dont il souffre, et plus encore peut-être l'intensité de la fièvre qui l'accompagne ; c'est donc à celle-ci que l'abstinence s'adresserait : c'est le désordre circulatoire, et même, avant lui, c'est la lésion dynamique qui le provoque et l'entretient, qu'elle aurait mission de combattre et de modérer.
Si, en effet, la fièvre a pour condition essentielle une disposition morbide du sang qui en dérange les mouvements, il est naturel de penser que l'abstinence, qui tend à régulariser ces mouvements, ne le fait qu'en opérant sur
310 TllAITÉ u'HÉMATOLOGIli DYNAMIQUE.
celte disposition du liquide, en modifiant la lésion affective qui cause le désordre , et, en définitive, en abaissant le ton du dynamisme, en lui refusant tout moyen d'entretenir son exagération ou sa perversion. Et nous trouvons ici un moyen, entre mille, d'apprécier à leur juste valeur les enseignements de ceux qui, méconnaissant les conditions dynamiques du sang, se contentent de déterminer les variations de ses éléments physiques. Dans les fièvres et même dans les phlegmasies, le sang pèche essentiellement par sa moindre densité et par la perte de ses principes constituants. Si les lois de l'Hématologie aboutissaient réellement à des conséquences pratiques, comme on s'est plu à le faire accroire, il en est une qui s'imposerait tout d'abord: c'est qu'il faudrait se hâter de rendre au sang les éléments qu'il a perdus, de lui refaire sa densité abaissée ; c'est-àdire, qu'au lieu de préconiser l'abstinence, le médecin devrait, au contraire, aviser à une diète promptement réparatrice. C'est là un conseil qui n'a pu être franchement donné. Mais en signalant le danger d'augmenter Vajypauvrissement du sang, l'inconvénient absolu des saignées, et l'utilité des toniques dans certaines fièvres, l'Hématologie désigne assez la conclusion finale qu'on serait en droit de tirer de ses préceptes, puisque cet appauvrissement du sang est, suivant elle, la condition générale et caractéristique de toute fièvre, et même, disons-nous, de toute phlegmasie'. Il se peut que ces vues de l'Hématologie n'aient pas été étrangères au revirement d'opinion qui s'est fait dans ces derniers temps sur le degré d'utihté de l'abstinence dans les maladies aiguës. M. Piorry, qui donna le signal de la limiter, n'eut sans doute pas d'autre point de départ, et il n'est pas sûr que les esprits moins systématiques, comme Graves et Trousseau, qui ont opiné dans le même sens, n'aient pas obéi aux mêmes présomptions. Aussi croyonsnous que ce précepte de l'alimentation dans les maladies
1 Becquerel et Rodier; Ghim. palhol., IIS.
ACTION DES DlVEnS MOYENS. 311
aiguës no doit èlre accepté que sous bénéfice d'inventaire. Dans les maladies spéciales, où le ton est toujours plus ou moins diminué, il peut être utile d'éviter tout ce qui pourrait le diminuer davantage. Mais dans les phlogistiques, qui sont dans des conditions opposées, l'abstinence, comme moyen dépressif, conserve son indication rigoureuse. Et c'est ainsi que dans nos considérations dynamiques nous trouvons un secours assuré pour triompher des difficultés. Cette appréciation a le malheur d'être en désaccord avec certain adage des anciens; ceux-ci, toujours préoccupés de leurs humeurs, ne voient que les impuretés dont on pouvait accuser les aliments; et comme, suivant eux, les corps ne sont jamais plus impurs, impura corpora, que dans les maladies spéciales, il s'ensuivrait que c'est particulièrement à celles-ci que l'abstinence serait apphcable. Mais nous n'en croyons rien. Les maladies phlogistiques, pour n'avoir rien d'impur, ne l'en réclament pas moins, plus rigoureusement qu'aucune autre, dans le but dépressif que nous lui assignons.
289. Il est donc bien vrai : ces premiers soins, objet de l'attention du médecin, opèrent évidemment sur la force vitale et sur les mouvements du sang; l'obscurité, le silence, le calme moral et intellectuel, le repos, et enfin l'abstinence, ne peuvent offrir un genre différent d'utilité. Mais il n'en est pas autrement des moyens médicaux, ainsi qu'il va résulter d'un aperçu général.
L'abstinence ne saurait être absolue, et il faut permettre une certaine dose d'aliments dont la diète régularise l'emploi. Il est vrai que dans les maladies affectives ces aliments ne sont guère donnés que dans le but de tromper les besoins du corps et de continuer l'effet négatif et dépressif de l'abstinence. Mais dans les diathèses il n'en est plus de même: il s'agit alors de prévenir ou de corriger la perversion de la force plastique et les écarts de l'acte nutritif. Et il est clair que l'un des meilleurs moyens d'y réussir
312 TiiAiTÉ d'hématologie UVNAMIOUK.
sera l'emploi d'aliments qui, par leur facile assimilation, donneront moins de prise au néoplasme, et qui, d'un autre côté, doués de qualités toniques et restaurantes, tendront à réparer le ton du dynamisme, toujours plus ou moins compromis dans les maladies diathésiques. C'est-à-dire que ce sera le sang qui, tout d'abord, devra en recevoir une bonne et forte constitution, et des tendances plastiques plus normales.
Ainsi, dans la chlorose et le scorbut, où la perte, soit de l'un, soit de l'autre des deux principaux éléments hématologiques, constitue l'essence de la maladie, de bonnes conditions de régime concourront principalement à rétablir ces éléments perdus. No croyons pas toutefois que ce soit directement, chimiquement, qu'un pareil effet puisse être obtenu. On l'a dit pour le fer, et c'est le plus grand argument qu'on ait trouvé en faveur de l'action chimique. Rien de plus faux. Nous avons précédemment avancé que le fer du pharmacien ne va pas simplement restituer celui que le sang a perdu ; que cette perte n'est pas le fait primitif de la chlorose ; que le fer ne fait défaut que par suite de la diminution des globules qui le contiennent; qu'il n'est rétabli qu'autant que les globules eux-mêmes sont ramenés à leur chiEFre normal; que son action n'est nullement un fait chimique, mais bien un fait organique, et avant tout un fait dynamique. Nous trouvons dans le fait correspondant la confirmation de notre opinion. Quand, par l'usage des fruits acides et des légumes frais, on a contribué, pour une bonne part, à la guérison du scorbut, on a, par le fait, rendu au sang la proportion de fibrine qui lui manquait , on ne dira pas que celte fibrine lui soit venue chimiquement de ces d'aliments, oîi elle n'existe pas, et l'on sera forcé d'avouer que tout ce que ceux-ci ont pu faire, c'est d'agir sur la vitalité du sang, de le disposer par un effet plastique à la reproduction de l'élément perdu; ou, plus simplement, de combattre la lésion diathésique, le trouble dynamique, qui contrariait la reconstitution ; c'est donc toujours t\ l'action
viUnle qu'il faut aboutir pour bien coraprondre l'effet dos substaucesaUraenlaires ou autres. Et quand un régime restaurant, tonique, fortement animalisé; quand ce régime, qui ne semblerait pas plus propre à rétablir les globules que la fibrine, l'albumine ou tout autre élément du sang, contribue pourtant à la guérison de la chlorose , c'est-à-dire à la reconstitution du fer, c'est encore une preuve en faveur de noire théorie vitaliste, à l'encontre de la chimie.
Dans d'autres diathèses, il ne s'agit pas seulement de rétabUr le sang dans sa constitution, il faut attaquer et détruire des produits plastiques provenus de la vicieuse direction prise par les opérations organiques qui ont lieu sous la présidence de ce fluide. Et comme dans ces circonstances, le sang, disons-nous, pèche, non point certes par ces quelques variations élémentaires que la chimie se plaît tant à signaler, mais par des lésions dynamiques antérieures et supérieures à celles-ci, et entraînant habituellement un affaiblissement du ton vital , il s'ensuit qu'une alimentation succulente et tonique est presque toujours de mise dans des maladies telles que la scrofule, les tubercules et le cancer'. S'il est en effet un moyen de prévenir la création de ces tissus hétérologues qui, une fois organisés, font le désespoir de la médecine , c'est un régime capable de maintenir le sang dans de bonnes conditions de ton et de composition, et même, s'il est possible, de le ramener vers ces conditions, alors qu'il les a perdues et qu'il tend à s'en éloigner de plus en plus.
n est parfois nécessaire d'e.xagérer l'effet du régime tonique, de le rendre plus restaurant, c'est-à-dire de donner au sang une plus grande richesse plastique, et, par là même, de le prémunir contre ses déviations diathésiques. On y parvient en supprimant entièrement les boissons et les aliments liquides, pour ne permettre que du biscuit, de la
1 Grisolle; Pathol. int., II, 515, 443, 500. — Alquié ; Pathol. inl., II,
galelte et quelque peu de viande rôtie'. En même temps que par ce premier procédé on assure une meilleure élaboration de la matière alibile et qu'on l'empêche ainsi de fournir de nouveaux éléments au néoplasme que l'on entreprend de combattre, on peut également tenter d'agir sur les éléments anciens de celui-ci en favorisant l'absorption. C'est déjà dans ce but qu'on réduit la quantité des aliments solides, mais surtout on joint à leur usage l'emploi des préparations mercurielles, ce qui constitue le traitement dit arabique, qui peut produire des résultats d'une si grande intensité. D'un côté, retrancher autant que faire se peut les matériaux qui, élaborés par le sang, vont entretenir ou accroître la nutrition du néoplasme morbide; de l'autre, reprendre à celui-ci, par un agent fondant, toutes les particules qu'il est susceptible de céder : que peut-on faire de plus et quelle est la méthode qui se vanterait d'une pareille efficacité ?
Quel est, en effet, le mode d'action de la diète sèche et du traitement arabique? N'est-il pas vrai que tout d'abord ils assurent la production d'un sang mieux élaboré et plus plastique , une meilleure constitution des liquides vivants; que par suite la lymphe, n'ayant pas à s'exercer sur les sucs blancs ou aqueux, qui sont diminués, s'attaque plus énergiquement au néoplasme et à tous les tissus , de manière que la fibre organique en soit désséchée et que, grâce à une modification vitale profonde, la nutrition et la réparation des solides puissent se faire dans de meilleures conditions^?
290. Dire que le régime des diathèses doit avant tout être tonique et réparateur , c'est sans doute parler d'une façon un peu trop absolue. Dans certains cas, ce régime
' Tissot; Durég. dans les mal., 211.
*J. Benoît; Efficacilédu traitement arabique {Montpellier médical. IV. 27, 158).
ACTION DES DIVERS MOYENS. OlO
doit poursuivre des effets différents et variés, si bien qu'il a pu être réduit en quelques méthodes particulières qui méritent chacune une courte mention.
Au lieu d'exagérer les qualités dynamiques et organiques du sang, on cherche parfois à les déprimer, à enlever au liquide toute plasticité. Pour cela, on retranche aux malades tous les aliments solides. Valsalva réduisait les siens à 375 grammes de bouillie par jour, et à l'eau de coing donnée dans une certaine mesure\ Pouteau allait beaucoup plus loin : il n'accordait rien autre chose que cinq à six litres à'eau pure, à la glace, dans les vingt-quatre heures, et continuait ainsi rigoureusement pendant deux mois^. C'est ici un moyen violent et brutal, s'il y en a, d'affaiblir, d'enrayer la reconstitution du sang, et avec elle la nutrition d'un néoplasme ; seulement, cette diète Hquide sera de préférence applicable à des sujets robustes, chez lesquels la force plastique pèche plutôt par son excès, son exubérance, que par sa lésion ou sa perversion , comme dans les hypertrophies. On sait que Valsalva avait imaginé cette diète pour l'anévrysme actif du cœur. Mais dès qu'il s'agira d'un néoplasme anormal, où le vice de la nutrition reconnaît comme condition générale l'abaissement du ton vital, une semblable diète n'aurait plus, croyons-nous, que des inconvénients.
La diète lactée est une autre diète liquide. Ce n'est plus toutefois la cura famis, la négation absolue de toute substance nutritive, c'est l'emploi régulier d'un aliment qu'on utiUse à plus d'uneintention. Très-souvent ladialhèse aboulit à la lésion de quelque organe, qu'elle tend à détruire , et un moment vient où la fièvre hectique lui aide à précipiter les accidents. C'est dans ces cas, où l'ahmentation ordinaire n'est plus de mise, que le lait, coupé d'un tiers d'eau, peut rendre des services réels : on le prend par tasse
' Morgagni; lettre XIX, 30.
'•^ Cayol; Clin, méd., 541.
3IG TUAITK D HÉMATOLOOIH DYNA.MIUUU.
de deux en deux heures, en augmentant progressivement la dose totale jusqu'à deux et trois litres par jour , et à l'exclusion de tout autre aliment ou boisson , si ce n'est à une époque avancée du traitement, où l'on peut permettre, d'abord du pain et peu à peu les autres aliments'. Ce n'est pas cependant à la diathèse que s'adresse proprement cette diète. A moins des cas rares où un excès de ton existe, elle n'aura pas pour effet de ralentir les dégénérations organiques, qu'elle favoriserait plutôt, car on est bien revenu de son emploi banal à toutes les époques de la phthisie, indifféremment^ L'effet qu'elle produit, c'est d'apaiser la vitalité du sang surexcité, de combattre la chaleur excessive et les troubles circulatoires de celui-ci, qui constituent la fièvre hectique. Il est pourtant certains cas où la diète qui nous occupe aboutit réellement à modifier la diathèse, L'hydropisie en est le principal exemple. Et il ne faut pas croire qu'elle soit ici utile en modifiant la lésion organique du cœur, du foie ou autre, à laquelle se lie souvent l'hydropisie, pas même en opérant sur les nerfs vaso-moteurs et en facilitant ainsi la circulation capillaire, ainsi que l'insinue M. Pécholier, séduit par cette théorie un peu fantaisiste. Ce n'est pas davantage en rétablissant la proportion d'albumine du sang^; c'est plutôt par un effet altérant, c'est-à-dire dynamique, porté sur ce liquide ; c'est en agissant directement comme diurétique. Et voilà pourquoi, bien qu'il convienne de préférence dans l'hydropisie active , le lait n'en finit pas moins par être un véritable moyen empirique, applicable à toutes les sortes d'hydropisie par cause organique ou essentielle, et qui, même dans celles ou régnent la faiblesse, l'épuisement , un pouls misérable, alors qu'à tout cela se lie la dilatation des cavités du cœur, n'en doit pas moins être tenté avec espoir de succès, si les toniques n'ont pas réussi*.
* Pécholier; L'ï diète lactée, m VontiyeUier médical, XVII, 214.
2 ]bid., 217.
^ Ibid., 13, 17.
■> Ibid., XVII, 15, 20, 22.
ACTION DES DIVKns MOYENS. 317
La dièto lactée, propice à la fièvre hocliquo, n'a pas un effet assez restaurant, ne soutient pas assez les forces, pour contenir les progrès de la diathèse, et l'on a récemment entrepris de lui substituer une autre espèce de diète dont noire ami le professeur Fuster a été, en France, le principal instigateur : c'est l'emploi de la viaude crue. Dans la période avancée de la plithisie ou de toute autre maladie consomptive, car M. Fuster ne fait à cet égard aucune distinction, le malade est souvent miné par une petite fièvre continue qui le conduit rapidement à la mort. Le traitement présente alors un problème réellement insoluble. Êtes- vous tenté de restaurer, par les aliments ou les remèdes, l'organisme qui se dissout : vous aggravez la fièvre, vous jetez do l'huile sur le feu. Courez-vous au-devant de la fièvre avec quelques tempérants : vous augmentez le désordre en achevant d'abattre les forces ; il s'agit, avant tout, de relever et de soutenir : c'est alors que la viande crue peut rendre des services qu'on chercherait vainement ailleurs. Elle introduit des éléments non altérés par la coction, et qui, conservant leurs caractères normaux, sont peutêtre susceptibles d'être repris sans subir la chance de transformations successives , sans épuiser l'action du système digestif et presque sans fatigue pour lui, car ce régime e.st souvent l'unique moyen à opposer à la diarrhée qui complique si souvent et si fatalement les états colliquatifs. C'est-à-dire que par la viande crue vous remédiez à la double condition d'où découle ici tout le mal : à l'excitation qui nourrit la fièvre et à l'épuisement que celle-ci ne peut qu'aggraver. C'est doue un effet directement reconstituant qui s'accomplit dans le sang, suivant l'opinion bien arrêtée de M. Fuster, qui a bien voulu s'en expliquer avec nous dans nos entretiens famiUers. Ce fluide tempéré, rafraîchi par des éléments mieux appropriés, voit tomber son excitation fébrile , peut travailler plus normalement à sa propre élaboration, et, en apportant à l'organe malade des matériaux plus convenables, lui fournit ainsi, au-
318 TRAITÉ d'hématologie DYNAMlgUE.
lant quo la chose peut se faire, le moyen de se réparer. L'alcool qu'on ajoute ordinairement à l'usage de la viande n'a pas, dans la pensée do notre Professeur, un mode différent d'action; il est toujours destiné à faciliter l'hématose. Or, ce n'est pas chimiquement qu'un pareil effet pourra être produit, car l'alcool serait plutôt propre à augmenter la carbonisation du sang. Ce n'est pas non plus par son action excitante, qui semblerait tourner au profit de la fièvre; c'est donc par une influence dynamique spéciale, exercée sur le sang, que l'alcool compléterait ainsi les résultats de la viande crue, suivant que M. Fuster est très-disposé à le croire. De sorte que l'action directe, l'action vitale sur le sang, voilà où doit aboutir toute espèce de diète.
Il est pourtant des cas où l'on croit que l'action chimique peut être invoquée, au moins avec quelque apparence de raison. Nous avons vu les belles théories suivant lesquelles le diabète ne serait qu'une simple opération de laboratoire. Et plût à Dieu qu'il en fût ainsi pour le salut des malades, qu'on ne verrait plus voués à une mort fatale ! car une opération en sens inverse devrait sûrement neutraliser la première opération. Souhait superflu ! Il n'en est pas moins vrai que le régime fournit le principal moyen de traitement du diabète. Est-ce bien qu'en excluant les féculents, les végétaux, surtout les fruits, on prévient, comme le dit la chimie, la formation du sucre dans le sang' ? Ne faut-il compter pour rien la puissante récorporatiou que le régime animal fournit à ce liquide et l'effet dynamique que celui-ci ne peut manquer d'en ressentir ? De même, dans la diathèse calculeuse, au moyen d'un régime contraire, absolument végétal et exclusif de tout aUment azoté, on a la prétention d'empêcher la formation en excès de l'acide urique et de remédier ainsi à la diathèse*. Mais le genre de succès d'un tel régime, comme au reste de tout autre traitement,
» Grisolle; Pathol. inl., 11, 784.
' Ibid.. Op. cit., II, 406-12.
donne la mesure de ce que vaut pathologiquement la chimie, elle qui, sûre de ses actions et réactions de laboratoire, se montre ici d'une impuissance complète.
291. Nous disons que la diète des maladies aiguës a un but tout autre que celle des diathèses. Elle tend surtout à déprimer le ton de la force vitale, et, ne pouvant retrancher absolument tous moyens de réparation, elle les choisit de manière à ce qu'ils concourent à l'effet dépressif qu'elle poursuit, tout en trompant les besoins de l'économie. Elle se compose de tisanes et de bouillons végétaux, qui ne sont, comme elles, que des décoctions émollientes. Il ne faudrait pas, en effet, attribuer à ces bouillons une idée quelconque d'alimentation; on ne les destine qu'à suppléer ou compléter l'effet des tisanes, introduits qu'ils ont été par les raffinements de l'art, qui s'efforce de déplaire le moins possible au goût des malades, car ces bouillons ne faisaient pas partie de la diète primitivement constituée par Hippocrate. Celle-ci comprenait, tantôt de l'eau simple miellée, mulsa, additionnée ou non de vinaigre, réservée aux maladies les plus aiguës ; tantôt une légère décoction d'orge ; tantôt, si le cas le comportait, cette même décoction poussée jusqu'au degré de bouillie. C'étaient là trois diètes différentes que le Père de la Médecine a désignées par les noms de ténue, plus ténue, très-ténue : tenuis, exquisite tennis, summe tenuis , et dont il variait l'emploi suivant le degré d'intensité ou d'acuité des maladies'.
Quel peut être cependant le mode d'action des tisanes et des bouillons ? C'est évidemment un fait négatif , un effet tempérant qui tend à déprimer le ton de la force vitale, à abaisser la chaleur et à ralentir les mouvements du sang ; et un tel effet, ils ne peuvent le produire qu'en s'introduisantdans ce liquide, en corrigeant sa densité au profit de sa portion séreuse, dont la proportion est augmentée, et, en
' Lorry; Usage des alim., II, 365-7.
320 TiiAiTÉ d'hématologie dynamioue.
définilivo, en combaltant lu lésion dynamique qui i'all'oclo morbidcment. C'est là une idée si naturelle et si légitime que déjà les anciens n'avaient pas expliqué autrement l'effet doni nous parlons, et que, même de nos jours, on n'a pu trouver une autre explication. Ainsi, tantôt on s'est figuré qu'au moyeu des tisanes on délayait le sang, qui dans l'ardeur de la fièvre est 23orté à la condensation ' : on lui rendait sa partie séreuse, qui fait alors défaut - ; tantôt on a prétendu remédiera la plasticité du liquide', et, dans cette conviction, plusieurs ont poussé vraiment jusqu'à l'abus l'usage des boissons aqueuses. Parfois de Haeu ne les portait pas à moins de six litres par jour *. M. Piorry voudrait faire égalenient de leur emploi à très-baute dose toute une méthode spéciale de traitement pour le rhumatisme articulaire aigu, comme aussi le D'' Tourette a proposé l'eau fraîche par tasses très-rapprochées, comme le remède universel du choléra asiatique, à tous ses degrés et toutes ses périodes.
Ici, l'idée mécanique montre un peu trop l'oreille. Dans le rhumatisme , l'excès de fibrine donne au sang une grande plasticité. Dans le choléra, ce liquide^ privé, épuisé de son eau, s'épaissit à tel point qu'il ne circule plus qu'avec peine dans ses petits vaisseaux, et devient par là cause de symptômes très-caractéristiques ; on s'est imaginé qu'il n'y avait qu'à intro(Juire brutalement dans le sang une quantité d'eau aussi grande que possible, pour rétablir par ce mélange matériel sa densité normale et remplir ainsi l'indication majeure ; mais il n'en est pas de cette façon. La simple introduction de cette eau, son absorption, n'est pas déjà un fait mécanique ; c'est un acte dynamique qui' ne dépend pas de nous, comme on peut en juger par le peu de succès de la prescription du D*" Tourette dans le
1 Lorry ; Op. cit., Il, 383.
2 Tissot ; Du rég. dans les mal., 127.
Piorry; Journ. des Conn. méd.-chirur.y I, 46. ''' Grimaud; Cours de fièvres. II, 131.
choléra. Quant au rhumalisme, s'ilest vrai que d'abondantes tisanes puissent n'y être pas sans utilité, personne ne voudra croire que ce soit en diminuant directement la densité du sang, en étendant la fibrine dans une masse séreuse plus considérable, et en rendant ainsi moins sensible son excès proportionnel.
Que parle-t-on, en effet, de diminuer la densité, la plasticité du sang dans les maladies aiguës, de rendre à ce liquide la sérosité qu'il a perdue? La chimie n'enseigne-t-elle pas, ne démontre-t-elle pas que dans ces maladies la densité du sang et celle de son sérum s'abaissent constamment; , que, même dans les phlegmasies, la proportion d'eau : ^'élève légèrement, cette perte de densité s'accusant avec I d'autant plus d'évidence que la phlegmasie est plus grave, I puisque la pneumonie est celle qui la présente au 2^lus I haut degré* 1 II ne s'agit donc pas d'un effet mécanique ou L chimique qui n'aurait que des inconvénients ; il s'en iigit ; si peu, que si les tisanes et les bouillons concourent à guérir .les maladies aiguës, c'est évidemment en rétablissant la . densité du sang diminuée, bien loin d'ajouter encore à son ,1 abaissement, ce qu'ils ne peuvent faire que par une action ,qui n'a évidemment rien de mécanique.
Les anciens n'avaient pas ignoré que dans les boissons .aqueuses et un régime négatif il fallait avant tout rechercher un effet dynamique; que, par eux, on opérait salutaiirement sur la circulation, la chaleur, et par suite sur la ,'putridité- ; qu'ils étaient susceptibles de modérer l'inflammation du sang, de corriger son acrimonie, d'empêcher > par là qu'il ne se porte en trop grande abondance à la partie laffeclée^, c'est-à-dire d'opérer sur les propriétés, sur la vitahté et les mouvements du liquide, sur la fluxion, qui est t-'.e procédé universel d'où naissent les maladies ; en d'autres
• Bocquerel et Rodier; Ghim. pathol., 104.
2 Lorry ; Usage des alim., 11, 380.
3 Tissot ; Rég. mal. aig., 123, 7. 8.