TRAITÉ D'HÉMATOLOr.IE DYNAMIQUE
En dehors de ces trois fièvres classiques, le vomitii' perd de son utilité; s'il fallait s'en rapporter à l'opinion, aucune des autres n'aurait pour lui une affinité directe. Au dire des anciens eux-mêmes, (|uand la salDurre entachait l'une quelconque des fièvres spéciales, c'est qu'il y avait complication, c'est que l'affection biheuse ou pituiteuse s'était jointe au catarrhe ou au rhumatisme, à la fièvre nerveuse ou exanthématique. Nous avons signalé la difficulté de concevoir que deux fièvres, deux affections, puissent se réunir et se confondre. Nous aimons mieux croire que quand l'une de ces fièvres a révélé des signes de gastricité, ceux-ci constituent pour elle, bien moins un élément étranger qu'un accident de leur propre nature, lequel seulement a pu prendre un développement exagéré. C'est là au reste un fait universel. Rien au monde n'est mieux tranché que la distinction des maladies aiguës en phlogistiques ou spéciales, suivant la constitution ou le climat : tandis que les premières régnent exclusivement, croyons-nous, dans les pays froids ou montagneux , celui où nous vivons ne produit que les secondes; ici, pas une fièvre, pas une phlegraasie qui n'en rende témoignage. Les névroses, même les maladies chirurgicales, participent souvent à ce caractère. Et l'on ne s'étonnera pas que dans de telles circonstances le vomitif puisse être fréquemment réclamé, non pas seulement contre une complication éventuelle et mobile, mais contre un élément interne, faisant partie intégrante des maladies auxquelles il est joint.
Parmi les fièvres où son emploi est le plus fréquent, il faut citer la lièvre catarrhale. De toutes les indications qui lui sont propres, les praticiens de nos contrées n'hésitent pas à placer l'émétique au premier rang de nos remèdes les plus héroïques'. Il lui est applicable dans tousses états, si bien que, même alors qu'elle revêt un caractère grave de malignité, un émétique peut la ramener à une marche
' Roucher ; Mém. sur la fièv. calarrh., 53.
6cn<</»e '. Où est cependant la raison de celle utilité? Onu ifait valoir cette considération que l'émélique a pour effet défavoriser l'expectoration, qui est la crise habituelle de ■ la fièvre catarrhale, qu'il n'expose pas à la suppression des ^crachats, coofinae font les purgatifs, qui sont alors le plus rsouvenl nuisibles, et l'on a étayé le tout de l'autorité ' d'Hippocrate et de ses commentateurs-. Mais ce n'est là iqu'un détail. La sécrétion saburrale provoquée par l'éméttique opère surtout par le secours qu'elle apporte à la ssolution de l'état morbide, et, si la voie supérieure doit être [préférée, c'est en grande partie parce qu'elle donne raison iiaux tendances légitimes de cet état, et beaucoup moins ccomme pouvant aidera l'expectoration, ce qui n'est qu'une ccirconstance très-secondaire, à en juger par l'effet qu'aurraient ici les vrais expectorants.
L'afFmité pour les émétiques diminue déjà dans la fièvre rrhumatismale. Bien que l'on ait écrit que cette fièvre cache l\le plus souvent un élément gastrique , qui réclame ces omoyens', ce n'est point par elle-même et en vertu de son ppropre génie qu'elle contracte un tel caractère. Le rhumat lisme, au contraire, aurait peut-être plus de rapport avec il'atfection phlogistique. Mais il n'en est pas moins vrai que Ida fièvre qui en procède est le plus souvent, comme toutes Ides spéciales, entachée de saburre. Il faut alors, suivant les Benseignements de StoU, modérer la saignée, recourir aux )boissons délayantes et salines, et enfin à l'ipécacuanha réirpété plusieurs fois, dont les effets sont fort heureux*. Dans Ida célèbre épidémie de Naples, ce n'était pas ordinaireiLiment par la voie supérieure que la fièvre cherchait ses ssolutions, mais bien plutôt par les selles, qu'il impor- Uait de favoriser par quelques grammes de sel d'Epsora,
' J. Frank -, Pathol. inl., 1, 180.
2 Bordcii ; CEuvr. compl. : Rccli. sur le tissu niuq., 775.
J. Frank ; Pathol. iiit., I. 180.
* Sloll ; Med. prat., l.2\'i.
510 ' TRAITÉ d'hKMATOI.OGIIÎ DYNAMIQUE.
donné toutefois comme altérai)t autant que comme évacuant. Cependant, lorsque l'estomac lui paraissait turgescent d'impuretés, ce qui pouvait compromettre la crise par la sueur ou les urines, Sarcone ne craignait pas de faire vomir ses malades \ C'est qu'en effet, aussitôt que le rhumatisme ou la fièvre qui participe de sa nature sont entachés de spécialités, les évacuants deviennent pour eux des moyens de première nécessité.
340. Parmi les autres fièvres spéciales, aucune n'a plus de rapports immédiats avec les émétiques. Les fièvres exanthématiques se conçoivent sans peine dépouillées de tout élément saburral. Chaque jour on voit la variole, la rougeole, la scarlatine, parcourir toutes leurs périodes sans accident de ce genre ; elles peuvent au contraire revêtir un caractère phlogistique qui réclaaie uniquement la saignée. Cependant elles f^uivent la pente naturelle à toutes les spéciales; rien n'est moins rare, au moins dans nos contrées, que de les voir acquérir des signes de gastricité, et Stoll a parfaitement établi que la véritable indication était alors de traiter la fièvre sans avoir autrement à s'occuper de l'exanthèaie , c'est-à-dire de recourir uniquement aux moyens, et en première ligne aux émétiques, qui peuvent triompher de celle-là. Il faut en dire autant de la fièvre puerpérale. Assurément on ne prétendra pas que les lésions du péritoine puissent dans aucun cas mettre sur la voie de l'émétique , puisqu'elles le feraient plutôt proscrire absolument. Et pourtant, dans certaines circonstances, ce moyen devient l'ancre de salut du traitement. Les succès qu'il eut au siècle dernier entre les mains de Doulcet ont été souvent rappelés, et, dans les mêmes conditions constitutionnelles, la critique moderne en autoriserait encore l'emploi ^.
• Mal. obs. à Naples, I, 111, 117.
^ Grisolle; Palh. inl., T, 470.
Dans les fièvres marquées par des désordres nerveux et surtout peut-être vitaux, on le comprend, le vomitif, avec son efiFet perturbateur, ne devait pas être sans inspirer des craintes. Et c'est ce qui est arrivé; son emploi n'a pas paru sans inconvénients dans la fièvre nerveuse. Administrer des vomitifs et des purgatifs dans une affection où le système nerveux semble être dans un état général d'excitation, c'était, pour un médecin prudent, matière à réflexion'. Il n'y avait pas toutefois motif suffisant de se priver de ses bienfaits; Huxham, en praticien expérimenté, avait trèsbien constaté que dans la fièvre lente nerveuse les gran-
1 des évacuations étaient à redouter ; il avait vu une purgation ordinaire, donnée inconsidérément, provoquer les plus mauvais symptômes^ mais il n'en reconnut pas moins qu'un
i léger vomitif ou un purgatif du même genre lui rendaient tous les jours les plus utiles services ; et il accordait la
I préférence au premier, parce qu'il trouble moins la nature"^. Voilà donc maintenant le vomitif considéré comme moins
I perturbateur ! Gela prouve combien ces pauvres anciens,
( destitués d une bonne doctrine médicale, théorisaient le plus
r souvent au gré des circonstances, et que, comme partout, la seule chose qu'il faille voir de la part du vomitif, c'est
■ son plus ou moins d'appropriation au génie de la fièvre.
1 Le succès qu'en retira Huxham n'a pas une autre signification.
L'opportunité du vomitif ne cesse pas même dans les fîèwres pestilentielles. Leur gravité implique sans doute plus ( de précautions que partout ailleurs. Non-seulement le dy- I namisme ébranlé ou affaibli redoute toute nouvelle secousse, imais l'état du système abdominal, toujours gravement (compromis, est un motif de plus de s'abstenir. Il y a même l telle de ces fièvres, comme la fièvre jaune, qui, à raison cdps désordres que présente ce système, repousse absolu-
• Gliomel ; Dits fièvres, 184.
- lluxliam ; liss. sur les fièvres, 104.
518 TRAITK d'hématologie DYNAMKJUE.
meiil 1g voiTiilif. Cependant, à la condilion do régler sagement son emploi, on peut encore en espérer de bons résultats dans la plupart des fièvres dont nous parlons. Le précepte sur lequel insistent le plus les praticiens, c'est de le donner de bonne heure, avant que la maladie ait eu le temps d'user les forces et les organes. Ainsi, dans la peste, Larrey recommande expressément d'y recourir dès le début, et, s'il se peut, dans la période d'invasion'. Ceux qui sont le moins convaincus de cette utilité du vomitif, qui assurent même n'en avoir le plus souvent retiré aucune influence bien démontrée, s'accordent encore à reconnaître les avantages de son administration précoce*. Passé cette première atteinte du mal, un peu jjIus tard, l'émétique peut devenir subitement mortel ou aggraver horriblement tous les accidents^. Les autres pestes n'échappent pas à cette opportunité du vomitif. Le typhus le réclame ordinairement, toujours à la condition qu'il soit pris le premier, le. second ou le troisième jour*. La suette est très-souvent dans le même cas, et tout le monde connaît les bons effets qu'on a retirés de ce moyen dans les dernières épidémies de choléra, de cette maladie dont le symptôme prédominant avait longtemps suggéré des idées entièrement contraires à la possibilité des évacuants*.
Quel est pourtant ici le mode d'opérer du vomitif? On revient pour lui à la perturbation du système nerveux, cette banale invocation des théories difficiles ; on entasse les hypothèses pour expliquer le succès de l'ipécacuanha dans la période algide du choléra, on le gratifie d'un effet complexe de dépression d'abord, puis de réaction, on en fait un stimulant diff'usible très-énergique, supérieur à tous
t In Glot-Bey; De la peste, 108.
a Glot-Bey ; Op. cil. 113.
3 Puget ; Mém. sur les fièvres du Levant, 191.
■■' Hildebrand ; Tyijh. eont., 191.
^ Hriquet et Migriot-, Tr. du choléra, 531).
:les autres'. Assenions bien vagues et bien troubles, en ^ vérité ! On n'a pas compris qu'ici l'ipécacuanha n'agit en ; aucunéfaçon comme diffusible, ainsi que font, par exemple, H'étlier ou l'ammoniaque, auxquels il est impossible de le (Comparer; qu'il ne tend pas, comme ceux-ci, à rétablir i directement la chaleur, mais que son action est réfléchie ; . que c'est en amendant la maladie, en affaiblissant sa tenidance à détruire le calorique, qu'il facilite la restauration ide celui-ci. G'est-à-dire que dans les pestes l'effet du vomillifest toujom's purement anti-affectionnel, qu'il a le privi- :lége de fournir un moyen de solution à la maladie, sans , oublier toutefois le premier secours qu'il offre au début de ^ ces fièvres, d'évacuer le principe toxique qui leur donne I naissance, secours qui se confond au reste avec l'effet [ principal.
Voilà donc bien des différences dans l'indication et les r résultats du vomitif! Autant de fièvres, autant de variabi- ' lité dans la disposition de chacune à son égard. Pourquoi, . approprié comme il l'est à la fièvre bilieuse, n'a-t-il plus qu'une utilité conditionnelle dans la muqueuse, dans la rhumatismale, les exanthématiques et autres? D'où vient ijue certaines formes de la fièvre nerveuse ne lui sont pas hostiles, tandis que dans d'autres formes, commelatyphoïde, c'est le purgatif qui de beaucoup doit être préféré ? D'où \ vient enfin que les pestes ne l'admettent qu'avec de grandes :■ réserves? Est-ce l'état des organes, est-ce même la quan- ; lité de la saburre qui doit nous renseigner à cet égard ? 'Non, mais uniquement la fièvre, avec son génie affectif, a avec le degré de ton et les tendances critiques qu'elle 'Comporte. On a dit du vomitif qu'il est moins débilitant ' que le purgatif, à raison delà moindre spoliation qu'il [procure ^. On serait par suite amené à le croire aussi moins £ antiphlogistique. Ce qui ne serait qu'une erreur manifeste ,
' Bri<iuet et MigQOt ; Op. cit., 564-C3. .- J. Frank : l'alhol. int., 1, -243.
520 THAITÉ D IIÉMATOLOGllî DYNAMlnUIi.
car à ce point de vue, soit dans les fièvres, soit dans les phlegmasies qui le réclament, la pronnptiLude et la puissance de ses effets sont sans comparaison avec ceux du purgatif. Nouvelle preuve qu'il ne faut jamais apprécier un médicament par ses résultats apparents , par son action physique ou mécanique, mais plutôt par une influence élective portée directement sur la force vitale et les lésions qui l'affectent.
341. L'indication des purgatifs dans les fièvres spéciales fournit matière aux mêmes réflexions et aux mêmes réserves. S'il fallait s'en tenir aux considérations anatomiques, on se heurterait à des difficultés insolubles. Ces fièvres comportent souvent des irritations abdominales que la médecine physiologique avait essayé de donner comme leur cause réelle; et, attendu que l'action des purgatifs sur la muqueuse digeslive paraît bien y développer une stimulation plus ou moins vive, Broussais en avait conclu, à brûle-pourpoint, que cette stimula lion aboutit à l'inflammation de la muqueuse du canal intestinal, avec convulsions douloureuses des fibres de ce canal, d'où il s'autorisait à la proscription absolue des purgatifs \ Et ses adeptes n'ont pu que développer et accentuer la pensée du maître. Ils ont attribué aux purgatifs une irritation qui, bien que physiologique et passagère, n'en est pas moins marquée par l'exaltation de la sensibilité, -par la rougeur, la chalew, l'ecrhalation séreuse plus abondante; c'est-à-dire partons les signes d'un travail inflammatoire, ou plutôt d'une véritable phlegmasie des orgunes digestifs, que ces médicaments sont en possession de provoquer, tout comme les poisons caustiques, le tout accompagné de soif, d'accélération du pouls, de chaleur, d'agitation'. Et, dans la conviction où étaient ces écrivains que l'irri-
1 Broussais ; Comm. desprop. depalhol., II, 706.
^ Barbier; Mal. mccL. III, 89, 91, 192. 213, 229, 245.
TRAITEMENT DE LA FIÈVnK. 521
tation ou la phlegmasie intestinale est déjà une première et habituelle condition de la fièvre, ils se donnaient beau jeu de rejeter l'emploi des purgatifs comme dangereux, comme aggravant l'irritation, l'intensité des symptômes, jusqu'à transformer en ataœique la fièvre la plus bénigne Mais il est permis d'appeler de celte condamnation. On est complètement revenu aujourd'hui à la doctrine de la fièvre essentielle. Non-seulement on ne croit plus à cette fantasmagorie de phlegmasies intestinales auxquelles on prétendait la rattacher ; mais, alors même qu'elles existent, on est bien loin d'en tirer les mêmes conséquences contre l'emploi des purgatifs. S'il est une fièvre qui se distingue sous ce rapport, c'est assurément la fièvre typhoïde, et, chacun le sait, c'est tout juste celle où les méthodes purgatives trouvent leur emploi le plus fréquent, le plus obligatoire.
Pour expliquer une telle contradiction, serait-on tenté de revenir à la substitution, d'admettre une entérite substitutive, ainsi qu'on l'a dit de la gastrite ? Nous ne savons. Toujours est-il que les auteurs de cette doctrine alambiquée n'ont pas manifesté la moindre intention de l'étendre à l'action des purgatifs, et l'on ne voit pas vraiment pourquoi. Elle pouvait tout aussi bien s'y appliquer, au risque de soulever les mêmes difiBcultés. Il est vrai cependant qu'une foule de purgatifs, ceux-là mêmes dont l'emploi est peut-être le plus commun dans les fièvres, seraient assez difficilement gratifiés de l'action, de l'irritation substitutive, bien qu'ils ne perdent rien de leurs efi'ets avantageux. Qu'attendre, sous ce rapport, de substances telles que la manne, la casse, le tamarin, l'huile de ricin et tant d'autres? Aussi bien, à la manière un peu vague, un peu embrouillée, dont les célèbres auteurs s'ingénient à théoriser l'action des purgatifs ; à les voir invoquer concurremment diverses opérations ayant assez peu de rapport entre elles,
' Boisseau ; Piji-él. phys., 164.
522 TllAlTÈ D HKMATOLOUIE DYNAMlUIjE.
rirritation, la subslitulion, la révulsion, la spoliation, la stupéfaction , on se prend à penser qu'ils ne les ont ainsi multipliées que parce qu'aucune d'entre elles ne leur offrait assez de solidité pour mériter qu'ils s'y fussent arrêtés.
On n'a pas toujours mis son esprit à la torture pour trouver une raison organique à l'action curative des purgatifs. Alibert a déduit généralement leur utilité de l'importance, de l'impérieuse nécessité des évacuations intestinales, en même temps que de l'influetice supérieure que le tube intestinal exerce sur les autres viscères\ C'est là, on peut le dire, constater un fait bien plutôt qu'en donner l'explication, sans compter le peu que vaut ce prétendu règne de l'abdomen !
Pour la trouver, cette explication, les anciens avaient été beaucoup moins embarrassés. Suivant eux, la maladie résultait de la présence, dans les premières ou secondes voies, de matières ou d'humeurs qu'à cause de cela ils appelaient morbifiques ou peccantes; et quand le purgatif guérissait la maladie, c'est qu'il avait expulsé ces matières. C'était là, convenons-en, une très-commode théorie, qui, de plus, avait ce précieux avantage de correspondre exactement aux nécessités de la pratique. Mais nous avons vu ce qu'il faut penser de ces matières ou humeurs, dont la critique n'a nullement accepté le rôle ni même l'existence, bien qu'au sujet de l'une d'entre elles, la bile, elle^ ne soit pas encore parvenue à trancher complètement la question. Et les anciens eux-mêmes s'étaient montrés si peu explicites sur le fait de cette existence, qu'ils ont compliqué, obscurci la théorie avec les divers états ou propriétés dont ils se condamnaient à gratifier les humeurs. Dans les cas spéciaux, ils voyaient celles-ci revêtir des différences de couleur, de consistance, de caractère, et ils attribuaient à ces différences la spécialité du cas, tandis qu'elles étaient plutôt le résultat de l'influence anomale
1 Alibert; Mat. méd., I, 263-4.
THAITIÎMKNT DU LA FUh'IU:. 5'23
que l'atfection morbide, que la maladie exerce sur le sang et ses actes de plasticité. iMais, cause ou effet, ces différences n'en représentaient pas moins les lésions affectives, l'état dynamique, dont, à leurs yeux, elles étaient, disons-nous, simplement l'emblème ; et c'est par là qu'ils se sont rapprochés autant que possible de la vérité et que leurs enseignements ont gardé et garderorit cette certitude, cette fixité, surtout cette utilité, qui sont un gage de durée, à quoi ne sauraient prétendre tous les systèmes savants qui s'évertuent à les dénigrer.
Ni i'Organicisme, ni l'Humorisme ancien n'expliquentdonc l'utilité des purgatifs dans la fièvre essentielle. Tout à l'heure, à l'occasion du traitement de la phlegmasie, on y reviendra, on invoquera surtout de leur part l'effet révulsif, à raison de l'activité sécrétoire qu'ils suscitent sur la muqueuse intestinale. Mais celte activité sécrétoire soulève de bien autres questions que son effet réellement révulsif, ainsi qu'on peut s'en convaincre quand c'est la peau qui en est le siège. D'ailleurs, dans la fièvre essentielle, il n'existe nécessairement nulle part d'irritation, d'inflammation: il n'y a donc rien à révulser, et c'est par un tout autre procédé que les purgatifs obtiennent alors leurs effets.
Si nous n'avons pu indiquer, de la fièvre essentielle, I qu'une seule cause possible, positive : l'impulsion, le trou- 1 ble communiqué au sang par l'affection morbide, il est I évident qu'un moyen quelconque ne peut devenir curatif < de la fièvre qu'à la condition de combattre, de réprimer ! l'affection, la lésion dynamique qui a donné l'impulsion , I et c'est là ce que font les purgatifs. Ils donnent satisfaction ; à la tendance qu'ont toutes les maladies spéciales à se juger 1 par les sécrétions internes, et mettent ainsi fin au trouble I morbide. C'est donc toujours, de leur part, l'action dynat mique ou du moins l'action destinée à modifier l'état '.dynamique; et par là seulement se conçoivent une foule ; de préceptes relatifs à l'emploi des purgatifs, dont les con- : sidérations organiques ou humorales ne nous donneraient
524 TRAITÉ D lIÉMATOLOfiIE DYNAMIQUE.
nullement raison. Ainsi, il s'en faut qu'ils doivent être administrés indistinctemenlà toutes les époques de la fièvre; ils doivent en outre être choisis à l'orcasion, suivant qu'ils opèrent sur la portion moyenne ou sur une portion plus ou moins inférieure. N'est-ce pas dire que leur emploi se règle uniquement sur la nature affective de la fièvre et sur l'étal ou le degré de la force vitale qui lui correspond? C'est même cette nature affective qui, seule, décide lechoix entre le vomitif et le purgatif. Assurément s'il ne s'agissait que d'irritation et de révulsion, il importerait assez peu, le plus souvent, que cette révulsion portât sur un point un peu plus ou un peu moins élevé de la muqueuse digestive, à quelques centimètres de distance. Si cependant il n'en est pas ainsi et qu'il soit telles circonslances qui réclament l'un exclusivement à l'autre, et vice versa, on est bien obligé de croire que c'est le génie de la fièvre qui le veut ainsi, parce qu'il tend lui-même vers telle ou telle région. Cherchez de cela une autre raison, dans un fait organique ou dans telle qualité de l'humeur, vous ne la trouverez pas. En tout cas, la corrélation entre les deux moyens n'en est pas moins évidente; et si nous avons pu affirmer l'action anti-affective du vomitif, nous sommes en droit d'étendre aux purgatifs la même affirmation.
342. Parti de ce point de vue, essayons de le justifier en appréciant le degré d'affinité que chaque espèce de fièvre témoigne pour les purgatifs. Tout d'abord la fièvre bilieuse, qui s'accommode si bien du vomitif, ne devait pas retirer des purgatifs les mêmes avantages, et c'est ce que confirme l'observation. Stoll, qui a si bien étudié la fièvre bilieuse, après y avoir constaté le grand succès des émétiques, était d'avis qu'ils ne pouvaient être supplées jMr le purgatif; que, la matière morbifique étant alors accumulée dans l'estomac, cet évacuant ne peut rien contre elle ou ne fait qu'aggraver la maladie, parce que la dite matière est par lui répandue dans les longs replis de l'intestin, ou
elle est livrée à l'absorption pour être portée dans le sang. Purger alors n'est donc, aux yeux du grand observateur, qu'une pratique pusillanime qui, notamment dans la pleurésie bilieuse, n'eut que peu ou point d'avantage, et ne tît \q phi.s souvent qu'augmenter le mal et la fièvre'^.
A ne considérer la contre-indication qu'au point de vue (les lésions organiques, on ne la comprendrait pas vraiment. Le purgatif est, à tout prendre, un -moyen plus doux, exige moins d'efforts et constitue un acte moins contre-nature que le vomitif, et Tonne voit pas que là où celui-ci a un plein succès, l'autre ne doive attendre que des revers. On ne serait pas plus heureux en prenant les matières dans leur état concret, comme faisaient les anciens, l'unique but étant alors de les expulser, A le faire par le haut ou par le bas, lesuccès pouvait être plus ou moins facile, ou complet, ou prompt , mais sans pouvoir présenter cette opposition positive que nous signalons. C'est, dit, il est vrai, Stoll, c'est qu'on répand ainsi la bile sur une plus grande surface. Chimère, en vérité! car non-seulement l'absorption ne se prouve, ne se conçoit même pas; mais dans la fièvre bi- Ueuse, la saburre, pour appartenir plus spécialement à l'estomac, ne s'étend pas moins aux intestins, comme dans la plupart des autres fièvres, où le purgatif réussit pourtant le plus souvent. De sorte que si l'on veut se donner une raison sérieuse du fait, il faut toujours en venir à dire que c'est le génie affectif, la tendance propre de la fièvre, qui jouent ici le véritable rôle ; que ce génie et cette tendance la poussent invinciblement à chercher sa solution par la voie supérieure, comme d'autres fois par l'inférieure, et que c'est là l'unique motif du choix qui doit être fait entre les évacuants par haut ou par bas.
Lors donc que Sydenham assure que rien ne rafraîchit tant que la purgation et ne guérit aussi heureusement et aussi souvent la fièvre', il faut l'entendre avec quelque ré-
' stoll ; Méd. pral.. I, 39, 40, 9.
■■^ Sydenham ; Méd. pi'al., II, 327.
serve, et, sans l'iiabilude constante du grand praticien de faire précéder la purgation de la saignée, il eût probablement lui-même modifié son dire. Nous voyons, en effet, que la fièvre bilieuse s'accommode fort mal de cette voie, et même dans celle de nature muqueuse, aussitôt que le génie bilieux se met de la partie, ainsi qu'il arriva dans la fièvre de Gôttingue, les purgatifs, môme les plus doux, cessent d'y avoir leur succès accoutumé'.'
Les fièvres catarrhale et rhumatismale ne s'accommodent guère mieux des purgatifs, nous nous en sommes assuré. Cependant, lorsque le vomitif a fait son œuvre, ils ne sont pas sans utilité, ils peuvent même servir à lui préparer la voie. Dans la première de ces fièvres, Stoll, qui professe la prééminence du vomitif, le faisait volontiers précéder de délayants et de fondants; souvent même il lui arriva de s'en tenir aux eccoprotiques et aux j^urgatifs par épicrase"^. Dans la seconde, tout en persistant à préférer le vomitif, il reconnaît aussi les avantages de l'emploi des sels, qui lâchent modérément le ventre^, c'est-à-dire que, dans un cas comme dans l'autre, tout en acceptant l'indication du purgatif, il n'y satisfaisait qu'avec la prudence nécessaire. Dans la fièvre rhumatique de Naples, où les évacuants durent céder le pas à des moyens spécifiques et mieux appropriés, ils n'eu rendirent pas moins de signalés services. Avant d'en venir à ces spécifiques , il fallut disposer les humeurs , diminuer leur volume, sans quoi ils n'auraient fait que;e/er de V huile sur le feu. Et c'était en évacuant les impuretés /nie^ïma/e^. que Sarcone assurait le succès de son traitement, même dans la pleurésie et la pneumonie, qui participèrent du génie de cette fièvre; et bien que, dans les maladies de poitrine, on doive regarder comme suspecte la liberté du
' Rœderer et Wagler-, Mal. inuq., 115, 1-41 2 Stoll : Méd. prat., l, 2\i.
Ilnd., 214.
ventre, la purgation fat souvent utile ou nécessaire pour compléter la cure ' .
Dans la fièvre nerveuse, la même réservées! impposée à l'usage des purgatifs. Dans cette fièvre, où le dynamisme est toujours plus ou moins gravement compromis, on redoute la débilitation qui suit des pertes trop abondantes. Et c'est pour cela, nous l'avons vu, qu'Huxham préférait le vomitif. Il appréhendait la purgation, même la plus orc^maire, et s'en tenait le plus souvent à des lavements de sucre, de lait et desel^. Toutefois il est telle forme de cette fièvre, comme la typhoïde, qui s'accommode très-bien des purgatifs réitérés, même tous les jours, suivant une méthode très en honneur. Et comment expliquer leur utilité? Est-ce par la propriété qu'ils auraient de favoriser la chute des eschares et de délerger la surface des ulcérations , ainsi que le prétendent ceux qui ne cherchent partout que des effets mécaniques^? Non, car nous les croirions bien plutôt propres à aggraver ces lésions, données dans cette fièvre comme fondamentales. C'est bien mieux, selon nous, comme toujours, en offrant au dynamisme une voie de solution pour le trouble morbide dont il est affecté.
La fièvre muqueuse a plus de rapport avec la médication dont nous parlons. Ce serait peut-être celle qui s'en accommoderait le mieux, suivant l'opinion deStahl, que la purgation convient dans la dégénération pituiteuse*. Bans l'épidémie de Gôttingue , même avec la participation du génie bilieux qui imposa le vomitif, il fallut l'additionner de quelques substances laxatives, sirop de chicorée, manne, oxymel, etc. Mais dans le cas où la maladie fut réduite à son caractère purementmuqueux, les évacuants abdominaiix durent être avant tout administrés. On les donnait dès les
' Sarcone; Op. cit., I, 121, 1G8.
- Essai sur les fièores, 105.
In Grisolle; Puthol. int., 1, 49.
* Grimaud; Cours de fièvres, IV, 140.
premiers jours si le ventre était resserré. Seulement, en cas de diarrhée, il fallait les éviter. Les laxatifs les plus doux, même les salins, à plus forte raison la rhubarbe, employée à doses fractionnées, étaient alors mm utilité'.
Une autre fièvre où les évacuants intestinaux sont plus démise que le vomitif, c'est la fièvre atrabilieuse. Seulement, suivant le conseil de Grant, il faut compter moins sur l'intensité que sur la continuité de leur action. Et c'est pourquoi l'illustre praticien avait l'habitude de n'employer alors que la manne, le tartre sohible, les apozèmes purgatifs, pris tous les matins^. Van Swieten recommandait de même de s'abstenir des purgatifs violents, ne fortioribus purganiibus datis
Dans les fièvres pestilentielles, les évacuations intestinales ne sont pas sans doute répudiées directement par la nature de la maladie. L'état de putridité considérable qui les accompagne ordinairement semblerait même les autoriser le plus souvent. D'un autre côté, la prostration vitale, qui est un autre de leurs caractères habituels, rend toujours plus ou moins chanceux l'usage de moyens qui, à rai.son des perles abondantes qu'ils provoquent, débilitent l'économie, et ce n'est qu'avec la plus extrême prudence qu'on peut y avoir recours. La fièvre jaune est celle qui aurait le plus de tendance à se juger par les selles; et c'est surtout dans les cas où cette tendance se manifeste qu'il est permis d'employer les purgatifs, à charge de choisir les plus doux, tels que la manne, le tamarin, l'huile de ricin, le calomel, et au besoin les sels neutres*. Le typhus ne répugne pas non plus à la purgation , mais il faut aussi savoir la dispenser d'une main prudente, se borner aux simples cathartiques, car rien n'importe plus alors que d'éviter le dévoie-
' Rœderer et Wagler ; Mal. muq., 140, 135. 105.
2 Grant ; Rech. sur les fièvres, I, 419.
3 In Boerhaave; Corn., III. 488. — Aphor. 1101. Devèze -, Tr. ch' la fièvre jaune, ll'l.
ment et surtout les phlegmasies intestinales, qui suivent si ;;facilement l'emploi de ce genre de moyens. C'est surtout jdans la peste que notre médication devient de plus en plus impossible. Pour peu qu'elle participe du génie inflamma- '.toire, les plus doux laxatifs, les lavements eux-mêmes exposent à des diarrhées qu'on ne peut plus tard modérer. EBien plus, le resserrement du ventre n'est nullement nuisibble. Julius Palmarius et Diemerbroeck ont constaté, pendant itles épidémies qu'ils ont observées, que les malades constirpés guérissaient, tandis que ceux ayant des flux, spontanés ou provoqués, périssaient presque tous. Même dans les pes- Ittes gastriques, alors que la plupart des signes indiquent les évacuants, il n'y faut recourir qu'après les premiers jours, ;let savoir n'employer que les plus doux * .
Il est donc permis de l'affirmer, dans cette variabilité ide l'emploi, de l'utilité et du succès des purgatifs suivant l'espèce de la fièvre, variabilité constatée par les observaj.tions de tous les âges, on perdrait son temps à invoquer leles raisons organiques aussi bien que les théories humorales. 11 n'y a que le Vitalisme qui puisse se vanter d'en jidonner une explication valable, et ceux qui crient tant conirtre la nullité ou l'impossibilité de ses applications pratiques idoivent commencera croire qu'il n'y a pas de doctrine plus (.féconde. L'emploi des purgatifs dans les fièvres, tout •comme celui des émétiques et de tout moyen thérapeutiique quelconque, cet emploi n'a d'autre indication et d'autre •e'ègle que le génie propre de la fièvre, le plus ou moins Ide tendance qu'elle a à se juger par la voie intestinale, et .aussi le degré de ton du dynamisme, qui impose toujours Ides ménagements.
I 343. Quelque puissance, quelque valeur que nous accordions à la médication évacuante , nous devons reconaiaître qu'elle ne constitue pas le traitement des fièvres tout
' J. Frank; Palliol. inl., 1, 338, 453, 348, 350.
530 TRAITÉ o'HÉMATOr.Or.IE DYNAMIQUE.
entier. Elle apporte à toutes un socours général, nécessaire; mais, si l'on excepte peut-être la fièvre bilieuse, ce secours ne suffit pas, il faut en même temps s'occuper delà lésion morbide, qui forme plus spécialement le caractère de chaque espèce, et nous pouvons montrer qu'on ne le fera ulilementqu'à l'aide des seules considérations dynamiques.
Nous avons eu occasion de remarquer l'aptitude bien tranchée de la fièvre bilieuse pour les boissons froides el acides, et celle des fièvres catarrhale et rhumatismale poulies tisanes chaudes el diaphoréliques, ainsi que l'impossibilité de remplacer les unes par les autres. C'est là un fait peut-être peu remarqué parce qu'il est vulgaire, et dont plus d'un cependant pourrait trouver la théorie embarrassante. Nous voudrions bien savoir ce qu'en dirait un organicien, un mécanicien, un pathologiste cellulaire; en un mot, un malérialisle, à quelque litre que ce soit: si ce serait la lésion de tissu qu'il ferait valoir, ou le degré d'injection, ou la chute de l'épithélium, ou la formation de jeunes cellules, ou toute autre circonstance physique ejusdem farinsB. Et le chimiste serait-il plus heureux? Trouverait-il dans quelques combinaisons alcalines la raison du succès de la limonade, el dans une combinaison différente celle de ses revers? Nous croyons, quant à nous, qu'il s'agit ici d'un fait tout vital, tout dynamique ; que le froid et l'acide guérissent la fièvre bilieuse, la chaleur et la diaphorèse les fièvres catarrhale et rhumatismale, parce qu'il y a entre le remède et la lésion affective un rapport de nature qui va à afl'aiblir et à détruire celle-ci. Tout le secret est là. On criera à l'obscurité, à l'abstraction ! on dira que ce n'est pas expliquer le fait, mais tout au plus le constater! Et quand cela serait ! Ne vaut-il pas mieux s'arrêter aux limites de notre entendement que de se résigner, pour aller au-delà, à patauger dans des considérations impossibles? N'y a-t-il pas plus de logique el surtout de clarté ? Exisle-t-il, nous l'avons dit, une seule science qui puisse se vanter de remonter jusqu'à l'origine de ses phénomènes ?
I Ceux de 1 eleclriciLé, dugalvanisme, de l'attraction molécullaire ou céleste, sont-ils expliqués autrement que par des I théories qui ne sont, pour le moment, que de pures hy- I pothèsBs, souffrant, à ce titre, tout plein de desiderata, et 1 les savants se croient-ils, pour cela, moins assurés dans 1 leurs enseignements? Pourquoi, dès-lors, exiger qu'ilen soit ; autrement de la médecine ? Est-ce que quand elle a con- ; staté un certain nombre de faits, et qu'à l'aide du Vitalisme lelle a su en déduire des lois générales, elle n'a pas satis- Ifait à sa tâche, et y a-t-il une science quelconque qui fasse i autrement ou mieux ?
Il résulte également des remarques précédemment énonicées que, des divers médicaments entrant dans le traite- 1 ment des fièvres, les uns ont, avons-nous dit, pour but et I pour résultat de soutenir le ton, les forces du dynanisme. îS'il ne s'agissait pas d'autre chose, il saute aux yeux qu'il me serait pas nécessaire de varier les substances; la même • suffirait dans toutes les fièvres, à la seule condition d'en [ proportionner la dose au degré d'abaissement que ces fortces auraient pu subir. S'il n'en est cependant pas ainsi, si -dans la fièvre bilieuse quelques amers, et par-dessus tous ; le quinquina, sont capables de remplir l'indication; si dans lia muqueuse il faut déjà se préoccuper d'une excitation un Lpeu plus forte, qu'on produit au moyen'de la cascarille; si e enfin, dans la nerveuse, c'est plus résolument vers les antisspasmodiques et les diffusibles qu'il faut se retourner, tels cque la valériane, le camphre ou l'éther, n'est-il pas vrai .qu'il s'agit de bien autre chose que d'une question de lion, et qu'on cherche en outre à mettre l'impression du Lmédicament en rapport avec la lésion morbide affective ; 'jqu'en un mot, c'est l'amendement dynamique de celle-ci qque l'on poursuit? N'est-il pas vrai surtout que cet amendelïïnent, on ne saurait le déduire de l'effet porté directement ssur les tissus, lequel, ainsi que nous l'avons maintes fois "Observé, bien loin d'aboutir à une modération de la fièvre, un'amènerait que sa surexcitation; que l'action chimique ou
autre n'a pas davantage lieu d'être invoquée, et que le seul moyen d'expliquer les phénomènes, c'est d'admettre, ainsi que nous le faisons, que le médicament a la propriété spéciale d'amender efficacement lu lésion morbide qui constitue la fièvre ? Mais nous pouvons fournir des arguments plus convaincants. Il existe, pour les fièvres spéciales, deux moyens de traitement, l'opium et le vésicatoire, qui, bien que plus particulièrement utiles à certaines d'entre elles, n'en conviennent pas moins à toutes en général, et il s'agit de rechercher s'il est possible de bien comprendre leurs effets autrement que par l'influence dynamique affective que nous prêtons à tous.
Si, de but en blanc, nous demandions à un médecin de s'expliquer sur l'indication de l'opium dans les fièvres : à coup sûr et de quelque philosophie qu'il s'inspirât, il y serait peu favorable. Avec sa théorie du spasme, GuUen devrait , plus que personne , croire au pouvoir sédatif de l'opium. Il n'eu a pas moins convenu que ce remède dangereux est alors extrêmement nuisible et aggrave les symptômes inflammatoires^ . Et cela, après une étude consciencieuse et telle qu'il n'en a pas consacré de semblable à un autre agent de la matière médicale. Cependant l'effet tempérant et antipyrétique de l'opium est démontré par les plus grands médecins et par les observations les plus positives ; c'est dans la fièvre rhumatismale qu'il devait avoir son succès le plus assuré. Pendant l'épidémie de Naples, Sarcone ne trouva qu'en lui la faculté salutaire de calmer le principe d'excessive irritabilité qui causait le désordre, et de faire naître dans les vaisseaux cette douce rarescence qui préparait la crise^; et l'effet de l'opium porte si bien ici sur la lésion qui cause la fièvre et le trouble circulatoire, que nous le verrons conserver tous ses avantages dans les fluxions locales et les inflammations. La fièvre catarrhale
' Cullen ; Mal. viéd., II. 248.
^ Sarcone ; Mal. obs. à Naples, l, 121-3.
n'est pns moins favorable à l'emploi de l'opium, et, dans la grippe de 1837, nous avons vu Caizergues en faire l'usage le plus heureux, ainsi que de la belladone, de la poudre de Dower, et des calmants en généralV Mais c'est dans la variole que Sydenham en a retiré des eEFets merveilleux, constatés, et même étendus à d'autres exanthèmes par les auteurs les plus illustres et les plus modernes'^. Lors donc que, l'éruption de la variole étant achevée, surtout si elle est confluente , la chaleur du sang est dans une trop grande agitation, à son plus haut degré, et que l'état de la tète fait appréhender le délire, alors, c'est-à-dire vers le sixième jour, Sydenham donnait le narcotique dans le but de calmer le trop grand mouvement du sang et des esprits, et de permettre à la fièvre d'achever sans trouble ses périodes.
Dans quelque maladie que ce soit, aucun remède, même Aq quinquina dans la fièvre intermittente, n'est aussi bien indiqué, et l'action du narcotique, pour Sydenham, I était si bien tempérante d'une façon directe et absolue, I qu'il en augmentait la dose en proportion de la jeunesse let de la vigueur du malade ou de la violence des symptô- ^mes, poussant parfois cette dose jusqu'à trois fois par ijour une once et demie de sirop diacode ou 24 gouttes I de son laudanum, c'est-à-dire près de 20 centigrammes (d'opium Enfin, dans la peste, l'opium ou ses composés ont aussi été recommandés, non sans succès *. Il serait, I pensons-nous, superflu d'insister : voilà un médicament qui I dans la fièvre inflammatoire et les maladies phlogistiques ïserait incendiaire et ne pourrait qu'aggraver le trouble cir- (culaloire, la chaleur, tous lessymptômes morbides; le voilà iqui dans certaines fièvres spéciales jouit d'une véritable ^spécificité, et dans toutes est en possession de fournir le .^secours le plus utile. Qu'on vienne après un pareil fait
' Gaizergufis : Rapport sur la grippe, 7 ^-8. ^ Tiovisseau el Pidoiix ; Tr. delhérap., Il, 32. ^ Sydenham; Méd. prat., II, 115-17.
Trousseau ol Pidoux , loo. cil., 36.
534 THAITÉ I) HKMATOI.OGIE DYNAMIQUE.
invoquer les raisons organiques, chimiques, mécaniques; parler de cellules, de nerfs vaso-moteurs, de toute autre circonstance du genre de celles que l'on aime tant à glorifier, aucune, nous en portons le défi, aucune n'expliquera cette double propriété de l'opium de nuire dans un cas et de guérir dans l'autre. Pour le comprendre, l'unique ressource est de se dire que là l'opium ajoute à la lésion affective, et qu'ici il tend à la détruire, et qu'avec elle sont alors amendés et emportés les symptômes fébriles qui en dépendaient. Au reste, les mêmes conclusions vont nous être fournies par le second des moyens que nous examinons, le vésicatoire.
344. Attribuer à un agent irritant par excellence comme le vésicatoire, à une substance vénéneuse et caustique comme la cantharide, la propriété de guérir la fièvre, c'està-dire d'apaiser et de dissiper le désordre et la chaleur morbide du sang, c'est proposer un problème insoluble pour tout autre que le vitaliste. Tout ce que les matérialistes ont trouvé à considérer dans le vésicatoire, c'est la plaie qu'il produit, au moyen de laquelle ils allèguent la révulsion et ses prétendus effets. A l'occasion des phlegmasies, où ses effets sont principalement invoqués, nous essayerons de montrer les illusions qu'on se fait à cet égard, d'établir que cette révulsion constitue bien moins un déplacement des phénomènes de la phlegmasie qu'un enraiement, une suppression de la fluxion et de ses suites. En tout cas, ce n'est pas à la révulsion qu'il serait possible de rapporter l'action utile du vésicatoire dans certaines fièvres; la plupart n'ont rien à révulser, leur condition essentielle consistant bien plutôt dans le trouble général que dans la légère fluxion propre à chacune, qui les caractérise, mais ne les constitue pas. C'est donc à un tout autre mode d'action, et en attendant de le comprendre, nous pouvons attester la certitude du fait clinique que nous invoquons.
TRAITEMUNT DE LA FIÈVKK. 'r>Oi^
C'est encore la lièvre rluunatismalo qui fournit l'exemple le plus avéré de l'utilité du vésicatoire. Dans l'épidémie de Naples. ce n'est pas, il est vrai, sur lui que Sarcone se reposa principalement. A moins que la maladie ne menaçât d'une jetée sur quelque partie interne, il s'en abstint même ordinairement. (Cependant, si, la période aiguë finie, lafièvre languissait ou faisait craindre une récidive, son application lui parut convenir expressément, ce qui suffit à légitimer l'indication, réserve faite du moment le plus aigu de la fièvre ' . Toutefois StoU a été plus loin et ne s'est pas arrêté devant cette réserve. Il a vu le vésicatoire faire merveille dans la fièvre rhumatismale, alors que le pouls était dur et fort^ qu'il existait un gonflement douloureux des mains et des genoux, et des douleurs vagues par tout le corps. La seule circonstance qui lui parût devoir concourir au succès, c'est qu'il n'existât aucun signe de saburre -. Ici, la spécialité du moyen ne saurait être méconnue : c'est bien au moment de la plus grande intensité de la fièvre qu'il parvient directement à en apaiser tous les symptômes. Ce qu'il ne peut faire qu'à la condition d'atteindre la lésion affective elle-même qui la met en mouvement, car il est tel autre genre de fièvre où, les mêmes signes d'acuité et de violence étant supposés , le vésicatoire serait loin d'être modérateur.
Une seconde preuve de l'efficacité de celui-ci se tire de la fièvre catarrhale. Déjà Sydenham en avait nettement posé l'indication. A propos des épidémies de 1675, 1679 et 16b5, il n'est pas, il est vrai, explicite sur leur nature ; mais le professeur Fuster, qui a fait une si savante étude de l'aflection catarrhale, a cru pouvoir les y comprendre^. Or, clans ces trois fièvres, qu'avec son ignorance de leur vrai caractère il intitule, l'une de fièvre comateuse, l'autre de ma-
1 Sarcone: Mal. obs. à Naples, I, 123. ^ Stoll; Méd. prnl., I, 17.
Fuster, Mon. de Caj}'. calarrk., 124, 59.
53t) TIIAITK U HÉMATOLOGIIÎ DYNAMIQUE.
ladie nouvelle, la troisième de nouvelle sorte de fièvie ; dans ces fièvres, qu'à vingt ans de distance il sait pourtant trèsbien rapprocher l'une de l'autre et toutes trois de la fausse péripneumonie, Sydenham inaugura, comme moyens de traitement, la saignée, et, le môme jour, le vésicaloire, lequel, suivant la remarque qu'il en fait, était loin d'avoir été utile dans ses autres constitutions. Pourquoi donc cela? Pourquoi ce même moyen réussit-il ici et point ailleurs? Le grand praticien n'en indique qu'une raison : c'est, dit-il, qu'il dérive la matière portée à la tète. Mais au moment où il l'appliquait, tout à fait au début, il s'agissait bien moins de rappeler la matière de la tête, où elle n'avait pas eu le temps de se porter, que de l'empêcher d y monter. Et ceci, c'est en prévenant le mouvement fluxionnaire, c'est en modifiant la fièvre dans son essence, en rompant sou essor, qu'on pouvait espérer d'y réussir'. D'ailleurs, il n'est pas de fièvre où l'on ne doive ainsi garantir quelques parties; d'où vient que le vésicatoire n'y réussit pas toujours/ N'est-ce pas que quand le succès co'uronne son emploi, il faut lui supposer un rapport spécial avec la nature du mal? Que ce rapport existe entre lui et la fièvre catarrhale, c'est au reste ce dont on ne saurait douter. Dans la constitution de février 1743, Huxham déclare que le vésicatoire fut le moyen par excellence dont on ne put se passer. Peruiilia fuere, oiec omittenda vesicatoria^ . Et tous ceux qui ont étudié l'élément catarrhal ont proclamé la nécessité de recourir de bonne heure au même moyen^.
Il s'en faut que les autres fièvres soient aussi favorables à l'emploi de celui-ci. La fièvre inflamuiatoire, au contraire, y répugne formellement. Tout ce qui peut exciter la peau, les sinapismcs légers, les bains de pied euxmêmes, à plus forte raison les vésicants, doivent être alors re-
1 Sydenham; Méd.prai., I, 280; II, 37, 305.
2 Du Acr. et Morb. cpid., I, 8t.
J. Quissac ; Uoctr. des élém. morb., I, 272.
jetés commedangereua-y en tant qu'ils ajoutent à l'irritat ion dit icœur* . Ces préceptes se ressentent sans doute de la doc- Itrine absolue qui les a dictés : ils n'en expriment pas imoins une vérité pratique, reconnue de tout le monde. IMéme parmi les fièvres spéciales, le vésicatoire est loin I d'avoir un succès constant, La fièvre muqueuse, entre au- Itres, ne s'en accommode pas toujours. Dans l'épidémie de iGôttingue, c'est en vain qu'on y eut recours : on tourmenttait les malades et on ne les sauvait pas^. La fièvre bilieuse répugne encore plus : StoU accuse alors la rentrée de la tbile dans le sang' et Tissot le mélange de la partie alcalline des cantharides avec ce liquide, dont elle elle favorise lia dégènéraiion septique*. Nous ne prétendons pas toutefois texclure le vésicatoire de toutes les fièvres spéciales. Nous sserions plutôt disposé à croire qu'il peut, dans la plupart, prendre de^ services réels , en évitant pour son application, ssoit la trop grande excitation, soit, et encore plus, le trop ggrand abattement des forces, qui le ferait aboutir à la ganigrène, ainsi qu'il arrive dans les maladies putrides et pesllileniielles. Seulement son utilité dans les autres fièvres iin'est pas comparable à ce qu'elle est dans la rhumatismale :>etla catarrhale, où elle jouit d'une véritable spécificité.
Où trouver cependant la raison de la différence ? Le wésicatoire étant essentiellement irritant, on serait tenté, «urtout en tenant compte de son efi"et dans la fièvre inflammatoire, déjuger son emploi, d'autant mieux indiqué que
Iaa fièvre comporterait moins d'excitation. Et pourtant c'est aa fièvre rhumatismale, c'est-à-dire celle dont la teinte àhlogistique est la plus accentuée, et, après elle, la fièvre catarrhale, qui le réclament principalement; et cela, non woint après l'amendement de leur période aiguë, mais
* Boisseau; Pijrét. phys., 120.
' Rœderer et Wagler; Mal. muq., 108.
' Méd. prat., I, 31.
* Fièvre Ml., 139.
538 THAITÉ D IIÉMATOLOriIE UYNAMIQUE.
au début, alors que leur caractère de violence et d'irritabilité est dans toute sa force. Gomme dans ces fièvres il existe une fluxion plus ou moins marquée, soit sur les articulations, soit sur les muqueuses, on a pu s'imaginer aussi que le vésicatoire venait à leur secours en déplaçant ou en dissipant ces fluxions, en rappelant, comme disait Sydenham, les matières qui les constituent. Mais ces mêmes fluxions, nous le savons, n'ont rien à voir dans l'étiologie de la fièvre : elles en sont purement l'efïet, et se borner à les combattre serait ne pas faire grand'chose pour la guérison de celle-ci, qui, continuant son cours, ne tarderait pas à les reproduire. C'est donc bien à la fièvre ellemême, au trouble morbide d'où elle procède, que s'adresse directement le vésicatoire. Et c'est ainsi que l'on comprend qu'il puisse opérer différemment, suivant le cas. Les fièvres inflammatoire et bilieuse ont aussi leurs fluxions, et si, bien loin de les dissiper, le vésicatoire ne tend qu'à les aggraver, il faut bien croire que c'est par la raison qu'il n'est plus en rapport avec le trouble affectif, principe des unes et des autres, et que la prétendue révulsion n'existe pas.
L'action du vésicatoire est donc entièrement dynamique. Or, quelle est la voie, quel est le mode intime par lesquels elle s'accomplit ? Faut-il croire que son grand effet est d'opérer une distribution plus égale des forces et de rompre ainsi le spasme , suivant une doctrine qui s'appuie sur la sentence hippocratique la plus célèbre et la moins contestée* ? Nous ne savons ; mais alors pourquoi ce spasme n'est-il pas rompu dans tous les cas, quoi qu'il arrive, d'une façon absolue? Pourquoi se comporte-t-il différemment suivant la fièvre? Est-ce plutôt, selon les anciens , le stimulus acre des cantharides, ou, comme les chimistes disent aujourd'hui, la cantharidine^ qui passe dans le sang pour y subir diverses actions et réactions, ou au besoin, suivant d'autres, aller irriter les tissus? Nous prions de remarquer
' Roucher; Mém. sur la fièvre calarrh.. 85.
TIÎAITKMIÎNT DK LA FIl'iVllK. 539
comme toujours la netteté, la sûreté, l'infaillibilité de ces visées de la science moderne. En quoi consistent au fond ces réactions, ces irritations? Dans quels rapports sont-elles avec la maladie, et, encore une fois, pourquoi ne sont-elles pas toujours semblables ou simplement marquées par quelque degré de plus ou de moins? C'est donc le Vitalisme qui, ici comme partout, nous fournit la notion la plus claire et la plus certaine. Il ne nous permet peut-être pas d'affirmer le fait d'absorption au milieu de phénomènes qui se marquent plutôt par l'exhalation. Il n'en estpas moins indispensable d'admettre que l'impression faite parla cantharide réagit directement sur la force vitale, non-seulement pour la ranimer, suivant l'opinion de Roucher, mais pour modifier la lésion qu'elle à subie ; pour amender l'affection morbide, et, avec elle, tous les désordres qu'elle a suscités. Et c'est ainsi, seulement ainsi, que s'expliquent les rapports spéciaux du vésicatoire avec certaines fièvres ; c'est surtout ainsi que l'on comprend comment, de toutes les tentatives faites pour lui substituer, soit l'eau bouillante, soit le marteau de Mayor , ou l'ammoniaque, ou tout autre irritant, aucunen'a eu encore le moindre succès.
Nous n'aurons sûrement pas convaincu tout le monde. Nous n'en tiendrons pas moins pour certain que ni l'Organicisme, ni le Ghimisme, ni le Matérialisme normalou microscopique, ni aucun de leurs enseignements, passion du cœur, névrose rachidienne ou vaso-motrice, action réflexe, ni enfin l'Humorisme classique, n'en t pu nous fournir la moindre donnée pour le traitement des fièvres ; que la plupart du temps, au lieu de nous guider vers les bonnes indications, ils nous en auraient plutôt détournés. Si nous avons voulu acquérir des notions certaines, c'est au Vitalisme que nous avons dû les demander. Alors, diète, médicaments, saignée, pratiqu'' s diverses, règles concernant la marche des maladies, depuis l'incubation jusqu'à la crise, tout nous a été expliqué dans une large mesure. Le seul but à atteindre nous a paru être de modifier l'afléction morbide. Et cette vérité,
nous allons la retrouver plus évidente encore à propos des phlegmasies. Ici, à raison des lésions organiques plus apparentes, les prétentions matérialistes se relèveront triomphantes. Mais nous serons en fonds pour les combattre, et de nouvelles lumières ne peuvent manquer de jaillir de la discussion.