Traité d'hématologie
En raison même de son rôle vital, le sang est de tous les milieux de l'économie, celui où l'adaptation des éléments à la fonction est poussée au plus haut degré de perfection, celui qui est le plus capable au point de vue fonctionnel d'assurer le maximum de rendement sous le minimum de volume. Tout concourt à réaliser la perfection du mécanisme : la mobilité même du sang qui le met en contact incessant avec le monde extérieur et avec l'intimité des tissus, l'extrême spécialisation des éléments qui le constituent, la fixité remarquable de sa composition.
Si les physiologistes ont décrit avec complaisance les conséquences du circulus ininterrompu du sang, si dans ces dernières années on a bien montré la fixité de composition du sang, on n'a pas jusqu'ici suffisamment mis en relief le haut degré de spécialisation des éléments constituants qui fait du "sang un liquide tout à fait différent des tissus ou des autres humeurs de notre économie.
Tandis que les autres organes de l'économie renferment, à côté de leurs éléments en pleine activité fonctionnelle, des formes de reproduction cellulaire, des cellules embryonnaires, et de nombreuses formes intermédiaires entre les cellules jeunes et les cellules adultes, le sang ne renferme que des formes cellulaires adultes en activité, des éléments fonctionnellement parfaits, mais devenus incapables de reproduction.
Les éléments figurés spécifiques du sang, l'hématie, le leucocyte polynucléaire — car le lymphocyte est proprement une cellule de la lymphe et non une cellule du sang — n'existent en effet dans le sang que sous leur forme de maturité. Ils n'ont même plus la valeur de cellules parfaites ; pour devenir des organites hautement différenciés au point de vue fonctionnel ils ont perdu la qualité primordiale de la cellule, l'aptitude reproductrice : dans le globule rouge.
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le noyau a disparu, laissant ainsi la masse entière de l'élément chargée d'hémoglobine, et disponible pour la fonction respiratoire ; dans le globule blanc polynucléé, s'il n'a pas disparu, le noyau a du moins perdu le caractère des noyaux de reproduction, il s'est fragmenté, réduit en petits lobes essentiellement malléables, capables d'assurer les changements incessants de forme de la cellule et sa diapédèse à travers les membranes vasculaires.
Les formes originelles de ces éléments figurés (hématie nucléée, myélocyte granuleux), véritables cellules munies du noyau reproducteur en activité, n'existent pas dans le sang et restent cantonnées dans les organes hématopoïétiques *, qui ne les laissent passer dans la circulation que lorsqu'elles sont mûres au point de vue fonctionnel. Il en est de même des hématies ou des leucocytes vieillis^ usés, déchets de la vie cellulaire devenus inutiles : ils ne séjournent pas dans le sang circulant, mais s'accumulent dans les organes hématopoïétiques, où se font l'hémolyse et la leucolyse qui mettent en liberté les éléments primordiaux nécessaires à l'accomplissement de l'hémalopoïèse ou de la leucopoïese. Les formes jeunes, comme les formes vieilles, ne serviraient, en effet, qu'à surcharger inutilement la masse sanguine, sans profit fonctionnel.
Le plasma possède de même un haut degré de spécialisation : les albumines particulières qui le constituent sont aussi différentes des matières albuminoïdes qui résultent de la digestion des aliments qu elles le sont des ali^uminoïdes qui forment nos tissus, sans qu'on puisse surprendre le moment ni la cause de ces mulalions.
Le sang ne nous apparaît donc pas, ainsi qu'on le représente souvent, comme un tissu propre dans lequel s'accomplissent des édifications cellulaires et où l'on retrouve des éléments à divers stades de leur évolution, mais comme un liquide qui ne renferme dans sa masse que des éléments formés en dehors de lui et qui n'y ont
» Si ccrl.iiiis li(''iiial<)l()^;istos lU' vcuk'iit pas ao-t'i)!!'!' cnimnc déiiioiitrci' l'origint' extrasanguine (les cellules du san^rel le rùlc des organes liémalopoiétiiiues dans leur foniialion, c'est ([u'ils cherchent duns le sang môme des formes inlennédiaires entre les éléments figurés du sang et les cellules mères des organes hématopoïéliiiues ; or, ces formes de transition ne se trouvent pas dans le sang, elles ne se voient que dans les organes hématopoiétiques ; ce nest qu'après rnclièvement des transformations cellulaires, quand la dillérenciution est parfaite, que les cellules filles devenues adultes sont déversées dans le sang.
INTBODUCTION.
pénétré qu'arrivés à leur forme parfaite, aptes à remplir leur fonction physiologique. Ce liquide vecteur n'est cependant pas un simple liquide passif de sécrétion, car, en vertu d'un mécanisme régulateur dont nous commençons à comprendre le fonctionnement, malgré les échanges continuels dont il est l'objet soit avec le monde extérieur, soit avec les tissus, le sang constitue, au point de vue physiologique, un véritable milieu organique autonome, possédant une fixité de composition remarquable.
C'est d'abord la masse du sang qui, à l'état physiologique, ne subit que des variations minimes et passagères; c'est le nombre des globules rouges et celui des globules blancs qui présentent chez l'individu sain des proportions remarquablement fixes et très peu influencées par les diverses conditions physiologiques ; c'est la proportion même de chacune des variétés de globules blancs, qui oscille en d'étroites limites, réalisant un véritable état d'équilibre leucocytaire (Leredde et Loeper) ; ce sont enfin les éléments du plasma qui se retrouvent en quantité constante : la fibrine, qui est toujours de 4,05 p. 1000 environ ; les diverses matières minérales du sérum, le chlorure de sodium en particulier, dont le taux oscille toujours au voisinage de 5,5 p. 1000 ; c'est enfin, traduisant globalement cette fixité individuelle des divers éléments, la fixité de la concentration moléculaire du sérum, dont le point cryoscopique oscille toujours au voisinage de — 0°,56.
Dans les conditions physiologiques, l'équilibre des divers éléments du sang se rétablit aussitôt, lorsqu'une cause accidentelle l'a momentanément troublé ; si, comme l'a montré Grawitz, sous l'influence du froid ou du chaud, il se produit une hyperglobulie ou une hypoglobulie dues au degré plus ou moins marqué de la concentration sanguine, tenant à la vaso-constriction ou à la vaso-dilatation, l'équilibre se rétablit rapidement ; si certaines conditions physiologiques, telles que la digestion, augmentent pendant quelques heures le nombre des globules blancs, la perturbation est passagère et le nombre des leucocytes revient rapidement à la normale ; de même, l'absorption de boissons abondantes, la sudation ne modifient que d'une façon très légère et très passagère la concentration du sérum.
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La tendance au rétablissement de l'équilibre des diverses parties du sang est telle, que les perturbations même les plus brutales, n'aboutissent qu'à des modifications transitoires de la composition du sang. Une demi-heure après une saignée, deux à cinq jours après une transfusion, le sang a récupéré son volume primitif. Fait-on à un chien des prises successives de sang et lui réinjectel-on dans les vaisseaux le sang après l'avoir défibriné, la proportion de fibrine du sang reste la même, alors qu'au cours des saignées successives, on a cependant soustrait à l'organisme une quantité de fibrine égale à celle du sang total.
Une alimentation exclusivement acide, ou des injections de substances alcalines n'entraînent pas davantage de modification persistante dans l'alcalinité normale du sérum.
L'injection de solutions hypertoniques ou hypotoniques ne détermine qu'un trouble passager de la concentration moléculaire du sérum qui se rétablit aussitôt. De tous les équilibres considérés dans le sang, celui même qui se reconstitue le plus rapidement est cet équilibre de concentration moléculaire : en trois heures, d'après Achard et Loeper, il se rétablit, alors que les équilibres chimique et cellulaire sont encore profondément troublés. Dans le maintien de cette concentration moléculaire, dont l'équilibre est peut-être le plus nécessaire au bon fonctionnement de l'organisme, les matières albuminoïdes, qui n'ont qu'un faible équivalent osmotique, interviennent à peine en comparaison des matières salines et en particulier du chlorure de sodium qui, grâce à sa solubilité, à sa difFusibilité, à la petitesse de ses molécules, nous apparaît comme le véritable régulateur de la pression osmoticjue.
La constance de l'équilibre des diverses parties constituantes du sang est bien remarquable, si l'on songe à la multitude des causes qui viennent à chaque instant troubler cette harmonie. Elle s'explique si l'on admet que le sang est en relation intime et en échange continuel avec les divers organes de l'économie : avec les organes hématopoïétiques, dans lesquels la production cellulaire est réglée de façon à mettre en liberté, à chaque instant, exactement le nombre de cellules nécessaires pour remplacer celles qui se détruisent, afin que la proportion relative reste la môme ; avec les tissus et les
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divers émonctoires qui règlent, par le moyen de l'osmose, la proportion de l'eau et des substances en dissolution dans le sérum.
Les échanges osmoliques se font en tous points du réseau circulatoire, mais particulièrement au niveau des émonctoires : les uns, comme le rein, ayant tendance à diminuer la concentration du sang, car ils lui enlèvent proportionnellement plus de molécules dissoutes que d'eau (la concentration moléculaire de l'urine étant plus élevée que celle du sérum) ; les autres, comme le poumon, tendant au contraire à augmenter la concentration du sang, car ils éliminent proportionnellement plus d'eau que de substances dissoutes.
Quant aux échanges qui se font par osmose entre le sang et la lymphe interstitielle du tissu conjonctif, le sens en est variable suivant les conditions physiopalhologiques : tantôt c'est un appel d'eau qui se fait des tissus vers le sang, lorsque la concentration moléculaire du sang s'élève; tantôt c'est au contraire l'eau qui passe du sang dans les tissus interstitiels pour dissoudre le chlorure de sodium accumulé et produire les œdèmes, lorsque, comme l'ont montré Widal, Lemierre et Javal, au cours des néphrites aiguës, la déchloruration physiologique par le rein n'est plus possible.
Cette tendance remarquable à rétablir sans cesse son équilibre physiologique, est une notion qu'il faut toujours avoir présente à l'esprit lorsqu'on se livre à des recherches sur le sang ; elle nous rappelle qu'il ne faut pas s'attendre à trouver dans le sang les premiers indices des perturbations pathologiques de notre organisme. On voit en effet que des microbes, ou des corps toxiques, la strychnine par exemple, introduits dans le sang, sont rapidement éliminés de la circulation : les premiers sont arrêtés par le poumon,, le foie ou la rate, les seconds se fixent sur les organes sensibles à la variété de poison injecté ; de telle sorte que l'examen du sang est incapable de révéler l'infection ou l'intoxication.
Il en est de même lorsqu'au cours de certains états pathologiques, l'insuffisance fonctionnelle de l'émonctoire rénal amène la rétention dans l'organisme de diverses substances éliminées à l'état physiologique par le rein; il avait semblé, a priori^ que la diminution de ces matériaux dans les urines devait avoir pour corollaire leur rétention dans le sérum et que la comparaison des deux liquides
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pouvait apporter des notions utiles au point de vue du diagnostic. Si la recherche de la toxicité comparée du sérum et de l'urine, si celle de la cryoscopie de ces deux liquides ont fourni des résultats intéressants, ces méthodes n'ont cependant pas donné tout ce qu'on attendait d'elles. Leur échec partiel s'explique par cette notion de la tendance du sang à revenir à son équilibre physiologique : sans doute les substances toxiques trouvant les émonctoires fermés se sont bien accumulées dans le sang, mais elles n'ont fait le plus souvent que traverser ce milieu inhospitalier, qui a cherché à s'en défaire et les a fixées dans les viscères et le tissu cellulaire.
Le passage de ces substances dans le sang n'est que transitoire, il se fait par décharges : à moins que l'examen du sérum n'ait porté précisément au moment de celles-ci, il ne révèle le plus souvent aucune modification dans l'état humoral.
Si le haul degré de spécialisation des éléments du sang et sa fixité de composition font de ce liquide au point de vue physiologique un milieu autonome, il n'en reste pas moins vrai que le sang n'est pas un véritable tissu, mais un composé d'éléments étrangers formés en dehors de sa masse et qu'il ne fait que véhiculer. Il ne saurait donc être question, comme on le dit souvent, de maladies propres du sang. Les prétendues maladies du sang ne sont, en réalité, que des maladies des organes hématopoïétiques, comme c'est le cas pour la leucémie, ou des syndromes hématologiques, traduisant les altéralions de ces organes, comme c'est le cas pour la chlorose et l'anémie pernicieuse.
L'intérêt de l'examen du sang vient précisément de ce ([ue ce liquide rellétant l'étal des organes hématopoïétiques, on fait par son étude de l'anatomie pathologique in vivo.
L'étude du sang n'a pas seulement aujourd hui un intérêt spéculatif, elle prend chaque jour une place de plus en plus importante dans la clinique ; si, exception faite pour la leucémie, on ne peut, comme on l'avait espéré tout d'abord, déduire le diagnostic des maladies de leur
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seule formule sanguine, du moins peut-on tirer de cette étude un appoint assez considérable au diagnostic, pour qu'aujourd'hui, en présence d'un problème clinique difficile à résoudre, on n'ait plus le droit de négliger ce mode de recherche.
Les travaux de ces dernières années ont, d'ailleurs, singulièrement étendu le domaine de l'hématologie et nous possédons aujourd'hui un certain nombre de données qu'on peut considérer comme définitivement acquises.
Les anciens avaient déjà reconnu tout l'intérêt qui s'attache à l'élude du caillot et de l'épaisseur de la couenne ; Hayem et ses élèves, Bensaude, Lenoble, ont érigé en méthode l'examen de la coagulation du sang : au point de vue macroscopique, ils ont montré l'importance de la durée de la coagulation, du mode de rétraction du caillot; la coagulation lente et l'irrétractilité du caillot, lorsqu'elles sont accompagnées de diminution des hématoblastes, sont des signes de purpura hémorragique, caractérisent l'état hémorragipare et font redouter de nouvelles hémorragies.
L'examen microscopique du mode de coagulation du sang frais dans la cellule à rigole établit, comme l'ont montré Hayem, Gilbert et Lion, une base de classification des maladies : le réticulum fîbrineux est serré et abondant dans les maladies phlegmasiques, comme la pneumonie, le rhumatisme articulaire aigu ; très peu marqué au contraire dans la fièvre typhoïde et la granulie ; il y a là les éléments d'un fîbrino-diagnostic.
L'étude de l'alcalinité du sang, malgré les nombreuses recherches auxquelles elle a donné lieu, n'a encore conduit à aucun résultat pratique, ce qui tient sans doute à ce qu'elle résulte de conditions beaucoup trop complexes, ainsi que l'ont montré les analyses de H. Labbé ; la seule notion théorique intéressante qui semble s'en dégager est celle de la diminution de l'alcalinité pendant les infections et de son augmentation lorsque l'infection guérit et que se constitue l'état d'immunité.
L'analyse chimique, dont nous avons vu tout l'intérêt au point de vue de la notion de l'équilibre hématique, n'a pas donné d'applications pratiques, à cause des difficultés même de la technique. Les recherches récentes n'ont pas confirmé l'importance que Garrod avait attachée à l'épreuve du fil pour le diagnostic de la goutte.
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On ne saurait, par contre, trop insister sur l'utilité de l'examen bactériologique du sang : dans le domaine de la parasitologie, il a mis en évidence l'importance des parasites animaux du sang. Le rôle de l'hématozoaire du paludisme, de la fîlaire, est déjà bien établi chez l'homme ; celui du piroplasma, des trypanosomes, qui semblaient tout d'abord n intéresser que la Médecine vétérinaire, paraît aujourd'hui devoir être étendu à la Pathologie humaine, ainsi que l'ont montré les recherches récentes sur la maladie du sommeil.
Dans le domaine de la bactériologie proprement dite, alors que même dans ces toutes dernières années, il était encore de tradition en Pathologie humaine de considérer comme exceptionnelle la présence de microbes pathogènes dans le sang, une technique nouvelle a révélé l'existence de bactéries dans la circulation générale au cours des maladies où la septicémie avait jusque là passé inaperçue ; les travaux de J. Courmont et Lesieur, de Busquet, de ^^'idal et Lemierre, ont montré la présence constante du bacille d'Eberth dans le sang des typhiqncs et l'utilité de la culture du sang au point de vue du diagnostic dans certains cas de fièvre typhoïde où la réaction de Widal n'est pas encore apparue. Kn dehors des cas de septicémie proprement dite, l'analyse bactériologique du sang a révélé le rôle de ce liquide dans la dissémination des germes pathogènes, et a montré que beaucoup d'infections viscérales, en apparence locales et j)rimitives, ne sont cc])endant que des déterminations secondaires d une infection générale. La circulation sanguine a servi de voie d'apport aux germes pathogènes ; mais, en raison même des propriétés défensives du sang, ceux-ci n'ont fait que traverser la circulation générale pour se localiser sur les viscères.
Les travaux de Ilayem, Malassez, Laache et autres, avaient déjà établi l'importance de la numération des globules rouges et du dosage de la quantité d'hémoglobine pour la classification des anémies.
Ilayem avait déjà montré la signification de l'augmentation de la valeur globulaire pour le diagnostic des anémies pernicieuses; Quincke, Ilayem avaient fait ressortir l'intérêt des déformations globulaires (poïkilocylose) pour le diagnostic des anémies graves (anémies des cancéreux, anémies pernicieuses). On sesl surtout
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attaché depuis à l'étude plus délicate des altérations globulaires : Gabritchewsky signale la polycliromatophilie et la réaction basophile des hématies dans les anémies, caractère qui appartient aux hématies jeunes et indique une rénovation cellulaire active. Grawitz, Sabrazès signalent des granulations basophiles dans le corps des hématies et insistent sur la valeur de leur constatation pour le diagnostic de l'intoxication saturnine.
Tout en ne s'accordant pas sur la signification exacte des hématies nucléées, tous les hématologistes s'entendent pour reconnaître que leur constatation dans le sang indique toujours une perturbation profonde de l'hématopoïèse, et que ce passage de formes jeunes, qui restent habituellement dans les organes hématopoïétiques, est l'indice d'une rénovation hématique hâtive ou désordonnée. Ehrlich, Engel ont particulièrement insisté sur la signification différente, au point de vue pronostique, du passage des formes normales (normoblastes), et des formes anormales (mégaloblastes) ; l'existence de ces mégaloblastes dans le sang, correspondant à une dégénérescence mégaloblastique de la moelle des os, est, pour eux, le principal caractère de l'anémie pernicieuse. Il ne faut cependant pas exagérer l'importance pronostique de l'essaimage des hématies nucléées dans le sang ; on doit se souvenir que ces cellules peuvent y apparaître, transi toirement et en petit nombre, à la suite des hémorragies et au cours des états infectieux.
La notion des hyperglobulies a permis de constituer dans ces dernières années un chapitre nouveau de l'hématologie. Vaquez avait déjà signalé l'hyperglobulie dans les cyanoses congénitales ; avec Quiserne il a depuis montré la fréquence des hyperglobulies chez les cardiaques cyanotiques et mis en lumière la valeur pronostique de ce symptôme ; l'association de l'hyperglobulie, de la cyanose et de certaines splénomégalies tuberculeuses a été établie par les observations de Rendu et Widal, Moutard-Martin et Lefas, Tûrck; nous-mêmes avons montré Texistence de l'hyperglobulie chez les sujets atteints d'affections dyspnéisantes chroniques. L'ensemble de ces constatations nous permet d'envisager l'hyperglobulie comme un processus de défense contre l'insuffisance de l'hématose.
Si tous les hématologistes ont confirmé les observations de P. Bert
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et de Viault sur Thyperglobulie des altitudes, par contre, on discute encore, sur le mécanisme de cette hyperglobulie, que les uns allribuenl à des changemenls dans la répartition globulaire, d'autres à une modification de la concentration du sang, d'autres à une division des globules, d'autres encore à une hypergénèse véritable.
Nous avons montré qu'il ne faut pas attacher à la numération des globules rouges une valeur absolue dans l'estimation des états anémiques; il est un facteur dont l'importance a été trop négligée jusqu'ici et sur lequel Grawitz et Loeper ont insisté récemment : ce sont les phénomènes de dilution et de concentration sanguine et les variations de la masse du sang. Certains individus doivent être considérés comme anémiques, bien qu'ayant un nombre normal de globules par millimètre cube, parce que la masse totale de leur sang est diminuée ; ce sont des oligémiques. Nous avons établi l'importance de ces dilutions dans certains cas, chez des brighliques œdématiés par exemple, et la réalisation possible du syndrome de l'anémie pernicieuse par dilution progressive du sang.
Hayem, Malassez, etc., avaient fait voir le grand intérêt de Tétude de l'hémoglobine par la méthode chromométrique et spectroscopique. Hénocque a appliqué la méthode spectroscopique au dosage de l'hémoglobine et fourni ainsi un moyen d'étudier en même temps la quantité et la qualité de l'hémoglobine : il a montré qu'on pouvait observer la transformation de l'hémoglobine dans les tissus vivants, et a tiré de l'élude de la rapidité avec laquelle se fait la réduction de l'hémoglobine dans l'organisme un moyen d'apprécier le besoin des tissus pour l'oxygène, l'activité des oxydations organiques.
Les nombreuses recherches sur l'action des agents hémolytiqnes, chimiques, bactériens, humoraux, venus de l'extérieur ou formés dans l oiganisme, ont eu pour résultat de nous faire saisir le mécanisme complexe des hémoglobinuries ; mais il n'est pas encore possible, comme l'a montré Pagniez, d'en tirer des déductions pratiques.
L'application par Hamburger des lois de l'osmose à l'étude de la résistance globidairc avait semblé devoir permettre de saisir le mécanisme de certaines anémies par altérabilité, par défaut de résistance des globules rouges ; les recherches de cet auteur, ainsi que
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celles de Vaquez et Ribierre, de Viola, etc., n'ont guère abouti qu'à démontrer l'augmentation de résistance des globules dans l'ictère et n'ont mené jusqu'ici à aucune application pratique.
L'étude du globule blanc fut tout d'abord délaissée au profit de celle du globule rouge qui, longtemps, occupa seul les hématologistes. Bien que Virchow eut, dès 1845, révélé l'importance de l'examen du sang pour le diagnostic de la leucémie, il faut en arriver aux travaux de Hayem, de Malassez, pour voir étudiées les leucocytoses des maladies infectieuses et du cancer.
Ce n'est guère même que dans ces toutes dernières années, à la suite des travaux de Metchnikoff et d'Elirlich, qu'on s'inquiète des variations de l'équilibre leucocytaire et que l'étude du globule blanc prend en hématologie clinique la place qu'elle mérite.
Tiirck, Stiénon^ Rieder, Leredde, Chantemesse, Besredka, Achard et Loeper, E. Weil, Courmont et Montagard, etc., fouillent dans ses détails les plus minutieux la formule hémoleucocytaire des états infectieux.
Nous-mêmes, cherchons à faire la synthèse de ces notions éparses et à en dégager quelques lois générales : l'hyperleucocytose polynucléaire est la réaction banale mise en jeu par l'organisme chaque fois qu'une infection (telles les infections dues aux microbes autochtones) nécessite par son acuité un effort précoce et rapide ; la mononucléose caractérise les maladies spécifiques, chacune de celles-ci apportant d'ailleurs en raison même de sa spécificité une variante dans la formule. Cette constatation de la mononucléose, comme formule des maladies spécifiques qui, telles la fièvre typhoïde, la variole, s'accompagnent d'une immunité durable, nous a conduit à établir un rapport étroit entre la mononucléose du sang et la constitution de l'état d'immunité.
De nombreux travaux montrent que l'étude de la formule hémoleucocytaire au cours des infections n'a pas qu'un intérêt purement spéculatif, mais aussi un intérêt pratique, pour le diagnostic clinique de certains cas difficiles de fièvre typhoïde, de variole par exemple, et surtout pour le diagnostic des suppurations chirurgicales, en particulier de l'appendicite.
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La valeur pronostique de la formule hémoleucocjtaire n'est pas moindre, comme nous l'avons montré : une hyperleucocytose avec polynucléose d'intensité moyenne est en rapport avec une forme morbide de gravité moyenne ; elle indique un organisme qui se défend. Une hyperleucocytose et une polynucléose excessives ont une signification fâcheuse ; elles indiquent en général une infection tenace, intense, qui sollicite des efforts réactionnels violents de la part de l'organisme. La leucopénie est un signe de gravilé extrême. La disparition des leucocytes éosinopliiles de la circulation indique la persistance de l'infection; leur réapparition ou leur augmentation a la valeur d'un véritable stigmate de convalescence.
L'étude de la formule hémoleucocvtaire ne rend pas les mêmes services au cours des maladies infectieuses chroniques, en particulier de la tuberculose pulmonaire ; malgré de très nombreuses recherches, il est impossible de fixer la formule de la maladie. Celle-ci est variable, non seulement selon les périodes, selon les formes, mais, semble-t-il aussi, selon l'état de nutrition du tuberculeux (d'OElsnitz) ; cependant la constatation de l'éosinophilie aurait encore ici la même valeur que dans les maladies aiguës : sa disparition s'observerait dans les formes en évolution ou dans les formes sévères et sa persistance lorsqu'il y a conservation d'un bon état général.
La formule hémoleucocylaire fournit encore des renseignements intéressants dans les infections cutanées, les intoxications, les maladies parasitaires. Une notion capitale domine ici toutes les autres : l'importance de l'éosinophilie. La constatation d'une éosinophilie considérable dans le sang, en dehors de l'existence des dermatoses, est presque toujours un signe de la présence de parasites dans l'économie, en particulier dans le tube digestif.
Depuis le jour oîi Virchow, par l'examen du sang, a marqué la place de la leucémie dans la nosographie, la description de cette maladie s'est chaque jour précisée. Grâce aux travaux d'Ehrlich, nous en connaissons bien aujourd'hui les diverses formes chroniques, la leucémie lymphatique et la leucémie myélogène, et nous savons les distinguer de l'anémie pseudo-leucémique infantile, des pseudo-leucémies, (le la tuberculose et du sarcome des organes hématopoïétiques,
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L'examen du sang a encore permis à Frankel, Gilbert et Weil, de définir une forme aiguë de la maladie, la lympliémie.
L'étude des formules hémoleucocytaires du sang a eu une conséquence indirecte d'une grande importance pratique ; elle a conduit Widal et Ravaut à étudier les formules leucocytaires des épancliements séreux et séro-fibrineux et à en tirer la méthode du cytodiagnostic.
En même temps que s'établissaient les formules hémoleucocytaires des divers états pathologiques, l'étude cytologique des organes hématopoïétiques à l'état physiologique et leur mode de réaction dans les infections humaines et expérimentales, dans les anémies et dans la leucémie, étaient l'objet de nombreuses recherches. Nous nous sommes particulièrement attachés à l'étude du ganglion lymphatique et avons montré que, conformément à l'opinion de Flemming, d'Ehrlich, cet organe devait être considéré avant tout comme un organe lymphoïde, ne jouant aucun rôle important dans la formation des leucocytes polynucléaires et des hématies.
Roger et Josué, Dominici étudient les réactions de la moelle osseuse, et confirment le rôle d'organe myéloïde, que lui avaient attribué déjà les travaux de Neumann, d'Ehrlich, etc.
L'étude cytologique de la rate soulève plus de conti'overses. Si, comme nous l'avons montré, dans la plupart des infections humaines et expérimentales, cet organe se comporte à la manière du ganglion lymphatique, on voit dans des infections spéciales et dans certains états anémiques, apparaître dans les mailles de la pulpe des cellules analogues à celles de la moelle osseuse, des hématies nucléées et des myélocytes. Cette fonction, entrevue déjà par l'un de nous dans sa thèse, a été solidement établie par Dominici.
Pour cet auteur, il n'est pas exact de dire avec Ehrlich qu'il existe deux catégories d'organes, les organes lymphoïdes représentés par la rate et les ganglions, les organes myéloïdes représentés par la moelle osseuse ; il est préférable d'admettre l'existence de deux tissus, le tissu lymphoïde et le tissu myéloïde, qui, mélangés dans tous les organes hématopoïétiques de l'embryon, se différencient chez l'adulte dans des organes déterminés, tout en persistant
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à l'état latent dans les autres ; certains états pathologiques, ramenant pour ainsi dire les organes hématopoïétiques à l'état embryonnaire, nous montrent de nouveau côte à côle les deux tissus.
La connaissance précise des propriétés du sérum du sang est véritablement l'œuvre de ces dernières années.
Hayem et Lenoble, Gilbert et Hersclier, etc., montrent tout l'intérêt clinique de la recherche comparative du pigment biliaire et de l'urobiline, dans les urines et dans le sérum ; Gilbert et LerebouUet insistent particulièrement sur les manifestations cliniques de l'ictère acholuriquC;, de la cholémie.
Les travaux de Bouchard, de Rommo^ de Charrin et Roger, de Mairet et Bosc, de Widal et Lesné, etc., font connaître les variations de toxicité du sérum sanguin dans les divers états pathologiques.
La cryoscopie du sérum n'a pas donné au point de vue clinique tous les résultats qu'on en avait attendus ; elle reste néanmoins une méthode intéressante qui nous sert à pénétrer le mécanisme des échanges osmotiques.
Sous l'influence des recherches de Buchner, d'Ehrlich et Morgenroth, de MelchnikofT, de Bordet, l'élude des propriétés biologiques du sérum a pris un grand essor.
Sans parler de la sérothérapie et pour rester sur le terrain de l'hématologie, la connaissance des propriétés bactéricides, cytolytiques, agglutinantes, précipitantes des humeurs des animaux vaccinés a abouti à la découverte de méthodes d'investigation, dont le laboratoire et la clinique ont singulièrement profité.
L'épreuve de l'agglutination, proposée par Pfeilï'er pour le diagnostic du vibrion cholérique et des pseudo-vibrions, reste dans un grand nombre de cas le meilleur critérium que nous ayons aujourd'hui pour définir une espèce microbienne. L'observation du dévelo})pemenl de la propriété agglutinante dans le sérum des malades, au cours même de l élat infectieux, a conduit ^^'idal à la découverte d'une nouvelle méthode de diagnostic des maladies infectieuses, le sérodiagnostic.
La réaction précipitante observée par Bordet et Tchislowitch, a été utilisée par Uhlenluth pour le diagnostic de l'origine des taches
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de sang dans les recherches médico-légales, par Schultze pour la différenciation des divers laits, par Leclainche et Vallée pour celle des albumines urinaires.
A la suite de la découverte des propriétés cytolytiques du sérum des animaux préparés par des inoculations de cellules, on avait espéré trouver dans ces sérums des agents thérapeutiques utilisables pour le traitement du cancer, de la leucémie et même un moyen de lulter contre le vieillissement des organes. Les recherches entreprises n'ont pas été jusqu'ici susceptibles d'applications pratiques.
Tel est, rapidement esquissé, le bilan scientifique et pratique de l'Hématologie.
Le caractère des recherches modernes qui ont pour objet, non plus la description purement anatomique, mais le fonctionnement physiologique du sang et des humeurs, marque une tendance de la Médecine à abandonner l'organicisme d'hier pour revenir, selon l'expression de Landouzy, à un humorisme et à un vitalisme rajeunis, capables de fournir à la Clinique la révélation des processus de défense, de guérison, de vaccination.
Parmi les espérances conçues dans l'enthousiasme de la première heure, beaucoup n'ont pas été réalisées ; mais, si certaines recherches nous semblent à l'heure présente dénuées de tout intérêt pratique, il ne faut pas cependant les taxer d'inutiles et en abandonner la poursuite. En matière scientifique, les plus grandes découvertes découlent souvent de recherches exclusivement théoriques ; l'histoire de la Sérothérapie est là pour le démontrer, et il est bon de se souvenir que cette merveilleuse méthode thérapeutique est née des discussions, en apparence purement spéculatives, soulevées parle problème de l'Immunité.
PUBLICATION DES AUTEURS SUR L'HÉMATOLOGIE ETJ LES ORGANES^ HÉMATOPOIÉTIQUES
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