CHAPITRE VII
PROPRIÉTÉS PRÉCIPITANTES DU SÉRUM
Tchistowitch ' a montré que si l'on injecte au lapin du sérum d'anguille et qu'on le vaccine contre ce sérum toxique, le sérum de l'animal vacciné mis en contact du sérum d'anguille détermine dans ce dernier un précipité ; il en est de même pour le sérum de cheval, si c'est du sérum de cheval qui a été inoculé au lapin.
Bordel a montré que c'était là une loi très générale, et que toutes les fois qu'on injecte à un animal le sérum d'une espèce différente, le sérum de l'animal traité détermine un précipité volumineux lorsqu'on le met au contact d'un sérum provenant d'un animal de même espèce que celui qui avait servi à l'inoculation.
Bordet- a vu, d'autre part, que l'injection intra-péritonéale de lait de vache à des lapins donnait au sérum sanguin de ces derniers la propriété de déterminer un précipité spécifique avec du lait de vache, mais avec du lait de vache seulement.
Les propriétés précipitantes du sérum des animaux vaccinés sont très distinctes des cytases, elles résistent bien cà la température de 56" ; elles ne sont détruites qu'à 65" ; la précipitation se fait mieux en milieu neutre ou légèrement alcalin; l'alcool, le chloroforme n'empêchent pas la précipitation ; elles se rapprochent davantage des sensibilisatrices et surtout des agglutinines.
Tous les liquides albumineux d'un même animal, salive, urine albumineuse, sperme, sérum de lait, macérations de muscles, subissent l'action d'une précipitine développée sous l'influence des injections de sérum sanguin ^ Inversement, le sérum sanguin est précipité par la précipitine développée sous l'influence d'injections de lait, d'urines albumineuses.
1 Tchistowitch. Précipitines. Ann. Inst. Pasteur, 1899, t. XIII, p. 413,
2 Bordet. Ann. de l'Inst. Pasteur, 1899, p. 250.
^ LiNOSSiER et Le.moine. Soc. de biol., \'6 mars 1902.
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Nolf le premier, a cherché s'il existe une spccificilc plus élroile relativement à la nalure chimique de la matière aI])uminoï(!e. Ayant séparé du sérum sanguin la sérine et la globuline, il constate :
1° Que la globuline injectée dans le péritoine du lapin provoque le développement d'une précipitine qui précipite la globuline et non la sérine ;
2" Que la sérine, non seulement n'est pas précipitée par la précipitine développée sous l'influence d'injections inlra-péritonéales de globuline, mais que, injectée elle-même dans le péritoine du lapin elle ne provoque aucunement le développement d'une précipitine, contrairement à l'opinion de Leclainche et A allée - qui, en injectant dans les veines du lapin une urine riche en sérine, ont obtenu un sérum précipitant la sérine, à l'exclusion de la globuline.
Pour Nolf et Falloise la réaction précipitante est la réponse de l'organisme à l'injection de la seule globuline, à l'exclusion de la sérine.
Contrairement aux recherches de Nolf, Linossier et Lemoine ont obtenu, sous l'influence des injections intra-péritonéales de sérine au lapin, une précipitine peu active, mais précipitant toutefois, sans aucun doute possible, les solutions de sérine et, plus nettement encore, celles de globuline; la sérine dont ils se sont servis était aussi pure que possible.
De même pour Leblanc ^, le sérum des animaux injectés avec la globuline précipite les solutions de globuline ; celui des animaux injectés avec la sérine précipite les sohilious de sérine. Il y a là un procédé facile pour déceler la nature chimique des albuminoïdes en solution.
Pour Falloise par contre, la réaction précipitante ne fournit pas un procédé permettant de différencier sûrement, dans des solutions, les globulines des albumines. La spécificité de la réaction précipitante, quant à l'espèce animale enfin, n'est pas absolue, puisque le sérum
1 Nolf. Ann. de l'Inst. Pasteur, 19Û0.
2 Leclainche et Vallée. Soc. de biologie, janv. 1901.
* Nolf. Contribution à l'étude des sérums antiliématiques. ^;;». Inst. Pasteur.
* Linossier et Lemoine. Sur la spécificité des séruras précipitants, Soc. de Biol., 22 mars 1902. s Leblanc. La cellule, t. XVUL
6 Falloise. Ann. Inst. Pasteur, 1902, p. 833.
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de lapin, préparé avec la globuline de cheval par exemple, précipite, bien que très faiblement, le sérum du sang de bœuf ^
L'étude des précipitines à plus qu'un intérêt spéculatif : la réaction précipitante a été utilisée pour le diagnostic du sang humain dans les recherches médico-légales (Uhlenluth^, pour la différenciation des divers laits (Schultze) -, pour la différenciation, enfin, des albumines urinaires (Leclainche et Vallée) ^.
Valeur diagnostique de la réaction précipitante en médecine légale. — Jusqu'ici, pour déterminer d'une façon précise l'origine d'une tache de sang, le seul procédé de quelque valeur consistait à délayer la tache de sang dans un liquide isotonique et à étudier les globules au microscope, pour se rendre compte de la présence ou de l'absence d'un noyau, de la forme du globule et surtout de ses dimensions ; on a, comme nous l'avons montré, essayé aussi de faire ce diagnostic d'après le mode de cristallisation de l'hémoglobine ; mais ce mode de recherche nécessite une assez grande quantité de sang*.
Le microscope, dit Bordet, confond les hématies du lapin et celles du cobaye ; pourtant, entre ces cellules si semblables, l'action des sérums normaux et surtout celle des sérums hémolytiques spécifiques révèle des différences tranchées.
Uhlenluth ^ partant des conclusions de Bordet, entreprit, à l'Institut d'hygiène de Greifswald une série de recherches, d'abord sur le sang de bœuf, puis sur le sang humain. Indépendamment, Wassermann et Schûlze ^ ont fait des expériences analogues avec du sérum sanguin humain.
Technique. — On choisit comme animal producteur de sérum, de gros lapins gris de 2 kilogr. à 2kilogr. 5 ; le sérum de sang humain recueilli aussi aseptiquement que possible est conservé en flacons stérilisés de 5 à 10 cent, cubes, bouchés
1 LiNossiER et Lemoine. Soc. de biol., 1902.
2 Schultze constate que le sérum du lapin traité par le lait de femme précipite les substances albuminoides du lait de femme et n'exerce aucune action sur les laits de vache et d'anesse.
3 Lkclainche et Vallée. Soc. de biol., 1901, p. 51.
'> Leblanc. Nouvelle méthode pour la diagnose du sang humain, Thèse Paris, 1903.
" Uiilexluth. Deulsche med . Woc/ienschr., 1 février 1900.
s Wasserman.n et Schulze. Berl. klin. Woch., 18 février. 1903.
TECHNIQUE
avec des bouchons de caoutchouc ; en l'absence de sang humain on pourrait se servir de liquide d'ascite ou de liquide pleurétique (Bufza).
Tous les 3 jours, on injecte sous la peau de l'animal 5 cent, cubes de sérum ou bien 10 à 15 cent, cubes de sérosité. On peut aussi injecter le liquide dans le péritoine. Les injections sont répétées o ou 6 fois. Après la dernière on laisse l'animal au repos 6 à 8 jours. On vérifie l'activité de son sérum sur quelques gouttes de sang extraites de la veine de l'oreille.
Pour obtenir le sang réactif, on peut, sur l'animal à jeun depuis 24 heures, soit piquer la veine de l'oreille, soit sectionner l'oreille et recueillir le sang de l'animal placé la tête en bas, soit introduire une canule dans la veine jugulaire. Le sang coagulé, on décante le sérum ; on le centrifuge s'il contient quelques globules ou particules solides. 11 faut, en effet, avoir un sérum parfaitement limpide et rejeter tout sérum ayant un aspect opalescent.
Si l'on a à sa disposition du sang frais, il suffit de le diluer pour obtenir une solution à peine teintée ; 1 milligr. de sang est suffisant pour la réaction. Si l'on a à examiner des objets souillés de sang (étoffes, tissus, bois, terre, feuilles, outils, etc.) on prend 1 cent, carré de tache, ou bien on gratte la tache qui recouvre un objet dur ; le sang sec ainsi obtenu est délayé dans 4 à 5 cent, cubes de la solution de chlorure de sodium à 5 p. 1 000. S'il ne se dissout pas suffisamment, on emploie une solution de soude à 1 p. 1 000.
On filtre sur un filtre stérilisé et mouillé pour que le liquide soit très limpide; mieux vaut centrifuger et décanter avec une pipette.
On se sert de petits tubes à essai ayant 8 centimètres de long sur 9 millimètres de diamètre intérieur :
1» Dans le premier tube, on met 2 à 3 cent, cubes de la solution provenant de la tache suspecte et on ajoute 10 à 12 gouttes de sérum de lapin traité avec le sérum humain ;
1° Dans le second, 2 à 3 cent, cubes d'une solution de sang frais d'homme, approximativement de même concentration, et 10 à 12 gouttes de lapin traité ;
3° Dans le troisième, 2 à 3 cent, cubes de solution de la tache suspecte, additionnée de 10 à 12 gouttes de sérum de lapin neuf.
4° et 5° On place une solution diluée de sang provenant de deux espèces animales différentes, par exemple, bœuf et poulet ou cochon et chien, avec 10 à 12 gouttes de sérum de lapin traité.
Les tubes sont agités jusqu'à mélange intime des solutions et du sérum, puis placés dans l'étuve à 35°. Après 10 à 15 minutes, on voit apparaître dans les tubes contenant du sang humain de petits flocons isolés qui se produisent en même temps dans toute la masse du liquide. Puis ils se tassent au fond du tube où ils forment un dépôt plus ou moins volumineux. Pour être considérée comme positive la réaction doit s'effectuer en une lieure au maximum.
Il ne faut pas considérer comme réaction positive le trouble obtenu d'emblée par le mélange des liquides, même après un temps très court.
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Les solutions sanguines des animaux ne doivent pas donner de précipité dans le même temps ; c'est seulement plusieurs heures après qu'on peut y voir des dépôts, mais toujours peu abondants. Le tube renfermant la solution suspecte et le sérum de lapin neuf ne doit pas donner de précipité. Recommencer l'expérience pour contrôler que les précipités sont d'autant plus rapides et plus abondants que la tache de sang est plus récente.
Spécificité des sérums précipitants. — J3ordet a montré que le sérum d'une espèce animale peut être précipité par le sérum de lapin préparé contre un sérum d'une autre espèce animale, pourvu que celle-ci soit une es^îèce voisine ; ainsi le sérum actif de lapin préparé avec du sang de poule précipite non seulement le sang de poule, mais encore le sang de pigeon ; de même, un sérum précipitant pour l'homme, peut se montrer actif pour le sérum de singe (Nullal); un sérum de cheval pour le sérum d'càne, d'après Linossier et Lemoine K La même précipitine peut agir sur un très grand nombre de sérums différents, la sensibilité seule de la réaction diffère. Ainsi, le sérum d'un lapin ayant reçu des injections intrapéritonéales de sérum humain précipite les sérums d'homme, de bœuf, de cheval, de chien, de mouton, de porc, de cobaye, de poulet. Il n'en existe pas moins une spécificité relative qui se traduit en ce que les quantités de précipitine minimum nécessaires pour provoquer un trouble dans im sérum donné sont beaucoup moindres quand ce sérum est le sérum correspondant ; en ce que le précipité provoqué par une précipitine dans le sérum correspondant est incomparablement plus volumineux que dans un autre sérum et se manifeste dans une solution assez diluée pour qu'un autre sérum à la même dilution ne soit pas troublé.
Il y a donc là une cause d'erreur qui, si elle ne doit pas jeter un discrédit sur un procédé fort intéressant en médecine légale, impose pour l'expert qui veut déterminer l'origine d'une tache de sang, de dissoudre celle-ci dans une quantité de liquide telle, que seul le sérum correspondant à la précipitine puisse être troublé par elle ; une solution de sérum au millième, par exemple, ne semble troublée que par la précipitine correspondante et jamais par une autre jjrécipitine.
1 LiNOssiEK et Lemoine. Sur Ira spécificité des sérums précipitants. Soc. de bioL, 8 mars 1902,