RÉACTION DES ORGANES HÉMATOPOÉTIQUES DANS LES ÉTATS PATHOLOGIQUES
moelle osseuse ; les hématies nucléées surabondent et se multiplient; enfin, pullulent des éléments considérés comme appartenant en propre au tissu de la moelle osseuse active, myélocytes basopliiles et surtout neutropliiles.
Mais, d'après Dominici, la transformation myéloïde n'est encore que partielle ; les mégacaryocytes et les myélocytes éosinophiles sont rares ou absents et l'on n'observe la prolifération active de toutes les variétés de cellules myéloïdes que si l'on associe à l'infection typhique, l'action anémiante d'un certain nombre de saignée?.
Cette réaction myéloïde, que démontre l'étude des infections expérimentales, est peu marquée dans les infections humaines, elle manque en particulier, comme l'a montré Balthazard dans la fièvre typhoïde. Elle se trouve réalisée, par contre, à un haut degré dans la variole. Dans cette affection, en dehors des phénomènes de réaction du corpuscule, augmentation des lymphocytes et transformation en leucocytes mononucléaires, des phénomènes de destruction pigmentaire et de phagocytose banale, déjà décrits dans la thèse de Bezançon, il existe, comme l'a montré Weil, des réactions beaucoup plus spéciales de la pulpe. Dans les mailles de la pulpe, surtout à la périphérie des corpuscules de Malpighi, on trouve en grand nombre des leucocytes mononucléaires non granuleux, quelques mégacaryocytes, des plasmazellen, enfin des leucocytes mononucléaires neutropliiles semblables à ceux de la moelle osseuse; les leucocytes polynucléaires neutropliiles sont tout à fait exceptionnels.
Les globules rouges à noyau, rares dans les varioles confluentes, sont fréquents dans les varioles hémorragiques.
La transformation myéloïde est beaucoup plus marquée, d'ailleurs, chez l'enfant que chez l'adulte.
Simon ^, de même dans la diphtérie, a observé la transformation partielle du tissu lymphoïde de la rate en tissu myéloïde (myélocytes basopliiles et neutropliiles ; hématies nucléées).
Dans une nouvelle série de recherches sur l'infection staphylococciqiie expérimentale, charbonneuse et pneuiiiococcique du cobaye,
' Simon. Etude anatomo-pathol. de la diphtérie humaine. Journal de p/ii/s. et de palh. ge'n., 1903, n» 5.
RATE
nous avons pu aussi constater cette ébauche de réaction myélo'ide dans la pulpe de la rate et dans la zone périfolliculaire du corpuscule de Malpiglii ; mais cette réaction n'était que très peu marquée. Il semble donc bien que, si dans certains états infectieux, la rate est capable de revenir à l'état embryonnaire et de fabriquer des myélocytes comme la moelle osseuse, le processus est en général beaucoup moins marqué que dans cet organe et ne se produit que dans des conditions spéciales d'infection. La rate comme le ganglion lymphatique, se comporte donc avant tout dans les états infectieux chez l'homme comme un organe lymphatique fabriquant des lymphocytes par son corpuscule, détruisant les cellules usées et les bactéries par les macrophages de sa pulpe.
ETATS ANÉMIQUES
Lorsqu'on soumet des lapins adultes à une série de saignées répétées, on observe, comme l'a montré Dominici, la mise en activité simultanée de toutes les zones lymphatiques et la prolifération active de toutes les variétés de cellules qui caractérisent le tissu de la moelle osseuse.
Cette soustraction de sang entraîne ipso facto une soustraction de lymphe, et, par suite, sollicite à la rénovation les territoires folliculaires de la rate qui sont en connexion directe avec les voies veineuses. Il s'ensuit une multiplication des leucocytes mononucléaires clairs, (cellules de la lymphe et du sang circulant), une suractivité des cellules mères de globulins (pour assurer les poussées hématoblastiques), une pullulation de plasmazellen qui ne s'accompagne que d'une faible diffusion de ces cellules dans le sang; une hypergenèse de mononucléaires basophiles enfin, qui semble directement liée à la transformation myélo'ide. Cette transformation myéloïde ou, plus exactement, cet éveil du tissu myéloïde, qui sommeillait dans la rate depuis la période foetale, s'observe au niveau des zones folliculaires et surtout dans la pulpe.
Dans les zones folliculaires, disposées en séries linéaires ou éparses, entremêlées à des éléments de tissu lymphoïde, on voit, outre les leucocytes mononucléaires à protoplasma basophile non
910 RÉACTION DES ORGANES HÉMATOPOIÉTIQUES DANS LES ÉTATS PATHOLOGIQUES.
granuleux, de véritables cellules myéloïdes, des mononucléaires à graniilalions neulrophiles et des hématies nucléées.
Dans la pulpe, les éléments myéloïdes néoformés sont en quantités considérables, ils apparaissent dans tout le territoire pulpaire ; ils représentent enfin tous les types des cellules du tissu myéloïde, c'est-à-dire, cpi'on voit à côté des mononucléaires à protoplasma basophile, des mononucléaires à granulations neutrophiles et éosinophiles, des hématies nucléées, des mégacaryocytes enfin. Les myélocytes à granulations basophiles sont rares, comme ils le sont d'ailleurs dans la moelle osseuse du lapin.
§ III. — Moelle osseuse.
INFECTION
Plus encore que les autres organes hématopoïétiques la moelle est, au cours de la plupart des maladies infectieuses, le siège d'une vive réaction dont la manifestation principale est la suractivité de sa fonction habituelle, la formation des leucocytes polynucléaires.
La réaction varie d'ailleurs avec la nature du germe qui a envahi l'organisme, et l'on observe de grandes variations dans l'état de la moelle, selon que le microbe détermine de la leucocytose ou de la leucopénie, de la polynucléose ou de la mononucléose.
La réaction est surtout intense dans les états qui s'accompagnent de leucocytose avec polynucléose. Elle a bien été mise en lumière par les recherches de Roger et Josué ^ et par celles de Dominici
Etudiant l'infection staphylococcique expérimentale chez le lapin, Roger et Josué voient disparaître en partie le tissu graisseux et la moelle revenir à l'état de moelle rouge, comme à l'état fœtal; les intervalles qui séparent les aréoles sont augmentés et remplis de myélocytes granuleux, en particulier de myélocytes neutrophiles et de formes intermédiaires entre celles-ci et les leucocytes polynucléaires. Les cellules éosinophiles sont plus nombreuses qu'à l'état
1 Roger et Josué. Des modifications de la moelle osseuse dans la suppm'ation et l'infection staphylococcique. Soc. de bioL, 12 dtk-. 1896 et 2T mai 1897.
2 DoMiKici. In Manuel d'/dst. palhol. de CokiNil et IUnvier, 3' édit,, II, p. 581.
MOELLE OSSEUSE
normal, mais restent beancoup plus rares que les cellules neutrophiles, il existe enfin des hématies nucléées et des mégacaryocytes.
L'étude de Tinfection expérimentale du lapin par le bacille d'Eberth montre bien, comme l'a observé Dominici les divers stades de la réaction de la moelle osseuse qui se traduit essentiellement par la mise en activité du tissu myéloïde et accessoirement seulement par celle du tissu lymphoïde. On observe, dès les premières heures, des signes précoces d'irritation de la moelle, lobulation ou karyokinèse du noyau des hématies nucléées, présence de myélocytes à protoplasma basophilc de toutes tailles, dont le protoplasma se charge bientôt de granulations amphophiles. Dès le 2'^-^" jour, cette poussée de myélocytes basophiles devient considérable, puis peu à peu augmente le nombre de ceux qui se changent en myélocytes amphophiles; vers le 8" ou 10'' jour, cette transformation est presque complètement achevée, les myélocytes basophiles sont presque tous transformés en myélocytes amphophiles. En même temps s'exagère la formation des mégacaryocytes et des hématies nucléées. Plus tard, au début de la convalescence, mégacaryocytes, hématies nucléées, myélocytes amphophiles, éosinophiles, continuent à pulluler dans la moelle.
Dans d'autres circonstances (infections colibacillaires prolongées), dans lesquelles l'éosinophilie est très accentuée dans le sang, il existe une exagération correspondante de la multiplication des myélocytes éosinophiles dans la moelle osseuse.
La poussée des cellules du tissu myéloïde n'est pas, d'après Dominici, l'unique expression de la mise en activité de la moelle osseuse, et l'on peut observer, exceptionnellement, il est vrai, de véritables formations lymphoïdes avec production de tous les éléments de la série lymphogène (infection éberthienne chez les lapins splénectomisés) (Dominici).
Nous retrouvons ces mêmes réactions dans les infections humaines, où, entrevues par Foa et Ponfick, Grohé, Neumann, Golgi, elles ont été surtout bien étudiées par Roger et Josué, Dominici, Weil.
Qu'il s'agisse d'infection slaphylococcique (Roger et Josué), d'in-
^ DoMiN'ici. L'infection expérimentale par le bacille d'Eberth, est très différente de la fièvre typhoïde et se traduit par de la poiynucléose avec essor d'hématies nucléées dans le sang.
912 RÉACTION DES ORGANES HÉMATOPOIÉTIQUES DANS LES ÉTATS PATHOLOGIQUES.
feclioli pneumococcique, streptococcique (Domiiiici), que l'infeclion soit localisée ou généralisée, la moelle osseuse réagit chez l'homme, à la façon de la moelle du lapin, et l'on assiste à la même poussée de myélocytes Lasophiles et neutrophiles, au même essor d'hématies nucléées, à la même formation de mégacaryocytes ; cette réaction myéloïde s'observe même, comme l'a montré Dominici, chez des vieillards atteints de pneumonie. La réaction prend même une intensité insolite dans les infections prolongées et chroniques telles que la tuberculose pulmonaire (Josué).
Dans les maladies à mononucléose spéciale comme la variole, nous assistons à la même hyperactivité de la moelle, comme l'a montré E. Weil. Mais la moelle osseuse a cessé de représenter une étuve où mûrissent et se transforment les cellules originelles des globules blancs, et les myélocytes passent dans le sang sans se transformer en polynucléaires adultes. Il en est de même dans la vaccine, à condition que l'individu n'ait pas été revacciné. Comme l'ont montré Enriquez et Sicard, il se forme des myélocytes neutrophiles, mais si une revaccination antérieure a conféré l'immunité, l'inoculation ne détermine qu'une réaction polynucléaire (Roger et Weil).
Dans d'autres maladies telles que la tuberculose qui suscitent, comme l'ont montré Ehrlich, Achard et Loeper, une activité particulière du tissu lymphoïde dans l'organisme, la moelle peut devenir le siège d'une réaction lymphoïde. Déjà l'un de nous, dans sa thèse, avait signalé l'infdtration lymphoïde de la pulpe splénique que l'on observe au cours de certaines tuberculoses humaines et expérimentales. Dominici a constaté de même dans la moelle osseuse, une poussée intense de mononucléaires de la série lymphogène, en particulier dans les tuberculoses qui frappent les appareils à structure lymphoïde (tuberculose intestinale et mésentérique). Il a montré que de tous les mononucléaires de la série lymphogène, c'étaient les plasmazellen qui prédominaient.
Dans les maladies infectieuses caractérisées par l'hypoleucocytose telles que la fièvre typhoïde, la réaction myéloïde peut être manifeste d'après Dominici, mais elle reste latente et ne se traduit pas par l'essaimage dans le sang des formes cellulaires néoformées dans la moelle osseuse.
MOELLE OSSEUSE
Pour Ballhazard de même, la moelle osseuse reste en activité, dans la fièvre typhoïde, Fhjpoleucocytose tient seulement à Tintensité des phénomènes de leucolyse, malgré l'apport normal de leucocytes dans le sang.
ÉTATS ANÉMIQUES
Chez le lapin saigné, comme l'ont montré Van der Strichl, Dominici, il se produit une réaction intense de la moelle osseuse, caractérisée : 1° par Thypergenèse du tissu myéloïde, dans les régions où il est normalement en activité ; 2° par la régénération de ce tissu dans les zones où il avait été transformé en tissu graisseux ; 3° par une poussée d'éléments du tissu lymphoïde dans le territoire médullaire.
Les modifications sont à peu près les mêmes que celles que Ton observe dans les états infectieux; elles portent de préférence sur les éléments de la série hémoglobinique dont on observe toutes les variétés, normoblastes, mégaloblastes, microblastes, hématies nucléées à noyau large, en division directe et surtout en karyokinèse, Il est fréquent d'observer une polychromatophilie très marquée, des hématies adultes nucléées. Cette polychromatophilie est en rapport d'ailleurs avec un état identique des hématies nucléées, et tient à ce que le noyau des hématies nucléées est expulsé trop prématurément du protoplasma de celles-ci, alors que leur cycle évolutif n'est pas encore terminé. On trouve aussi des myélocytes variés, en particulier les myélocytes basophiles, agents de formation des myélocytes neutrophiles et éosinophiles.
Chez l'homme, nos connaissances sont peu avancées sur l'état de la moelle dans les anémies. Ehrlich cite un cas où toute réaction normoblastique était absente de la moelle.
Dans la variole hémorragique, Golgi, dans un cas de purpura toxique, Grohié, dans un cas de maladie de Verthof, ont observé une réaction normoblastique intense.
Dans l'anémie pernicieuse, d'après les recherches d'Engel, il se produit, dans le squelette, une poussée active de inyélocytes, mais
914 RÉACTION DES ORGANES HÉMATOPOIÉTIQUES DANS LES ÉTATS PATHOTOGIQUES.
celle-ci est aberrante et l'on voit la régénération par les mégaloblasles remplacer celle par les normoblastes ; ceux-ci ne forment des hématies qu'en petite quantité.
Dans l'anémie infantile pseudo-leucémique, de même que les hématies nucléées, à forme de mégaloblastes ou de normoblastes, surabondent dans le sang, que sont accrus les polynucléaires granuleux, de même, comme l'a montré Luzet, on voit dans la moelle l'hypergénèse considérable des hématies nucléées (Dominici).
Dans l'anémie qui accompagne l'évolution des tumeurs, on trouve dans la moelle, en proportion considérable, les éléments spécifiques du tissu myéloïde.
§ IV. — Réaction du système liéniatopoiéticfue dans les intoxications microbiennes à la suite d'injection de sérum antitoxique.
L'étude des réactions du système hématopoïétique, à la suite des injections de sérum, au cours des intoxications, est intéressante à rapprocher des réactions leucocytaires qui apparaissent alors dans le sang circulant.
Les recherches que nous avons entreprises % sur les effets comparés de l'action sur les ganglions de la toxine pure et de la toxine associée au sérum diphtérique ; les recherches de Roger et Josué ^ sur l'action de la toxine et de l'antitoxine diphtériques sur la moelle des os ; les recherches de Simon ^ sur l'action de la toxine et de l'antitoxine diphtériques sur les organes hématopoïétiques, celles enfin de Balthazard * sur l'action de la toxine typhique et du sérum antityphique, permettent de se rendre un compte exact du mécanisme du phénomène.
Dans les ganglions, comme nous l'avons montré, si on inocule simultanément une dose mortelle de toxine diphtérique et une dose immunisante de sérum antidiphtérique, au lieu des phénomènes de
1 Bezançon et M. Labbé. Soc. de biol., 7 mai 1898.
2 Roger et Josué. Soc. de biol., 9 janvier et 10 avril 1897.
3 Simon, Arch. de méd. expér., nov. ■1903.
*• Balthazard. Toxine et antitoxine typhiques. Thèse Paris, 1903. J.-B. Baillière et fils, édit.