C. POISONS nÉMOLYTIQUES PROPREMENT DITS
Sous ce titre nous groupons toutes les substances qui déterminent l'hémolyse même en solutions rendues isotoniques au moyen du chlorure de sodium.
Glycosides. — Les substances appartenant au groupe des glycosides, telles que la solanine, la saponine, la digitaline, la cyclamine, la githagine (sapotoxine contenue dans l'agrostemna githago) ont
1 GitYNs. Pfliiger's Arclùv., 1896, Bd LXIII.
2 Uiinox. Soc. de Biologie, 190\ p. 351.
ÉTUDE DES DIVERS AGËNTS HEMOLYTIQUES.
un pouvoir hémolytique extrêmement intense et rapide (la saponine agit en solution à 1 p. 125 000) ; ce pouvoir persiste, même si ces corps se trouvent dissous dans la solution isotonique de chlorure de sodium.
Le pouvoir globulicide de la solanine est d'ailleurs beaucoup plus accentué, comme l'a montré Hédon', si les globules sont plongés dans une solution saline artificielle que s'ils sont dans du sérum sanguin.
Les recherches de Kraus, de Claii'mont, de Hideyo Noguchi, ont montré, d'une façon plus générale, que le sérum sanguin normal de n'importe quelle variété d'animal exerce une action protectrice, à l'égard non seulement de la solanine, mais encore de substances analogues telles que l'agaricine et la saponine ; la propriété protectrice persiste, même après chauffage à 100°. Ainsi 1 milligr. d'agaricine est capable de dissoudre complètement 1 cent, cube de globules rouges humains en suspension dans du sérum artificiel ; si on ajoute à ce sérum artificiel quelques gouttes de sérum normal de cobaye ou d'un autre animal, l'hémolyse ne se produit plus. Le lait exerce une action protectrice analogue, mais moins forte que celle du sérum sanguin.
Ranson a vu que la cholestérine protégeait aussi les hématies contre la propriété hémolytique de la saponine. Hideyo Noguchi a vérifié cette action protectrice de la cholestérine, non seulement à l'égard de la saponine, mais aussi contre l'agaricine. Il pense que l'action du sérum sanguin et du lait est due à la présence de la petite quantité de cholestérine qu'ils contiennent.
Pour Hédon, l'action protectrice du sérum ne serait point d'ordre biologique, mais de nature purement chimique, elle tiendrait aux fonctions acides de celui-ci. L'acidité ou l'alcalinité de la solution jouerait en effet un grand rôle dans la manifestation du pouvoir hémolytique des substances telles que la solanine ; ainsi des globules rouges de bœuf, imprégnés de substances alcalines, deviennent plus aptes à subir l'action de la solanine et sont pour ainsi dire sensibilisés ; imprégnés au contraire de substances acides, ils devien-
1 Hédon. Soc. de Biologie, l'JOO, p. 111.
HÉMOLYSE.
nent plus résistants, comme si, sous cette dernière influence, leur stroma cessait d'être perméable à la solanine.
De Faction des glycosides on peut rapprocher ' celle d'un certain nombre de champignons^ parmi lesquels : l'amanita phalloïdes, qui contient une toxalbumine la phalline, étudiée par Kobert, l'helvella esculenta (morille), dont Bostrôm et Ponfick ont étudié expérimentalement l'action toxique sur le sang ;
Poisons d'origine animale. — Les poisons de la salamandre d'eau, les venins de serpent, tels que celui du naja tripudians, ont une action hémolytique.
Toxines microbiennes. — Les produits de sécrétion bactérienne, par exemple les cultures fdtrées des bacilles typhique, pyocyanique, cholérique, du staphylocoque (Ehrlich, Madsen), sont hémolysants.
Substances chimiques. — L'hydrogène arsénié, l'acide sulfurique, l'acide chromique, le chlorate de potasse, l'acide pyrogallique, riiydrazine et ses dérivés (pliénylhydrazine, acétylphénylhydrazine ou pyrodine), le nitrobenzol, le mirbanol, la phénylhydroxylamine, l'aniline et ses dérivés, l'acétanilide et la phénacétine, enfin le sulfure de carbone, la quinine, le chlorhydrate de pilocarpine ont un pouvoir hémolytique.
Bile. — On peut encore rapprocher de l'action de ces diverses substances celle de la bile., dont l'action dissolvante vis-à-vis des globules rouges était connue depuis longtemps ; cette action, très énergique, paraît due aux sels biliaires, au glycocholate de soude qui agit en solution isotonique à 1 /50'', et surtout au taurocholate de soude qui a des propriétés beaucoiqD plus énergiques et manifeste son action hémolytique même en solution à 1 p. 600.
Rappelons, par contre, qu'il y a dans la bile une substance antagoniste, la cholestérine qui, comme le sérum sanguin, protège les globules rouges contre l'action de certains poisons hémoly tiques. La nocivité de la bile vis-à-vis des globules rouges est curieuse à rapprocher d'un fait que nous signalerons à la fin de ce chapitre et que nous chercherons alors à expliquer : l'augmentation de la résistance aux agents hémolytiques que présentent les globules rouges des malades atteints d'ictère.
1 Lazakus. Art. Hémoglobinhémie, in Spec.ielle Pathologie und Thérapie von Nothnagel.
ÉTUDE DES DIVERS AGENTS HÉMOLYTIQUES
D. SÉRUMS HÉMOLYTIQUES
Le sérum d'un animal est toujours hémolytique à un degré plus ou moins marqué pour les hématies d'une espèce étrangère ; mais certains sérums jouissent d'une action destructive toute spéciale ; ainsi le sérum d'anguille, comme l'ont montré les recherches de Mosso \ de Camus et Gley -, a un pouvoir hémolytique même en dilution à 1 p. 10,000 et 1 p. 20,000. A des degrés moindres, comme nous le verrons plus tard, au chapitre des cytotoxines, le sérum du lapin agit sur les hématies de cobaye.
Les propriétés hémolytiques du sérum vis-à-vis d'une variété d'hématies sont accrues singulièrement, comme l'a montré Bordet% si l'on a renforcé le pouvoir hémolytique naturel du sérum par des injections préalables répétées de ces globules rouges ; ainsi l'inoculation au cobaye de sang défîbriné de lapin détermine chez le cobaye l'apparition du pouvoir hémolytique vis-à-vis des hématies de lapin et seulement vis-à-vis des hématies de cet animal.
Dans certains cas, la propriété hémolytique du sérum humain se manifeste vis-à-vis des globules rouges provenant d'un autre individu. Déjà Maragliano * avait signalé le fait que le sérum de quelques malades était capable d'altérer in vitro les globules d'un individu sain, en donnant au sérum une teinte verdâtre, sans que l'on constatât d'hémolyse proprement dite. Ascoli a signalé l'hémolyse produite par un sérum de typhique.
Pagniez a fait dans sa thèse une étude des propriétés hémolytiques du sérum et a cherché à en tirer quelques indications pratiques.
Nous allons rappeler sa technique et ses conclusions.
Technique. — Pour étudier l'action hémolytique d'une substance, on peut se servir de globules rouges d'homme ou d'animal. On se servira de préférence des
1 Mosso. Journal de phijsiologie et de palhologie c/ënerales, 1889, p. 229.
2 Camus et Gley. Recherches sur l'action physiologique du sérum d'anguille, Arch. de pharmacodij munie, t. V, fasc. 3 et 4, 1898.
3 BoRDET. Les sérums hémolytiques, Ann. de l'Inslilut Pasleur, 1900, p'. 257. * M.\RAOLiANO. Congrès de médecine int.. Milan, 1892, t. V, 41.
° Pagniez. Action exercée sicr les globules rouges par quelques liquides normaux et pathologiques, Th, de Paris, 1902.
HÉMOLYSE.
hématies du lapin, qui sont beaucoup plus sensibles que les hématies de l'homme aux influences hémolysantes. L'emploi de ces globules a encore un avantage : les animaux sains relativement jeunes ont une résistance globulaire que l'on peut considérer comme invariable. Chez l'homme sain, cette invariabilité existe aussi, mais l'état de maladie la modifie très sensiblement, et comme nous le verrons dans le chapitre suivant, la résistance globulaire est, selon les cas, augmentée ou diminuée.
Le sang de l'homme est recueilli par piqûre du doigt, sans qu'il soit nécessaire de faire une asepsie rigoureuse. Le sang du lapin ou du cobaye est recueilli dans les veines ou mieux par ponction du cœur avec une seringue stérilisée, manœuvre inoffensive en général.
Le sang est recueilli dans de l'eau salée isotonique, pour éviter les coagulations puis centrifugé ; les globules sont précipités au fond du tube, on décante, on remplit à nouveau avec de l'eau salée; on centrifuge une deuxième fois, et après décantation on remet de l'eau salée.
La solution isotonique d'eau salée que l'on emploie d'ordinaire n'est pas la solution à 9,1 p. 1000. Pagniez dit qu'il y a souvent avantage, pour mettre en évidence l'action d'un corps doué de propriétés hémolysantes peu énergiques, à employer des solutions salées très légèrement hypotoniques ; le globule rouge légèrement gonflé est plus vulnérable. La solution salée à 7 p. 1000 remplit parfaitement le but : on en prend 3 cent, cubes pour une goutte de sang.
Pour étudier un liquide supposé hémolysant, la technique est différente selon que ce liquide est ou non isotonique. S'il est isotonique, il suffit de faire tomber les globules rouges à même dans le liquide. S'il s'agit d'un liquide non isotonique, plusieurs tubes à essai ordinaires, contenant chacun o cent, cubes de solution à 7 p. 1000, sont additionnés ensuite d'un nombre déterminé de gouttes du liquide a essayer de 1 à 12 gouttes; on laisse tomber ensuite dans chaque tube une goutte d'émulsion de globules ; on agite pour bien mélanger.
La température de 37" favorise l'action hémolytique de certaines substances, du sérum en particulier; aussi le plus souvent porte-t-on le tube à Fétuve à 37°, dans laquelle on le maintient 2 heures.
Après séjour à l'étuve, le liquide est centrifugé ; si le liquide n'est pas globulicide, on a un dépôt volumineux, formé de globules non altérés, et le liquide n'est pas coloré par l'hémoglobine. Si le liquide est globulicide, le liquide varie du jaune pâle au rouge vif; le dépôt est plus ou moins marqué et peut même manquer.
Le dépôt contient en plus ou moins grande quantité les stromas globulaires.
Action hémolysante des sérums et sérosités pathologiques.
Pagniez a cherché à étudier l'action hémolysante du sérum des individus malades. Dans une série de tubes contenant 5 cent.
ÉTUDE DES DIVERS AGENTS HÉMOLYTIQUES
cubes de solution de NaCl à 7 p. 1000 et une goutte d'émulsion de globules rouges de lapin, on laisse tomber un nombre progressif de gouttes de sérum du malade, mesurées avec des pipettes de calibre sensiblement égal ; on voit ainsi quelle dose de sérum produit : le début de l'hémolyse, et la destruction totale des globules.
Les résultats obtenus sont contradictoires : tandis que le plus souvent 3 gouttes de sérum déterminent l'hémolyse forte, et 4 gouttes une hémolyse très forte avec ou sans destruction totale. Pagniez a vu dans un cas, chez une hystérique ne paraissant pas malade, l'hémolyse se montrer faible, même après adjonction de 4 gouttes de sérun). Il existe donc des variations individuelles, chaque individu ayant pour ainsi dire un coefficient personnel.
Chez l'homme malade, la propriété hémoly tique ne disparaît jamais du sérum, quelle que soit la nature du processus morbide en cours, la bénignité ou la gravité de la maladie. L'action hémolysante peut varier au cours d'une même maladie, mais on note tantôt une augmentation, tantôt une diminution par rapport à la moyenne habituelle.
Le fiérum le plus hémolytique observé par Pagniez fut un sérum d'épileptique ; le moins actif fut celui d'un malade atteint d'anémie pernicieuse.
Dans les maladies infectieuses, la puissance hémolytique n'est pas sensiblement modifiée. Elle serait plutôt légèrement augmentée dans la tuberculose pulmonaire, l'urémie et l'asystolie.
La propriété hémolytique existe aussi dans la sérosité des exsudats pathologiques inflammatoires sérofibrineux de la plèvre et du péritoine; elle était faible dans deux cas de pleurésie |:urulente; dans l'hydrothorax, elle n'a fait défaut qu'une fois sur 3 ; elle a pu être constatée dans 4 cas de pleurésie cancéreuse.
Pagniez a observé la propriété hémolytique dans 7 cas : chez deux tuberculeux, un tétanique, un paludéen anémié au cours d'une cirrhose mixte, dans un cas mortel d'œdème aigu du poumon et dans un cas de pleurésie hémorragique de nature probablement tuberculeuse survenue chez une ancienne hémophile.
L'hémolyse peut être observée avec des globules de source
HÉMOLYSE.
humaine différente, à condition qu'il ne s'agisse pas des globules rouges du malade.
Le liquide de trois pleurésies et de deux ascites aussi s'est montré hémolysant pour des globules humains ; mais la propriété hémoly tique manquait dans quatre liquides cancéreux, péritonéaux et pleuraux.
Ces faits sont très différents de ceux étudiés par Bard qui a signalé que dans les liquides provenant de cancers pleuraux et péritonéaux, il se produisait une hémolyse des globules rouges diapédésés.
§ III. — Mode d'action dos ag-ents liémoly tiques sur les g'iobules
rouges.
Le mode d'action de ces agents sur les globules rouges est très difficile à étudier ; sur le vivant, si l'intoxication est très légère, le sang est déjà en partie réparé quand on vient à l'examiner et on ne retrouve plus les altérations globulaires qui n'ont eu qu'une existence passagère ; si, an contraire, l'intoxication est trop intense, trop brutale, l'animal meurt avant qu'on ait eu le temps d'observer les modifications du sang.
Au point de vue histologique, Lazarus a décrit trois modes de destruction du sang, souvent associés chez le même individu :
1° La dissolution de l'hémoglobine sans modification de la forme des globules dont le slroma est conservé ;
2° La dissolution de l'hémoglobine accompagnée d'une poïkilocytose souvent très marquée, parfois avec formation de ce que Ehrlich appelle les « corps internes hémoglobinémiques », c'est-àdire de petits corps arrondis, nucléiformes, qui fixent plus fortement l'éosine que le reste du protoplasma et qui peuvent être expulsés du globule rouge ;
3° La fragmentation des globules sans dissolution de l'hémoglobine dans le sérum.
* Bard. Soc. de biologie, 16 février 1901 et Semaine médicale, 19 juin 190
MÉCANISME DE l'hÉMOGLOBINÉMIE.
§ IV. — Mécanisme de l'héinog'Iohinéinie.
L'étude des subslances hémolyliques nous conduit à étudier le mécanisme intime du passage de l'hémoglobine des globules dans le plasma, l'hémoglobinémie, et surtout les rapports qui relient cet état au syndrome de l'hémoglobinurie.
Le mécanisme de l'hémoglobinémie a été surtout étudié par Ponfîck, Stadelmann, Afanassief.
Pour Ponfick, il y aurait deux processus essentiellement distincts, aboutissant en dernier ressort au même phénomène, à l'hémoglobinémie : tantôt l'hémoglobine du globule passe directement dans le plasma à sa sortie du globule rouge ; tantôt elle n'arrive dans le plasma que par des voies détournées : fragmentation des hématies dans le sang sous l'intluence des substances hémolytiques ; arrêt des fragments dans le foie, la moelle des os, la rate; mise en liberté du pigment en quantité plus ou moins considérable; transformation ou non transformation en pigments biliaires dans le foie, d'oii, selon les cas, cholémie ou hémo^lobinémie.
Les agents hémolysants selon leur nature détermineraient, d'après Ponfick, l'un ou l'autre de ces processus ; Afanassief, Engel et Kiener ont montré qu'une même substance pouvait, suivant la dose, dissoudre les pigments ou fragmenter les hématies.
Hémoglobinurie expérimentale. — Si nous connaissons bien aujourd'hui le pouvoir hémolytique d'un certain nombre de substances, nous ignorons encore, dans un grand nombre de cas, pourquoi l'hémoglobinémie, qui accompagne la pénétration de ces substances dans le sang, est ou non suivie d'hémoglobinurie.
Une des notions les mieux établies est celle de l'importance de la dose de sang qui doit être nécessairement détruite pour qu'il y ait passage de l'hémoglobine dans les urines. Ponfick évalue à 1/60° de la masse du sang total la quantité qui doit être détruite pour qu'il y ait hémoglobinurie. Camus ' a récemment repris la question et a obtenu des chiffres très voisins de ceux de Ponfîck, il faut en
1 J. Camus. Les /lémoglohinuriex [éUa/p p'dhoijénique). Thèse Paris, 1903.
HliiMOLYSE.
moyenne 1 /57'' de la masse totale du sang, soil pour un homme de 65 kilogr. une destruction de 85 cent, cubes de sang, c'est-à-dire une dose qui ne détermine pas d'anémie appréciable.
Si la destruction globulaire a été faible, le foie arrête le pigment sanguin et le transforme en pigment biliaire, si la dose de pigment détruit est plus considérable, le pigment biliaire produit en plus grande quantité passe dans le sérum et l'ictère se développe ; si la quantité d'hémoglobine mise en liberté est encore plus grande, le foie est insuffisant à la transformer en pigment biliaire et l'hémoglobinurie apparaît (Ponfick, Afanassief, Stadelmann) .
Lesné ^ et P. Ravaut ont bien montré les rapports qui existent entre l'hémoglobinurie, la cholurie et l'urobilinurie secondaires à l'hématolyse expérimentale. L'injection intra-veineuse d'eau distillée, l'injection dans le péritoine du lapin de sang défdjriné du même animal, ou mieux l'injection de sérum hémolylique préparé, déterminent, suivant la dose employée : à faible dose, de l'urobilinurie seule ; à dose plus élevée, de l'urobilinurie et de la cholurie (la cholurie disparaissant la première) ; à dose plus forte encore, de l'hémoglobinurie suivie d'un stade de cholurie et d'urobilinurie.
L'état des organes chargés de détruire les globules rouges altérés, tels que le foie, la rate, la moelle osseuse, semble devoir jouer un rôle dans le plus ou moins de facilité avec laquelle l'hémoglobinurie se produira à la suite de l'hémoglobinémie ou à la suite de la destruction des globules rouges.
Cherchant à vérifier le rôle d'arrêt du foie et de la rate vis-à-vis de l'hémoglobine dissoute dans le plasma. Camus a injecté à plusieurs reprises des doses importantes d'hémoglobine dans le sang d'animaux qu'il avait dératés au préalable et chez lesquels il avait, par la ligature des deux artères mésentériques, de l'artère hépatique et de la veine porte, interrompu la circulation hépatique ; il n'a pas cependant observé d'hémoglobinurie.
L'injection d'une solution isotonique d'hémoglobine, directement dans la veine mésaraïque, détermine d'autre part l'hémoglobinurie, au même titre que l'injection intra-veineuse, sans que se manifeste la fonction d'arrêt du foie.
1 Lesn'k et Havaut. Soc. de hio/., 14 décembre 1901.
MÉCANISME DE l'hÉMOGLOBINÉMIE.
On sait le rôle que joue répithélium des tubes contournés du rein dans l'élimination de l'hémoglobine, qu'il s'agisse d'hémoglobinurie symptomalique (Ponfick, Kelsch et Kiener), ou d'hémoglobinurie dite essentielle paroxystique (Dieulafoy et Widal). Camus a cherché à vérifier ce rôle expérimentalement. La production de troubles de la circulation rénale par ligature des veines rénales ou de lésions du rein par injection préalable ou simultanée de fortes doses d'ovoalbumine, n'a pas cependant facilité le passage de l'hémoglobine dans les urines.
Hémoglobinurie essentielle paroxystique. — Le mécanisme est très controversé : les uns admettent que l'hémoglobinurie résulte de la dissolution de l'hémoglobine dans le plasma (théorie de l'hémoglobinémie) ; les autres que la dissolution de l'hémoglobine se fait au niveau de 1 appareil urinaire (théorie de l'hémoglobinurie urinaire).
Théoiue de l'hÉMOGLOBINÉMIE. — Elle rcposc sur la constatation de l'aspect rouge cerise du sérum [état laqué) au moment des crises d'hémoglobinurie et sur la célèbre expérience d'Ehrlich : Ehrlich lie le doigt d'un malade atteint d'hémoglobinurie et le plonge dans de l'eau glacée ; le sang de ce doigt, recueilli par piqûre, donne, après coagulation, du sérum laqué, tandis que le sérum qu'on retire d'un doigt non refroidi, a la coloration normale.
La production de l'hémoglobinémie serait due, dans ce cas, à la fragilité toute particulière des globules rouges (Ehrlich, Miirry), fragilité qu'ont pu vérifier Vaquez et Marcano', par la méthode de Malassez, dont nous parlerons plus loin.
La fragilité toute particulière des hématies, au cours d'un accès d'hémoglobinurie paroxystique, ressort nettement des expériences récentes de Kretz. Cet auteur a pu constater en effet, chez un malade atteint d'hémoglobinurie paroxystique a. frigore : que ses hématies, en dehors des accès, subissaient une hémolyse complète, ou presque complète lorsqu'on les mettait en présence, soit de son propre sérum frais dilué de moitié, soit d'autres sérums frais dilués même au huitième. L'hémolyse tient ici à la présence d'une sensibilisatrice fixée sur les globules rouges et non contenue dans le
1 Vaquez et Mahcano. Arch. med. e.rp., janvier 1896,
HÉMOLYSE.
sérum. Celui-ci, en effet, n'a pas un pouvoir hémolytique plus marqué que le sérum d'un individu sain, il ne contient pas de sensibilisatrice et pas plus de cytoljsine qu'un sérum normal.
L'accès d'hémoglobinémie serait dû à l'augmentation momentanée de la cjtase, sous l'influence du froid ; cette cytase portant son action sur des globvdes sensibilisés, détermine une bémolyse d'une telle intensité que l'hémoglobine ne peut être arrêtée par le foie et passe dans les urines.
Kretz ' a vu, en effet, que si l'on recueille le sang du bras d'un individu sain, après avoir plongé le membre dans de l'eau froide, le sérum du sang possède une quantité de cytase notablement plus grande que le sérum humain recueilli au niveau d'un membre non refroidi. La richesse en cytase du sérum recueilli au niveau du bras refroidi est telle que ce sérum liémolysait les hématies du malade atteint d'hémoglobinurie paroxystique, même dans une dilution à 1 p. 25.
La théorie de l'hémoglobinémie ne peut cependant suffire à expliquer tous les cas d'hémoglobinurie paroxyslique. L'état laqué du sérum n'a pas toujours été rencontré (Mackensie-, Rosenbach^, Robin *, Ilayem au cours des crises d'hémoglobinurie.
Pour Hayem, d'autre part, l'état laqué serait peut-être un aspect artificiellement créé in vitro. Si l'on suit en effet la marche de la coagulation, on voit que les premières gouttes de sérum exsudé ont une coloration normale ; mais à mesure que le caillot se rétracte, il se redissout et le sérum apparaît dès lors teinté. L'aspect laqué tiendrait à la redissolution du caillot
IIémoglobinurie uhinaiue. — Van Rossen avait supposé que la destruction des hématies se fait dans la vessie, sous l'influence des oxalates de l'urine. Pour la plupart des partisans de la théorie de
1 Kketz. Sur la théorie de l'hémopilobinurie paroxystique. \\ ien. klin. Woch., lOfS, n" 18, § 528.
Mackensie. Lancet, London, 1879 et 1884. 3 RosENB.\cii. Berlin. Idin. Woch., 1880, n°' 10 et 11. ^ Robin. Soc. méd. des Hâp., 1888.
Haye.m. Levons sur les Maladies du sanr/, 1900. s La redissolution du caillot n'est elle morne pas d'ailleurs constante dans les cas d'hémoglobinurie paro.xystique a frigore, elle faisait, en particulier, défaut malgré une observation prolongée d'une huitaine de jours dans un cas d'iiémoglobinurie paroxystique a frir/ore où nous avons pu constater l'aspect laqué du sérum.
MÉCANISME DE l'hÉMOGLOBINÉMIE.
l'hémoglobinurie iirinaire (Hayem, Robin, Lëpine) \ la dissolution de l'hémoglobine s'accomplit non pas dans la vessie et sous l influence des oxalates de l'urine, mais au niveau du rein.
Pour Robin, deux éléments sont nécessaires pour la production de cette hémoglobinurie rénale : une modification dans la résistance des globules, une congestion rénale.
Lefèvre admit que les hématies tombant au niveau des glomérules dans un liquide analogue à l'eau distillée, se dissolvaient tandis que plus bas au niveau des tubes contournés, la dissolution n'étant plus possible, il se produirait de l'hématurie.
Reprenant cette question de l'hémoglobinurie urinàire. Camus dans sa thèse a cherché comment l'urine pouvait être globulicide pour les hématies, in vitro et in vivo. L'urine peut être hémoljtique pour des raisons d'osmo-nocivité. Ainsi toutes les urines faiblement concentrées ayant un A proche de 0, les urines des néphrites chroniques par exemple, donnent un semblable résultat. Une alimentation peu riche en sels donnera une urine peu concentrée et par conséquent hémolytique, c'est ainsi que s'explique l'action de l'urine des enfants nouveau-nés et des malades soumis au régime lacté (Sabrazès et Fauquet-). Certaines urines très riches en urée ou en acide hippurique bien qu'ayant un point de congélation voisin de celui du sérum auraient cependant une action destructive vis-à-vis des hématies (nous avons vu plus haut le pouvoir hémolytique de l'urée). L'acidité de l'urine, le passage de substances héraolysantes dans l'urine expliquent peut-être aussi certaines hémoglobinuries d'origine urinaire.
Chez l'homme, lorsque l'action hémolysante de certaines urines hypotoniques vient à s'exercer sur des globules rouges sortis des vaisseaux soit au niveau du rein, soit dans les parties inférieures de l'appareil urinaire ; on observe, d'après Camus, au lieu d'une hématurie, une hémoglobinurie. Ainsi chez un malade présentant à la fois de l'hémoglobinurie et de l'hématurie, l'ingestion d'une grande quantité de boisson diluant les urines et les rendant hypotoniques,
1 Lépine. Soc. inéd. des Hôp., 24 février 1888.
2 Sabkazès et Fauquet. Soc. de BioL, 1901, p, 273, 3TI2. 463.
HÉMOLYSE.
va produire la dissolution des hématies mélangées à Furine ; de telle sorte que l'hématurie disparaît et qu'on ne constate plus chez le*même malade que Fhémoglobinurie ; par contre, l'ingestion de chlorure de sodium augmentant la concentration moléculaire de l'urine, la propriété destructive de celle-ci qui tenait à son hypotonie disparaît, et l'hémoglobinurie fait place à l'hématurie seule.
La théorie de l'hémoglobinurie d'origine urinaire, pas plus que la théorie de l'hémoglobinémie, ne rend compte de la totalité des faits observés et ne peut à elle seule fournir une théorie générale expliquant d'une façon satisfaisante le mécanisme de l'hémoglobinurie.
IIémoglobinurie d'origine musculaire. — Les recherches récentes de Camus nous font entrevoir un autre mécanisme de l'hémoglobinurie dans les cas où celle-ci n'est rattachable ni à une hémoglobinémie ni à une hématurie transformée.
L'hémoglobinurie pourrait avoir sa source dans une destruction plus ou moins abondante de l'hémoglobine des muscles ^
L'injection d'hémoglobine d'origine musculaire dans la circulation, détermine de l'hémoglobinurie, sans qu'il y ait modification apparente de la couleur du plasma. L'hémoglobine musculaire traverse, en eifet, le rein avec une très grande facilité, même lorsqu'elle se trouve en petite quantité dans le sang circulant. D'après Camus, la coloration de l'urine est en général beaucoup plus intense que celle de la solution d'hémoglobine injectée ; il s'est donc fait, au niveau des reins, un travail de concentration qui pourrait faire croire, au premier abord, qu'on recueille plus d'hémoglobine dans l'urine qu'on n'en a injecté.
L'injection directe dans le muscle d'eau distillée, de glycérine diluée, à des doses insuffisantes pour déterminer l'hémoglobinurie si l'injection était faite dans les vaisseaux, provoque l'hémoglobinurie.
Partant des ces observations et rapprochant l'hémoglobinurie paroxystique de l'homme et certaines hémoglobinuries consécutives à la marche et à la fatigue, de rhémoglobinurie musculaire du
1 On peut obtenir de l'hémoglobine musculaire en prélevant des muscles débarrassés de leur sang par lavage et en les glaçant, les pilant et diluant le suc musculaire dans de l'eau distillée. Pour les expériences, on additionne la solution de NaCl pour la rendre isotonique au sérum sanguin, et ne pas s'exposer à déterminer de l'hémolyse par le seul fait de phénomènes d'osmose. ,
MÉCANISME DE l'hÉMOGLOBINÉMIE.
cheval ^ clans laquelle Lucet a constaté des myosites localisées superficielles ou profondes, tantôt curables, tantôt indélébiles, Camus s'est demandé si dans ces conditions Thémoglobinurie n'aurait pas aussi une origine musculaire. Le frisson, le tremblement qui surviennent sous l'influence du froid au début de l'accès mettant chez des sujets prédisposés, l'hémoglobine du muscle en liberté comme le fait la lésion musculaire.
L'impression de froid serait l'origine d'un réflexe à point de départ cutané et à point terminal musculaire aboutissant au tremblement ; ce dernier étant le moyen de défense de l'organisme qui lutte contre le froid en produisant de la chaleur grâce au travail musculaire.
Camus n'a d'ailleurs pu par des faits expérimentaux, appuyer cette intéressante hypothèse. L'excitation électrique directe du muscle, le broyage grossier à travers la peau, la réfrigération de plus de 10° d'un membre d'un animal endormi, n'ont pas déterminé l'hémoglobinurie expérimentale.
* L'affection débute chez le cheval pendant le travail ; l'invasion est soudaine, l'animal est inquiet, présente des frissons ou tremblements, puis des troubles de la marche, soit de la raideur localisée au train postérieur ou généralisée, soit des phénomènes paralytiques; l'hémoglobinurie est constante.
2 Lucet. Rec. de méd. vélérin., 1889, 1893, 1894, 1899.