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LA COMPOSITION CHIMIQUE ET LA STRUCTURE DU PROTOPLASMA

A. La substance vivante et la synthèse du protoplasma. — On a analysé chimiquement du protoplasma, pris dans des éléments analogues à ceux qui nous ont servi déjà d’exemples. On a fait l’analyse du protoplasma d’un champignon inférieur, la fleur du tan, celle de la laitance du saumon, celle des globules de pus.

L’analyse a révélé l’existence de substances protéiques, entre autres de protéides et d’albumines diverses, de matières grasses, de substances phos- I phorées, et dans les cendres la présence du chlore, du soufre, du phosphore, du sodium et du potassium, du fer, du calcium et du magnésium. Les produits obtenus se . sont donc trouvés être très nombreux et très variés. Ils sont d’importance très inégale; l’albumine (1), qui forme plus des neuf dixièmes ;

(1) Pour la commodité du langage, on emploiera souvent, dans un sens générique très large, l'expression albumine ; mais le lecteur n’oubliera jamais que ce vocable j simplifié représente tout un ensemble de matières protéiques généralement plus com- i pliquées que les albumines vraies, et dont les phosphoprotéides devront occuper la 1 première place.

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de la masse du protoplasma privé d’eau, est l’élément dominateur dans la vie du protoplasme. Suivant la comparaison de Danilewsky, de même que dans un concert les instruments qui donnent les principales modulations sont aussi les instruments principaux de l’orchestre, quoique incapables de donner toute l'harmonie sans le concours des autres, de même, dans le protoplasma, l’albumine est le principal instrument de l’harmonie protoplasmatique, mais ne peut la donner pleine et entière sans le concours des autres éléments.

Si la structure moléculaire de quelques-uns de ces corps est consacrée par une formule parfaite, il n’en est pas de même de la plupart des autres, et notamment des albumines. Malgré les efforts de plusieurs chimistes, leur formule n’est pas encore une formule développée de constitution, dans laquelle les atomes des différents corps simples composants ont entre eux des rapports parfaitement définis ; la synthèse de l’albumine n’est pas faite. On pense seulement qu’elle doit se composer de séries construites suivant un même type et renfermant à leur tour des groupes d’atomes partiellement identiques ou très voisins les uns des autres; certaines séries pouvant n’exister qu’en quantité minime ou même manquer tout à fait, il en résulte des espèces différentes d’albumines.

Quelles que soient les difficultés que présente la synthèse des matières albuminoïdes les plus complexes rencontrées dans la matière vivante, la solution de ce problème chimique ne doit pas être considérée comme chimérique et n’est sans doute qu’une question de temps. Les recherches récentes, celles de Kossel notamment, permettent de bien augurer de l’avenir. Kossel a en effet réalisé, à l’état de produits parfaitement purs, des substances chimiques que l’on peut considérer comme les plus simples des matières albuminoïdes, et qu’on peut avec lui qualifier d’« albumines embryonnaires », parce qu’elles sont pour ainsi dire les embryons d’individus chimiques plus compliqués. La synthèse de matières protéiques déjà plus élevées, des protamines par exemple, sera certainement une acquisition de demain ; celle des substances albuminoïdes les plus complexes ne peut donc être une impos sibilité de l’avenir.

Admettant maintenant que l’on soit en possession de la formule des substances albuminoïdes les plus caractéristiques et les plus importantes de celles qui constituent le protoplasma, sera-t-on en mesure alors de faire la synthèse de ce protoplasma ? Étant donnée la composition chimique du protoplasma montrée par l’analyse, il faudrait, pour en faire la synthèse, mélam ger une foule d’albumines et de matières organiques, puis ajouter au mélange des solutions salines variées, réalisant ainsi une matière extrêmement complexe, qui serait le protoplasma. On sait aussi qu’il ne suffirait pas de faire de toutes ces choses un mélange fortuit et quelconque, mais que la production du protoplasma et l'arrangement de ses molécules constituantes devraient être déterminés par les lois mêmes qui régissent les mélanges chimiques ; car le protoplasma, dans ses réactions vis-à-vis des influences extérieures, se comporte comme un complexus chimique entier, comme une matière homogène et une.

En présence de l’extrême difficulté de la mise en train de l’expérience, de la création du protoplasma, avec sa composition chimique extrêmement

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diversifiée, avec sa structure extrêmement complexe mais déterminée, deux réponses opposées ont été fournies sur ce problème capital.

Les uns ont fait apparaître une force spéciale, vitale, qu'il ne serait pas d’ailleurs au pouvoir de l’homme de produire, et sans plus ample discussion ont refusé à la science la conquête de la substance vivante, du protoplasma.

Les autres ont discuté les conditions de l’expérience et supputé les chances de sa réussite.

Il a paru d’abord évident à quelques-uns que la connaissance synthétique des matières albuminoïdes, qui est dans les acquisitions scientifiques possibles, nous rapprocherait beaucoup de la solution définitive et complète de la question. Une fois parvenus là, l’étape scientifique à franchir pour parvenir jusqu’au protoplasma serait peut-être moins longue que celle qui séparait auparavant les couleurs d’aniline des corps albuminoïdes. Le jour où l’on saura faire la synthèse de l’albumine, a même dit Nægeli, on pourra voir du protoplasma se former in vitro.

D’autres auteurs, au contraire, ont été moins encourageants : « La chimie, a dit par exemple O. Hertwig, parviendra peut-être un jour à produite artificiellement des corps albuminoïdes. Mais vouloir produire un corps protoplasmique serait une entreprise semblable à la tentative de faire cristalliser un homunculus dans une fiole. » Voici à quelle importante et judicieuse remarque ce scepticisme est dû.

Il ne s’agit pas seulement de réaliser du protoplasma, c’est-à-dire un protoplasma banal, bon pour tous les êtres vivants, pour un homme, pour un lapin, pour une moisissure. Un tel protoplasma banal n’existe pas. Il ri y a pas du protoplasma , mais un protoplasma propre à chaque être, et, par suite, des milliers et des millions de protoplasmas différents. On ne peut pas concevoir le protoplasma et, par conséquent, on ne peut songer à le réaliser en dehors de la qualité spéciale qu’il présente dans chaque être vivant. Cette qualité spéciale, à laquelle un protoplasma donné doit le cachet de son organisation actuelle, a été acquise au cours de l’évolution de ce protoplasma. « L’organisation actuelle du protoplasma, a dit Hertwig, est le produit d'un développement historique extrêmement long. — « Le protoplasma actuel a une structure historique » (Berthold). Pour connaître ce protoplasma et prétendre le réaliser, il semble qu'il faudrait remonter dans son passé jusqu’à son premier rudiment, ce qui paraît bien chimérique.

D’ailleurs, nos observations journalières ne sont guère encourageantes. ?; Nous ne voyons pas le protoplasma se produire sous nos yeux, surtout avec ù les caractères spéciaux qu’il a dans chaque être vivant. La « génération spontanée » du protoplasma a été reléguée au rang des fables depuis les travaux de Pasteur et de Tyndall ; elle n’existe probablement pas. Aussi Wiesner n’a-t-il pas eu de difficulté à élever à la hauteur d’un axiome cette j proposition : « Al’intérieur de l'organisme, tout ce qui est vivant dérive im- ; médiatement de ce qui vit; tout ce qui est organisé, de ce qui est pourvu y d’organisation. »

C'est là une conclusion prudente et véritablement dictée par les faits , drésents d'observation. Mais ne savons-nous pas aujourd’hui qu’il eût été, il y a trente ans, trop prudent d’émettre cette proposition : l’alizarine, dans ’ l’état actuel de nos connaissances, n’est jamais que le produit de l’organisme r

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végétal de la garance ? Le protoplasma ne se produit sans doute pas de toutes pièces et spontanément dans la nature ; mais il en est de même de bien d’autres substances : telles les. couleurs d’aniline. On avait autrefois songé (Erdmann) à l’identité de certains pigments bactériens avec des matières colorantes d’aniline, de la prodigiosine avec la fuchsine, de la syncyanine du lait bleu avec la triphénylrosaniline : identité que montreraient à la fois l’analyse spectrale et les réactions chimiques. Mais depuis il résulte de plusieurs travaux qu’on peut parler tout au plus de parenté, de ressemblance, mais point d’identité entre les unes et les autres, jusqu’à ce qu’on ait obtenu les pigments bactériens purs, cristallisés, et qu’on ait pu faire sur eux des réactions chimiques précises. On peut donc dire, dans le cas des couleurs d'aniline, que la plupart de ces couleurs n’ont pas une origine naturelle, parce que le hasard des circonstances extérieures n’a sans doute pas été jusqu’ici favorable à leur genèse. Le chimiste, au contraire, les produit aisément. Si le protoplasma et les êtres vivants qui en sont formés ne naissent pas spontanément, cela n’est-il pas dû à ce qu’il faudrait pour cela un concours de circonstances multiples extraordinairement heureux ? De même pour la genèse expérimentale du protoplasma. Si elle n’est pas possible actuellement, cela ne tient-il pas à ce que nous n’avons ni les matériaux convenables, ni les conditions ambiantes favorables? Quelqu’un n’a-t-il pas demandé, pour fabriquer du protoplasma, autre chose que les produits mêmes de ce protoplasma, qui sont les seuls éléments de synthèse dont nous puissions disposer, et ne se vantait-il pas d'obtenir du protoplasma avec des albumines artificielles, des albumines de synthèse ?

Le protoplasma, la substance vivante, ne se crée pas sous nos yeux et ne provient que de lui-même. Cela tient à ce que les matériaux nécessaires, les conditions favorables pour sa production n’existent que dans l’organisme. Mais la biogénèse expérimentale, la production de substance vivante en dehors de l’organisme ne doit pas pour cela être traitée de pure utopie, à jamais irréalisable. De même que l’organisation actuelle du protoplasme a une histoire extrêmement longue, de même la réalisation d’un protoplasma est encore, à cause de sa difficulté, très éloignée de nous. Issu des matières albuminoïdes, le protoplasma a mis extrêmement longtemps à se perfectionner insensiblement et à devenir tel que nous le voyons actuellement. Pourquoi, quand il est prouvé que la phylogénie du protoplasme a été si longue, exige-t-on de l’ontogénie qu’elle soit immédiate, et pourquoi les difficultés de l’ontogénèse ne donneraient-elles pas en quelque sorte la mesure des lenteurs de la phylogénèse ?

B. Les particules vivantes et les molécules chimiques. — C’est parce que la molécule de protoplasma, pour résumer en elle toutes les propriétés de la matière vivante, devrait offrir une structure extraordinairement complexe et, par suite, atteindrait un poids énorme et une taille gigantesque, que le problème du degré le plus élémentaire d’individualité dans l’être vivant, de la particule indivisible de protoplasma, a reçu deux solutions différentes. On peut, en effet, partager en deux groupes, reliés par un intermédiaire, les auteurs qui « ont cherché à deviner la structure de ce que nous ne voyons pas dans le protoplasma », qui ont dans ce but voulu « imaginer une constitution de la matière vivante qui se concilie avec ce que l’on

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sait de sa structure et permette de comprendre ses propriétés », qui ont fait des théories de la constitution intime du protoplasma , nommées heureusement par Delage théories « microméristes ». Certains d’entre eux n’ont pas hésité à admettre l’existence de molécules protoplasmiques indivisibles , comparables aux molécules chimiques, e t n’en différant que par la complexité et la taille beaucoup plus grandes ; ils ont ainsi donné une solution purement chimique du problème. La plupart des microméristes, au contraire (et ce sont les vrais microméristes qui formenl cette deuxième catégorie), ne pouvant se résoudre à l'idée de molécules chimiques et protoplasmiques identiques, incapables de franchir le pas immense qui sépare les parcelles vues au microscope des molécules chimiques qui sont invisibles, ont décomposé la matière vivante, le protoplasma, en particules vivantes protoplasmiques, qui sont irréductibles , sauf en molécules chimiques d albumine ; avec eux le problème demeure ainsi morphologique.

Pour les véritables microméristes, le protoplasma n’est pas une simple substance chimique et doit avoir une constitution propre, celle de la matière vivante, parce qu’il a des fonctions spéciales d’accroissement, de multiplication, qui manquent aux corps inorganisés. Une lacune considérable sépare, selon eux, les particules initiales du protoplasma et les molécules chimiques. Il n’y a pas dans l’être vivant une molécule de protoplasma, comme unité, supérieure à la molécule d’albumine, de lécithine, de chlorure de sodium, etc.; il y a une particule de protoplasma, comme unité distincte de la molécule chimique. Ces particules protoplasmiques, ce sont les « gemmules » de Darwin, « les biophores » de Weismann, les « micelles » ou plutôt les « groupes micelliens » de Nægeli, les « pangènes » de de Vries, les « idioblastes » d’O. Hertwig, les « plasomes » de Wiesner, etc. Quelque nom qu’on leur ait donné, quelques caractères qu’on leur ait attribués, leur existence s’est imposée à ces biologistes pour des raisons tantôt morphologiques, tantôt physiologiques, tout aussi nécessairement qu’aux chimistes celle des molécules. « L’existence du plasome, dit Wiesner, n’est pas encore démontrée en fait et ne paraît d’ailleurs pas démontrable, mais son existence est nécessaire, comme celle de l’atome et de la molécule. De même que la* molécule représente la plus petite parcelle de substance pouvant exister à l'état libre, l’atome la plus petite particule matérielle pouvant entrer en combinaison chimique, de même le plasome désigne la plus petite partie, la dernière donc de l’organisme. »

De ces essais de micromérisme, les uns revêtent un caractère plutôt physiologique, tandis que les autres sont de nature morphologique et descriptive.

Le prototype des premiers peut être la théorie des gemmules de Darwin, où sont imaginées des particules spéciales, douées de propriétés vitales, entre autres de reproduction, qui s’en vont dans tout l’organisme, fécondant les cellules, leur communiquant leurs propriétés.

Dans l’ordre morphologique, la fameuse théorie de Nægeli peut être donnée comme exemple, parce que l’hypothèse descriptive est ici poussée jusque dans ses dernières limites, jusqu’à la fantaisie, parla précision que l’auteur donne aux moindres détails de la description. Pour Nægeli, le protoplasme est une sorte de précipité formé de cristaux organiques, les

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« micelles ». Chaque micelle en se précipitant fixe autour d’elle une couche d’eau, à laquelle elle ne se mélange pas, et qui lui forme une enveloppe complète ; c’est une eau de cristallisation. Ces micelles s’ordonnent pour la plupart en fdes parallèles, qui se groupent en un réseau micellien. Toute micelle est semblable de forme à la micelle voisine et possède les mêmes propriétés qu’elle. Cette forme et ces propriétés, qui, dans la pensée deNÆGELi, ne s’élèvent pas beaucoup au-dessus de celles d’une simple molécule, sont cependant, selon lui, celles non pas d’une simple substance chimique, mais d’une substance vivante. Dès que prend naissance une micelle, ou qu’un grand nombre de micelles se forment à côté les unes des autres, du protoplasma est constitué avec, asstructure fondamentale et ses propriétés générales. Tout cela n’est qu’hypothétique ; mais on entre dans le domaine du fantastique, quand Nægeli donne la forme des faisceaux du réseau, le poids absolu de la micelle, le nombre des micelles nécessaire et suffisant, etc.

Les microméristes de l’autre groupe mériteraient à peine cette qualification ; car ils se sont bornés à voir dans les particules primordiales du protoplasma de simples molécules chimiques, quoique très grosses et très complexes (plastidules, molécules protoplasmiques, molécules-tourbillons)., et non des agrégats supérieurs aux molécules chimiques (1). A l’inverse des auteurs de la catégorie précédente, ils ne se sont pas laissé effrayer par la dimension exagérée des molécules de protoplasma. Ils se sont efforcés de ne faire aucune concession aux idées vitalistes et d’appliquer à la substance vivante les lois de la physique moléculaire. Ils ont trouvé plus raisonnable d’imaginer directement des molécules qu’on se représente nécessairement construites de telle façon, que de supposer des particules qu'on devrait voir, mais qu’on ne peut distinguer et auxquelles on est obligé de donner une structure hypothétique. L'intermédiaire parcellaire, observe Delage, n’est pas nécessaire ; ces unités matérielles, supérieures aux molécules, pourraient perdre leur individualité et se fondre dans la masse, qu’on retrouverait dans les molécules constitutives du protoplasma les mêmes particularités de constitution chimique et d’arrangement des parties ; la structure du protoplasma deviendrait celle de ses parties constituantes.

C. La différenciation et l’hérédité. Les idioplasmas et l’explication mécaniste. — Il n’existe pas seulement du protoplasma. Il doit y avoir (et il y a certainement) des protoplasmas différents les uns des autres , puisqu’il y a des chiens et des lapins, des chiens bassets et des chiens bouledogues, puisqu’il y a des éléments du foie et des éléments du rein, et que les éléments du foie diffèrent chez un homme sobre et chez un alcoolique, puisqu’enfin chez un même individu, s’ils se ressemblent comme deux gouttes d’eau, ils diffèrent aussi entre eux de la même façon.

Il y a donc un élément de variation apporté soit dans la composition chimique, soit dans la structure du protoplasma, ou dans l’une et l’autre à la fois, par la nécessité de donner un substratum différent aux propriétés différentes des organismes et de leurs éléments constituants. Mais cette variation a ceci de particulier, qu’elle est définitivement acquise à l’organisme, à

(1) Tels Erlsberg, Hæckel, Montgomery, Dolbear, Hanstein, Berthold, Tchermak, Verworn, Schlater, etc.

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l’élément ; c’est une différenciation. C’est cette variation fixée, cet état nouveau, clans la composition chimique ou dans la structure du protoplasma, c’est cette différenciation, en un mot, qu'on reconnaît être héréditaire ; c’est dans sa transmission intégrale aux descendants de l’individu ou de la cellule que réside l 'hérédité.

Dans les conceptions microméristes, celle de Nægeli par exemple, les différences prennent naissance de la façon suivante. Dès qu’un certain nombre de micelles se groupent d’une certaine façon, et que s’établissent des files, des cordons, des réseaux, un protoplasma est constitué avec une structure propre et des fonctions spéciales. Si le principe de la vie réside dans les°micelles, les formes variées de la vie sont dues aux groupes variés de micelles. Si la micelle est l’unité vitale de tout animal, de tout organe, de tout élément, le groupe micellien est caractéristique de tel animal, organe ou élément, puisque c’est de sa nature que dépend celle du protoplasma et par conséquent de la vie dans cet animal, cet organe, cet élément. Nous passons ainsi du général au particulier, de l’indéfini au défini ; du protoplasma est devenu le protoplasma de l’élément du foie et non pas celui du rein. Nous obtenons un protoplasma propre à tel animal, à tel organe, à tel élément, un idioplasma , suivant l’expression, devenue classique, de Nægeli et de Weismann. Dans les organismes Weismann a distingué un « plasma somatique » et un « plasma germinatif » ( Keimplasma ); celui-ci est le support de la structure différenciée, propre à l’organisme considéré ; il est l’idioplasma de l’individu. Puisque les organismes descendants et les cellules-filles ressemblent à leurs parents, par le fait de l'hérédité spécifique, individuelle et cellulaire, il faut donc que le plasma germinatif, l’idioplasma soit transmis à ces descendants. A la différence du plasma somatique, qui meurt avec l’individu, le plasma germinatif survit aux individus vivants, il est éternel. C’est donc à l’idioplasma que s’appliquerait la proposition : tout protoplasma dérivé d’un protoplasma préexistant, qui devient : tout idioplasma provient d’un même idioplasma.

Telle est l’idée qu’on peut se faire de la variation fixée, de la différenciation et de l’hérédité du caractère différencié. Cette idée vient d’être expri- * mée en langage micromériste, en supposant dans la substance vivante deux parts, dont l’une, l’idioplasma, est mise en réserve, intangible, et forme une part héréditaire. C’est encore là une forme particulière de la conception vitaliste, qui se réfugie dans l’idio plasma comme dans un inviolable sanctuaire et veut trouver dans l'hérédité une dernière ressource. Or, la différenciation et l'hérédité peuvent être comprises sans le secours de cette substance tout imprégnée de vitalisme qui est l’idioplasma. L’idée de la différenciation et de l’hérédité peut être traduite dans le langage physicochimique.

« Tous les alcools primaires, dit Le Dantec, ont en commun dans leur

constitution anatomique le groupement monovalent C 5 c’est à ce

groupement que se rapportent les réactions caractéristiques de la fonction alcool primaire. C’est le groupement alcool primaire. L’alcool benzylique et l’alcool éthylique diffèrent par tout ce qui, dans la constitution atomique de ces deux corps, est en dehors du groupement alcool primaire. »

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« Par analogie, et dans le seul but de simplifier le langage , nous pouvons dire que les protoplasmas ont en commun dans leur constitution atomique un certain groupement P qu’on peut imaginer aussi complexe qu’on voudra...; nous dirons que les propriétés communes à tous les protoplasmas sont les propriétés inhérentes au groupement P. La vie élémentaire d’une masse de protoplasma se composera alors de deux groupes de phénomènes, l’un commun à tous les protoplasmas (groupement P), l’autre spécial à son espèce (ce qui, dans la constitution atomique de ce protoplasma, est en dehors du groupement P). » De combien de variations le groupement CH2OH ne sera-t-il pas susceptible, selon que l’alcool fera partie de la série grasse, allylique, aromatique, etc ? Combien de termes possibles dans chacune de ces séries'? Et pour chacun de ces termes, quelle ne serait pas la multiplicité des isomères, puisque, par exemple, pour le terme CJ2H260, la théorie prévoit 3.o57 combinaisons isomériques? Un corps chimique donc ayant les fonctions génériques d’un alcool, ou même celles plus restreintes d’alcool primaire, est encore susceptible de se présente]* sous les formes les plus variées d’espèces nettement distinctes.

Pourquoi n’en serait-il pas de même du protoplasma ? Pourquoi les protoplasmas différents, les idioplasmas d’un chien et d’un lapin, d’une cellule rénale et d’une cellule hépatique, ne seraient-ils pas des « isomères», comme a dit Henneguy? Si l’un des termes d’une série alcoolique peut offrir déjà 3.o57 isomères, quelle ne sera pas la multiplicité des isomères possibles de la matière protéique, et bien plus encore du protoplasma. Le nombre des isoméries protoplasmiques prévues par le calcul, si ce calcul pouvait être fait, ne couvrirait-il pas celui des idioplasmies constatées dans la nature et par l’observation de chaque jour?

Quant à la genèse de ces isomères protoplasmiques, de ces idioplasmas, son explication n’a pas besoin d’être spéciale à la matière vivante.

Si les molécules protoplasmisques peuvent conserver intacts, dans leurs grandes lignes au moins, leur volume et leurs éléments de symétrie, on doit s’attendre à les voir se grouper toujours suivant le même type, et se remplacer l'une l’autre, lors de la réalisation d’une particule d’idioplasma, comme se remplacent les molécules de mélanges isomorphes en voie de cristallisation. Il suffira de remplacer une molécule M par une molécule différente, mais ressemblante M', sans toucher à la construction générale de l’ensemble, pour obtenir deux particules idioplasmiques. Pour que la variation soit fixée, il suffira que l’influence qui l’a produite se prolonge, que la même action modificatrice se répète un certain nombre de fois. Si, à côté de l’action qui a modifié la molécule M et l’a transformée en M', il s’en exerce d’autres qui déterminent le changement des molécules N, P, Q, etc., en N', P', Q', la particule de protoplasma aura acquis dans son ensemble un état moléculaire nouveau, très complexe, très semblable au précédent état, quoique différent de lui par une foule de molécules et de fonctions. Cet état moléculaire nouveau du protoplasma sera « comme le reflet de son histoire » (Orr), de son ontogénie (Delage). Une, puis successivement un grand nombre de modifications moléculaires très faibles, mais rigoureusement déterminées par la nature de l’agent, par les conditions de son action, par la nature du corps réagissant, se sont produites dans ce corps et y per-

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sistent après que l’agent a cessé d'agir. Par réaction habituelle, dirait-on dans le langage chimique, par fonctionnement habituel, traduirait-on dans le langage biologique et à propos de protoplasma, une variation durable s’est produite. Une particule de protoplasma autre que la première a été créée ; ou ce qui n’est qu’une autre façon de parler, la particule protoplasmique, étant différente de ce qu’elle était primitivement, est différenciée; ou encore un idioplasma s’est formé.

Voilà une différenciation ontogénique, c’est-à-dire qui se produit dans le cours du développement d’un être vivant. Danilewsky est arrivé à concevoir qu’il y a aussi eu un développement phylogénétique graduel du protoplasma, et, dans ce protoplasma, de la molécule albumineuse, son élément constituant essentiel. Car il y a dans les organismes inférieurs des substances albumineuses incomplètes, où manquent certains groupements, les groupes aromatiques par exemple, de la molécule albumineuse ; il est vrai que ces albumines incomplètes n’y forment que des parties accessoires, tandis que le protoplasme essentiellement vivant est formé d’albumines complètes. Mais il y a aussi des organismes inférieurs dont le protoplasme vivant consiste en substances albuminoïdes, c’est-à-dire en albumines incomplètes et imparfaites,qui ne peuvent être dérivées de matières albumineuses, puisque celles-ci faisaient défaut dans ces organismes. Plus tard, l’albumine incomplète ou l’ albuminoïde a incorporé peu à peu dans sa molécule de nouveaux groupes atomiques, non pas qu elle les ait pris activement au milieu ambiant, mais parce qu’elle les a reçus passivement et les a retenus comme avantageux. Ces groupes nouveaux prendront dès lors une position durable dans la molécule, et leur maintien deviendra à ce point nécessaire que s’ils ne sont pas, s’étant usés, recouvrés par voie d’alimentation, le protoplasma, privé d’une partie à présent essentielle, en mourra. La faculté d’adaptation aux conditions extérieures de milieu, que l’on connaît à l’organisme, doit être reportée en dernière analyse au protoplasma ou même à sa molécule albumineuse. Cette molécule est, chez tout être vivant, dans un perpétuel devenir ; chez l’Homme, par exemple, les conditions sociales nouvelles de l’existence, les progrès de la civilisation y introduisent des groupes atomiques sans cesse nouveaux (Danilewsky).

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