‹ Traité d'horlogerie moderneChapitre 494 sur 553 · DEUXIÈME APPENDICE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME APPENDICE

1491. Depuis que la première édition de cet ouvrage a été publiée, quelques dispositifs nouveaux, appartenant à l’horlogerie, ou s’y rattachant, ont été créés et sont devenus des objets de commerce; quelques autres, déjà existants, ont été améliorés, et enfin les applications de l’électricité à l'horlogerie, sont devenues plus nombreuses et plus intéressantes, surtout en ce qui touche à la transmission de l’heure à distance et à la synchronisation des horloges.

Comme appareils se rattachant de près à notre industrie, nous aurons à dire quelques mots des horloges pneumatiques.

En outre, et à la demande de plusieurs de nos lecteurs, qui nous ont signalé quelques lacunes avec prière de les remplir, nous aurons à compléter divers articles des deux premières éditions.

Nous espérons ainsi mettre notre ouvrage au niveau des dernières connaissances acquises et des besoins de l’horlogerie actuelle.

LA SCIENCE ET L’HORLOGERIE

Le Savant, l'Industriel, l’Ouvrier.

1492. Une rapide digression dont l’utilité ressortira de .a suite de cet article est ici nécessaire.

Dans un but uniquement mercantile un éditeur de Paris, ayant acquis il y a quelques années les restes de l’édition déjà ancienne du Traité de Moinet, jugea bon d’y ajouter un supplément, qu’il fit confectionner par un polytechnicien, ingénieur dans une administration de l’État. Tous deux étaient p.arfaiement dans leur droit ; mais où ils outrepassaient ce droit, c’était en composant cet appendice d’emprunts faits à des ouvrages anciens et modernes, et, pour ces derniers, dans des conditions défendues par les lois qui réglementent la matière.

Parmi ces emprunts, tant bien que mal raccordés et cousus dans leurs différentes parties, un tiers environ étaient purement copiés sur mes ouvrages et une quarantaine des figures de mes planches étaient calquées avec une scrupuleuse fidélité. On avait surtout fait choix des parties neuves de mes livres, résullant de recherches analytiques fort nombreuses; d’expériences multipliées, faites avec des appareils m’ayant nécessité un travail considérable et de fortes dépenses.

LA SCIENCE ET L’HORLOGERIE

Un détail curieux en cette affaire, c’est que le fabricateur d’appendice avait poussé le manque d’attention, ou le manque d’intelligence des textes, jusqu’à coudre à la fin de la reproduction du mémoire de J. Wagner sur les échappements, les conclusions de l’analyse que j’en ai faite et qui sont la négation absolue, en ce qui concerne les échappements de montres, des soi-disant principes de cet auteur.

Ajoutons ce détail édifiant, que mon nom avait été biffé partout.

Un procès s’ensuivit et l’éditeur s’exécuta.

Durant cette affaire, et dans l'intention de me faire perdre mon procès, une lettre fut écrite par un savant haut placé, lettre qui en substance affirmait que l’appendice de M. X... était œuvre d’importance (hélas 1), tandis que notre ouvrage n’était bon que pour les ignorants (en science mathématique).

Il nous semble que c’est en effet ceux-là qu’il faut instruire. Mais passons; il nous serait si facile de prouver que si M. le savant et son protégé sont très forts, algébriquement parlant, ils le sont peu en horlogerie.

1493. Nous n’aurions pas rappelé cet incident s’il ne caractérisait pas d’une façon frappante, cet antagonisme, qui n’existait pas au siècle dernier, entre le savant et l’artiste, entre la théorie pure et les moyens d’application pratique; antagonisme qui est l’une des principales causes des faibles progrès de notre industrie depuis un certain nombre d’années.

Ces causes, il nous paraît nécessaire de les mettre en évidence.

Aujourd’hui, industriellement parlant, il faut que, à moins de frais, le fabricant produise plus vite et mieux que ses concurrents; il est donc nécessaire de faire constamment un double appel à la science fournissant les moyens de faire entrer ses théories dans le domaine des faits, et aux facultés créatrices qu’on appelle l’imagination et le goût.

Nous aurons à revenir sur ce dernier dans une étude à part; bornons-nous, pour l’instant, à répéter ce qu’en a dit excellemment M. C. Decharme :

« Lorsqu’elle n’est pas innée, cette faculté précieuse du goût s’acquiert à la contemplation des objets véritablement artistiques. C’est pour la développer qu’on crée des musées, ces conservatoires du goût, ces inspirateurs d’idées fécondes. »

Dans un autre ordre d’idées, n’est-ce pas à des sentiments, à des besoins analogues, que donnent satisfaction les conservatoires des Arts et Métiers.

La création de procédés de travail et d’engins nouveaux donnant des produits supérieurs, est aujourd’hui la résultante de deux forces, parfois concourantes, parfois antagonistes : la science pure et l’invention.

L’invention et sa réalisation pratique, c’est-à-dire l’invention ayant pris corps, a toujours, ou à peu près, précédé la théorie, c’est-à-dire l’explication scientifique du fait mécanique.

Selon des idées propagées dans certain milieu, l’inventeur est un chercheur heureux, l’artiste un ouvrier adroit; quant au théoricien, c’est un savant, qui du haut de ses X et de ses intégrales, et sauf quelques hautes et honorables exceptions (parmi lesquelles nous sommes heureux de citer M. Phillips, de Lins» i tut), ne transige jamais avec les vérités absolues des Livres saints (lisez.

LA SCIENCE ET L’HORLOGERIE

cours de mathématiques); il en résulte que leurs livres sont inaccessibles pour l’armée industrielle, qui ne profite que peu ou lentement de leurs longs et parfois très remarquables travaux.

1494. Il y a là une lacune dans l’enseignement : le praticien ne comprend pas le savant et, assez généralement, le savant qui a à sa disposition toutes les ressources d’une instruction étendue et d’une élocution facile, ne sait pas se faire comprendre du praticien, qui ne peut concevoir qu’on lui impose une formule absolue sans lui apporter, en même temps, les moyens de l’appliquer dans toute sa rigueur.

Comment résoudre cette difficulté?

D’abord, est-il possible d’accumuler dans les têtes quelconques les hautes sciences et les connaissances professionnelles si nombreuses, qui résultent du long exercice d’une industrie extrêmement délicate, et cela est-il nécessaire? Est-il possible de donner en même temps à toutes les mains l’adresse manuelle suffisante à la pratique de cette industrie ?

Les faits nous répondent :

Watt, l’ancien horloger, n’a-t-il pas réalisé ses importantes découvertes sans qu’on pût soupçonner chez lui la connaissance des formules algébriques; Yaucanson, l’homme aux profondes et géniales combinaisons mécaniques, se voyant discuté à l’Académie des sciences, lui offrit de construire un géomètre mécanique; Jacquard, le régénérateur d’une industrie et qui a sauvé toute une population de la déformation dorsale, ne fut qu’un ouvrier, mais un ouvrier de génie. Enfin, et de nos jours, Foucault pour être admis dans la savante compagnie, perdit un temps considérable à étudier tardivement les mathématiques et mourut, peu de temps après, tué par l'algèbre, etc., etc.

Les antiques constructeurs de clepsydres n’ont-ils pas fait des engrenages 2000 ans avant que les mathématiciens en eussent calculé les proportions !

Un horloger, ne s’appuyant que sur les principes élémentaires de la mécanique, n’a-t-il pas réalisé l’isochronisme des oscillations d’un balancier muni d’un spiral, avant qu’aucune théorie en eût été publiée.

Le pendule était en usage avant que Huyghens eût fait imprimer son beau mémoire latin, établissant les conditions à réaliser pour en obtenir des oscillations isochrones, et ce sont des horlogers qui ont signalé l’impossibilité d’appliquer son système aux régulateurs de précision, et qui ont trouvé la solution approchée et suffisante, en réduisant l’étendue de l’arc d’oscillation, au court espace où la cycloïde et l’arc de cercle décrit du centre de suspension, se confondent sensiblement.

Cette nomenclature pourrait être étendue, nous la bornons à ce peu de mots.

Serait-il donc vrai, selon une malicieuse remarque de M. Redier, que les savants ont rendu aux horlogers cet insigne service de prouver qu’ils (les horlogers) ont toujours eu raison de faire comme ils ont fait?

1495. Qu’on ne se méprenne pas sur notre pensée : nous avons une trop haute estime pour la science pure, et nous avons été assez loin dans

LA SCIENCE ET L HORLOGERIE

l’étude des mathématiques, pour comprendre et pratiquer le respect qu’on lui doit; mais c’est à la condition qu’elle descende un peu des hauteurs éthérées où elle règne en souveraine, et qu’elle se rende accessible à ceux qui ne peuvent atteindre à ses sommets, et qui d’ailleurs, n’ont besoin que de connaître l’usage de quelques formules, non de celles dont la rigueur rend impossible l’application, mais de formules donnant des valeurs approchées et suffisantes, puisqu’il faut toujours compter avec les difficultés d’exécution et les obstacles qu’opposent les matières employées, plus ou moins pures ou homogènes.

En réalité, qu’est-ce qu’une formule mathématique? C’est un outil (nous prenons le mot dans la plus noble acception), dont il faut savoir faire usage.

Est-il nécessaire pour cela que le praticien, qui doit subvenir à ses besoins par un travail journalier et peu rémunérateur, passe de nombreuses années à aligner des chiffres et des X? Cela est-il possible?

Eh bien ! non, cela n’est pas possible.

y> Nous avons assimilé la formule à un instrument, prenons pour exemple un gigantesque télescope de nos observatoires : on oblige l’élève astronome à en approfondir les détails, à en connaître à fond le maniement, mais on ne l’oblige pas à étudier les machines, comme tours, etc., qui ont servi à sa construction; on ne l’oblige pas à calculer toutes les pièces de l’immense échafaudage construit pour son installation.

Eh bien, qu’on nous permette cette assimilation : — Les calculs sont l'échafaudage, souvent immense et compliqué; la formule, c’est l’instrument achevé et monté. Qu’il soit bon et que l’astronome sache s’en servir et tout est bien.

Insistons encore sur ce point.

J 496. Chaque élève de l’École polytechnique arrive à celte école avec un bagage scientifique déjà fort important, et cependant il lui faut encore deux années pour parfaire son instruction scientifique. Où prendrait-il le temps d’acquérir une suffisante instruction professionnelle?

Un jeune horloger, de ceux qui ont le goût de leur profession, met quatre années de travaux suivis (avec les méthodes actuelles d’enseignement technique qu’on devra modifier), à acquérir l’adresse manuelle nécessaire à l'exercice de sa profession, et il lui faut encore deux années de travaux sérieux pour compléter son. instruction industrielle, pour accumuler dans sa mémoire la triple connaissance : \° des mécanismes si divers et parfois très compliqués de l’horlogerie; 2° des causes des arrêts ou des variations de marche de ces mécanismes; 3° des multiples moyens de corrections, fruits de la longue expérience des praticiens expérimentés.

Est- il possible que cet horloger puisse acquérir en même temps la science du polytechnicien ?

Est-ce que Monge, le grand géomètre, lorsqu’il a dit : « Il faut accoutumer les mains de nos ouvriers au maniement des instruments de tous genres, qui servent à porter la précision dans les travaux et à mesurer ses différents degrés. », ne reconnaissait pas implicitement, que tout ouvrier, pour qu’il sache bien un métier, doit faire un apprentissage technique sérieux, c’est-à-

l’enseignement PAH LES YEUX.

dire suffisamment long; et lorsqu’il ajoute : « Il faut en second lieu rendre populaire la connaissance d’un grand nombre de phénomènes naturels indispensables aux progrès de l’industrie », ce qui pour nous signifie la connaissance des principales lois de la physique et de la mécanique, est-ce que la comparaison des deux paragraphes ci-dessus n'implique pas qu’il entendait que cette connaissance fût donnée à l’ouvrier sans le soumettre à des travaux algébriques, longs, fastidieux et hors de proportion avec la brièveté du temps dont il peut disposer.

Tout nous autorise à croire que l’illustre savant avait compris, comment, selon l’heureuse expression d’un moderne, « on peut faire monter les couches inférieures sans abaisser les sommets. »

1497. Écoutons maintenant Arago; il nous apprend : « que les élèves sortis des Écoles d’Arts et Métiers de Chàlons et d’Angers, lorsqu’ils ont voulu recommencer leur apprentissage , sont devenus, en raison de leur instruction théorique antérieure, des artistes de premier mérite. »

Qu’on remarque ici deux choses : la première que l’enseignement théorique des Écoles d’arts et métiers est élémentaire, relativement à l’enseignement de l’École polytechnique, et que cet enseignement, malgré qu'il ne fût qu 'élémentaire, ne laissait que le temps nécessaire pour que l’élève apprît les rudiments d’un métier et n’en possédât qu’imparfaitement les arcanes.

La seconde, c’est que l'élève de ces écoles qui refait son apprentissage, a vingt carrières ouvertes devant lui, soit comme dessinateur, soit en télégraphie ; dans les ateliers des chemins de fer, dans la plupart des usines; dans la grande ou la petite mécanique, etc., etc.

L’horloger n’a pas ces multiples ressources; son apprentissage est relativement long et coûteux; il est de toute nécessité qu’on simplifie pour lui les méthodes d’enseignement.

Il faut que le savant, qui a à sa disposition toutes les ressources d’une vaste instruction, et par suite le maniement facile de la plume et du langage, sache se faire comprendre du praticien.

Il y parviendrait facilement si celui-ci possédait avec une précision simplement suffisante, la notion des lois de la mécanique, dont nous avons fait un résumé (pages 52 et 53) ; dépourvu, volontairement, de démonstrations rigoureuses parce qu’elles eussent été inaccessibles au plus grand nombre de nos lecteurs.

L’enseignement par les yeux.

1498. Ces démonstrations on peut les donner par la méthode dite fort justement : l 'Enseignement par les yeux; c’est-à-dire par de grands dessins et des appareils mécaniques .

La vérité des principales lois de la statique, de la dynamique, etc. (leviers, inertie, quantité de mouvement, force vive, moment d’inertie, etc., etc.), peut être démontrée mécaniquement à l’aide d’appareils aux fonctions simples ou multiples, qui inculqueront en quelques heures dans l’esprit du praticien, la double notion de ces lois et de leur exactitude; exactitude dont il ne peut

l’enseignement des mathématiques,

comprendre la démonstration scientifique, qu’après de longs mois d’un travail assidu et perdu pour son instruction technique.

Nous en avons construit quelques-uns, mais ne pouvant sans aide et par suite de circonstances pénibles, mener à bien cette œuvre d’utilité industrielle, un peu coûteuse, nous laissons, avec un profond regret, à d’autres plus favorisés de la fortune, l’honneur de créer, d’organiser en faveur des horlogers praticiens, cet enseignement par les yeux, dont nous venons de parler; n’esquissant ici, de notre projet, que les lignes principales, parce que l’espace nous manque pour traiter le fond du sujet et les développements qu’il comporte.

1499. Il ne faudrait pas, des paragraphes qui précèdent, qu’on tirât la conséquence fausse, que. nous sommes opposé à l’enseignement développé des mathématiques dans les écoles d’horlogerie; bien au contraire, mais nous le voulons dans des conditions spéciales (résumées au 1500) et comme enseignement supérieur donné aux seuls sujets aptes à le recevoir, c’est-àdire bien doués naturellement. Nous allons voir comment on pourrait les choisir.

Si dans cette étude, ayant pour objet la rénovation de l’enseignement professionnel, nous donnons le pas à l’enseignement par les yeux, c’est que c'est le seul qui puisse être utile à l’industriel qui n’est que praticien, c’est-à-dire au grand nombre qui s’appelle légion, et qu’enfm cet enseignement, en développant chez l’apprenti l’intelligence des lois de la mécanique et en éveillant en lui le désir de savoir, est le plus sûr moyen de lui faire révéler ses aptitudes à l’étude des sciences.

Ce serait alors que l’on pourrait, à l’aide de bourses ou de récompenses pécuniaires, prolonger la durée de l’apprentissage de ces sujets bien doués, et jusqu’à ce que leur instruction scientifique et technique fût complète.

Là se trouveraient les intermédiaires entre la haute science, qui a ses représentants à l’Institut, et les industriels plus spécialement praticiens.

Là se recruterait l’état-major de notre armée professionnelle, qui, comme l'autre armée, étant multitude, n’a besoin que d’un nombre restreint d’excellents officiers.

Mais à ceux-ci il faut, avant tout, de nombreux et bons soldats; possédant au moins une instruction, partielle il est vrai, faute de temps, mais bien, appropriée aux besoins industriels auxquels il faut donner satisfaction.

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