II. — Acclimatement dans les pays froids
La transition du sud au nord compromet moins la santé que celle du nord au sud.
Les climats tempérés paraissent froids aux habitants de la zone torride. Ce que nous dirons d’eux s’applique, dans une nuance amoindrie, à ceux qui passent des climats tempérés dans les contrées plus rapprochées du pôle. L’homme des tropiques arrive dans les pays froids avec un pouvoir insuffisant de calorification; il faut donc que sa respiration s’active; et comme le carbone et l'hydrogène, éliminés parla respiration, sont restitués par les aliments, il s’ensuit que le besoin d’alimentation augmente avec l’énergie de l’hématose (1). L’exercice qu’il est forcé de prendre pour favoriser la circulation, et pour accroître la chaleur du corps, a pour résultat l’accélération des mouvements respiratoires et nécessite également un surcroît de nourriture : aussi ses fonctions digestives, qui languissaient sous le ciel de l’équateur, s’éveillent avec force; il éprouve un appétit qui lui était inconnu; et s’il se laisse entraîner trop loin par le plaisir de le satisfaire, il ne tarde point à offrir les attributs de l’état pléthorique qui le place sous l’imminence de phlegmasies aiguës. L’obésité qui anondit la plupart des créoles transportés dans nos climats n’est donc qu’une conséquence exagérée de la direction que prennent forcément les mouvements
(1) Licbig, toc. cit., p. 16.
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de la vie : c’est sur les poumons et sur le tube digestif qu’ils tendent à se con- • centrer. Le rôle de l’hygiène consiste presque exclusivement à modérer ces concentrations splanchniques, d’une part, en provoquant la transpiration cutanée qui diminue brusquement, tandis que celle du poumon augmente ; d’autre part, en luttant contre l’exigence d’un appétit soudain et en maîtrisant l’élan des fonctions assimilatrices. Que les émigrants des pays chauds se défendent des excès de table, qu’ils usent avec mesure de boissons alcooliques, qu’ils leur préfèrent le thé et le café, qui ont l’avantage de produire une réaction centrifuge, et d’entretenir le travail dépurateur du tégument externe; qu’ils aient recours aux frictions sèches ou humectées par un liquide stimulant, aux bains de vapeur, dont l’usage est populaire dans le Nord; qu’ils entretiennent dans leur demeure une température douce et constante; qu’ils portent des vêtements non conducteurs du calorique, et dont la surface tomenteuse produit sur la peau une excitation fluxionnaire.
La transition est moins aiguë, et, par conséquent, moins chanceuse pour les habitants des climats tempérés, qui sont exercés par la révolution annuelle des saisons au contraste et à l’excès des qualités de l’air; néanmoins les indigènes des tropiques résistent avec avantage à l’épreuve des climats froids. Si quelques-uns sont atteints par le froid dès l’abord, jusqu’à s’engloutir dans une sorte d’hivernation, d’autres y réagissent par un développement de force et de caloricité assez analogue à celui qu’on présente au sortir d’un bain froid, mais avec cette différence qu'il s’opère avec continuité et dans une mesure inférieure. Cette exaltation de la puissance calorifiante ne se maintient guère au delà des deux premières années ; passé ce terme, les immigrants rentrent dans la condition de la population indigène, et deviennent sensibles, comme elle, à l’impression du froid; mais ils le supportent mieux : les créoles de la grande armée ont moins souffert dans la retraite de Russie que les soldats originaires des régions tempérées.
Le passage des pays chauds dans les climats froids prépare ou aggrave certaines maladies, et influe favorablement sur d’autres. L’émigration est souvent pour les colons des tropiques le seul moyen de salut contre des affections qui ne peuvent guérir qu’en dehors de la sphère où elles prennent naissance ; telles sont les fièvres paludiques, la dysenterie aiguë ou chronique qui les complique ou leur succède si fréquemment, la diarrhée, la colique sèeheavec ou sans hépatite. La nécessité de fuir devient plus pressante encore par les rechutes qui entraînent un rapide épuisement; la succession des saisons n’ouvre aux malades aucun espoir de guérison ; si les vents d’est les délivrent des fièvres de l’hivernage, la température excessivement variable de la saison nouvelle leur sera une cause de dysenterie; l’unique ressource est dans un prompt départ : « Combien sont partis sur un lit qu’ils ne pouvaient quitter, qui ont trouvé au large une guérison inespérée (1 ) ! » L’opportunité du départ dépend
(1) Thévenot, Traité des maladies des pays chauds, p. 368.
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de la nature des maladies et des organes h modifier; les fièvres chroniques, qui cèdent à l’influence d’un air sec et modérément froid, exigent qu’il ait lieu au commencement de notre hiver. Les affections du foie contractées dans nos colonies s’amendent pendant la traversée, grâce à la régularité du régime, à la température plus uniforme et à la pureté de l’air maritime ; elles s’accommodent du froid, qui relève l’action du poumon et déverse sur lui l’excès d’énergie vitale qui s’était fixée sur le foie ; le poumon devient, pour ce viscère, suivant l’expression de Thévenot, un organe préservateur ; néanmoins il faut ménager à la peau la gradation des températures, et épargner au tube digestif les brusques agressions d’un changement de régime. Les dysenteries miasmatiques gagnent toujours à l’éloignement du foyer d’infection; mais le froid les exaspère. Soulagées par le mouvement du navire, par l’air doux et tiède des mers tropicales, elles s’aggravent aux approches de la terre, où les brumes, refoulées par les vents, enveloppent le navire d’une humidité froide et pénétrante ; les dysentériques éviteront donc de faire coïncider avec l’hiver leur arrivée en France; ils éviteront surtout le passage dans les climats froids. Les gens à poitrine irritable, prédisposés au catarrhe bronchique ou à la tuberculisation pulmonaire, ont besoin de précautions nombreuses, quand, après un long séjour dans une contrée cliande, ils reviennent dans un pays froid ou tempéré. Même danger pour les indigènes et les créoles, quelle que soit leur constitution : le poumon, suractivé dans ses fonctions, s’enflamme avec une extrême facilité ; pour eux, la phthisie devient dans nos climats ce que la fièvre paludique et la dysenterie sont pour nous dans la zone torride : elle les décime en détail, et souvent elle se développe chez eux avec une acuité qui précipite la catastrophe. Plus sujels aux affections éruptives que dans leur patrie, ils sont fréquemment surpris pendant leur convalescence par des symptômes d’affection pulmonaire : la rougeole les dispose particulièrement à la phthisie, sans doute à cause de la bronchite capillaire dont elle est souvent accompagnée. Il nous semble, toutefois, que l’on a exagéré l’influence de la transplantation sur le développement de la phthisie pulmonaire ; nous avons connu 1» Paris un grand nombre de jeunes gens du Brésil, du Mexique, etc., qui n’ont souffert ni du froid de nos hivers, ni de la température humide et variable de nos saisons intermédiaires. L’exemple tant cité des singes enfermés dans nos mé- I nageries est-il concluant? Il faudrait savoir, objecte avec raison Louis (1), comment ils meurent dans les pays chauds, s’ils y sont plus rarement affectés de tubercules qu’à Paris; la réclusion, l’insuffisance de l’exercice, le mode d’alimentation, mêlent ici leur influence à celle de l’atmosphère. Les vaches sédentaires dans les étables de Paris deviennent sujettes à la phthisie; cependant elles sont piéservées du froid et des variations de l’air et elles n’ont pas changé de climat. Au reste, les singes déportés des forêts du Brésil dans les cages de ! nos ménageries sont-ils dans les mêmes conditions que l’homme qui s’éloigne
(1) Louis, Recherches sur la phthisie, 2° édition. Paris, 1843, p. 610.
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volontairement d’une contrée intertropicale où la civilisation tend à faire la vie ■ sociale à l’image de la nôtre, et le moral, celte source inépuisable de modifications physiologiques, ne le comptez-vous pour rien? ou l’accordez-vous dans une égale mesure aux quadrumanes du Jardin des plantes ? Ces remarques, consignées dans les précédentes éditions de ce livre, ont reçu depuis une confirmation importante. Jules Hocha rd (1) rapporte que, depuis l’abolition de l’esclavage, un grand nombre de familles créoles ayant quitté les colonies, et surtout les Antilles, pour venir s’établir à Brest, il n’a pas observé parmi elles plus de phthisiques que dans le reste de la population ; il ajoute qu il en est de même des jeunes créoles qui s’engagent dans les régiments d’infanterie de marine. 'Wilson, imité depuis par presque tous les médecins des marines anglaise et française, a donné le conseil de ramener en Europe les individus atteints de phthisie dans les pays chauds, l’observation et la statistique ayant démontré que cette mesure offrait Tunique chance de ralentir ou d’arrêter la marche de la tuberculisation. Aussi les médecins de nos colonies renvoient-ils en France les marins et les soldats atteints de phthisie sous ces latitudes (2).
En général, le passage d’un climat chaud dans un climat froid, quand il s’opère graduellement, est profitable à l’économie : il apaise la susceptibilité excessive du système nerveux, il rehausse le ton de la fibre musculaire; il sollicite, par un air plus dense et plus oxygéné, l’action des organes respiialoires ; un sang mieux élaboré baigne tous les tissus et rend aux oiganes d’assimilation leur vitalité; les digestions s’exécutent avec aisance, lesfoices nutritives s’équilibrent entre toutes les parties; la permanence du fioid consolide cette modalité des fonctions qui a pour résultat la vigueur du corps et la stabilité de la santé. Sans doute une civilisation avancée a fourni à Thomme un complément de ressources pour lutter avec succès contre les liguems de la zone polaire, contre l’hiver de la zone tempérée, tandis qu elle est moins efficace peut-être pour neutraliser les inconvénients de la zone équatoriale ; mais l’histoire des vovages et des établissements qui ont été tentés dans les pa\s chauds et dans les pays froids diffère tellement, qu’on ne peut méconnaître la facilité plus grande de l’acclimatement dans ces derniers.
La Nouvelle-Écosse et le Canada offrent d heureux exemples d acclima tements collectifs dans des contrées relativement froides. L’ancienne Acadie, sous la même latitude (45 degrés) que le midi de la F rance, mais a peu ptès dans une même bande isotherme que le Danemark, le nord de la Prusse, e T Écosse (therm. moy. + 5 à 6 degrés), reçut, en 1671, 400 à 500 émigrants français, qui sont devenus environ 70 000 indigènes, malgré les calamités prolongées de la guerre et une nombreuse émigration (Bertillon). 10 000 Français0 qui, de 1663 h 1760, s’établirent au Canada, y forment aujourd’hui une
(1) Jules Rochard, De l’influence de la navigation et des pays chauds sur la marche de la phthisie pulmonaire. [Mémoires de F Académie de médecine, 1856, t. \\,p.
(2) J. Rochard, loc. cit., p. MO.
privée] DES CLIMATS. — ACCLIMATEMENT DANS LES PAYS FROIDS.
population de plus d’un million d’Anglo-Canndiens, nonobstant les déchets de la guerre et d’une émigration continue aux États-Unis; elle croît de 25 h 40 pour 1000 chaque année, sous un climat de + 5 degrés en moyenne par an (Paris — -f- 10°, 5 c.), avec une oscillation mensuelle moyenne de — 11°, 6 à -f- 21°, 8 b Québec, contre -j- 1°,9 à + 18°, 7 b Paris, =im écart de 33°, 3 à Québec, et seulement de 16°, 8 b Paris. Sir John Ross, pendant son deuxième voyage b la recherche du passage du N. O., fut pris et retenu quatre ans dans les glaces avec ses deux navires la Victoria et le Krusenstern ; il a compté une période de six cent trente-six jours où le thermomètre n’a pas remonté au-dessus de 0 degré ; le mercure, l’huile d’amandes douces, se congelaient b l’air; son équipage de 23 personnes eut 3 décès, l’un par suite de phthisie, ayant débuté avant le départ, l’autre de scorbut, un troisième, dit-il, par une complication de maladie; il y eut d’autres cas de scorbut, mais sans gravité, quelques congélations dont une seule nécessita l’amputation partielle du pied; mais l’ophthalmie des régions polaires ne fit grâce à personne. L’une des dernières expéditions b la recherche de Franklin, celle delà Bésolute,
comprenait dix navires et trois cents hommes dont les détachements, envoyés b la découverte, passaient des mois entiers sur les glaces sans revenir b bord, le jour attelés à des traîneaux, la nuit enveloppés d’une couverture de laine, au contact de la glace qui se fondait b la chaleur de leur corps ; elle n’a compté en liois ans que six morts, attribuées b des maladies de cœur. Les factoreries, établies au Spitzberg par les Hollandais dans le cours du XVIIe siècle, ainsi que les campagnes de nos pêcheurs de baleine dans les parages les plus rigoureux, témoignent de la tolérance de la race caucasienne pour le froid; là, nulle autre influence, nulle autre aggression que le froid sec; tant qu’il demeure sec, il est tonique ; la santé n’est menacée que par une élévation accidentelle de la température, qui amène l’humidité ; alors, suivant la remarque de J. Bellot, les bronchites, les coryzas, se développent épidémiquement b boni des bâtiments. Les noirs sont impropres b ce genre d’acclimatement ; les créoles, les met idionaux, qui résistent mieux que les hommes du Nord aux premières épreuves d’un hiver rigoureux, perdent ce privilège au bout d’un certain temps, un ou deux ans, d’après l’observation de Sigaud et de Rochoux. Pour les nègres, pas n’est besoin, pour les compromettre, d’une transition si considérable du sud au nord; transférés de l’intérieur de l’Afrique en Arabie, ils sont décimés par la fièvre, la dysenterie, la plaie de l’Yémen. Boudin cite un régiment anglais de dix-huit cents noirs qui, envoyé b Gibraltar en 1817, fut presque entièrement détruit par la phthisie en moins de |umzp mois. Jules Rochard a vu cette maladie exercer les mêmes ravages au îugne de Brest sur les forçats de provenance coloniale. (Voy. t. II, Races, Acclimatement collectif.)
m Au Canada, a retre-Neuve, à la Nouvelle-Écosse, le chiffre annuel de la onn né des troupes est moins élevé qu’en Angleterre, 1,74 pour 100 ; 1,15 ;
> • «i mortalité est due presque pour moitié aux phlcgmasies des voies res-
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piratoires, à l’exclusion de la phthisie, et plus fréquentes au commencement de l’été qu’en hiver. La phthisie serait au contraire assez commune dans la population sédentaire des îles Saint-Pierre et Miquelon au dire du docteur Gras, dont J. Rochard affirme la compétence et la véracité.
Il y a bien des recherches statistiques à faire sur l’aptitude des climats voisins des contrées polaires et de celles-ci même à entretenir et à multiplier les diverses races. Déjà à Saint-Pétersbourg, les naissances sont moins nombreuses que les morts; la grande mortalité des nouveau-nés, dit très-justement Bertillon, est l’indice d’une difficulté à vivre; et l’Islande semble marquer le terme de l’acclimatement de la race Scandinave, c’est-à-dire aryenne; le fait est que sa population est descendue de 100 000 à 60 000 habitants, malgré la fécondité des femmes, tant les décès sont nombreux dans l’enfance. Citons aussi, d’après Bertillon, ces remarques saisissantes d’un voyageur dégagé de toute vue théorique, interprète presque naïf de sa première impression, qui est plus en faveur des Esquimaux du Groenland que des Islandais de race aryenne : « Ces derniers, dit Ch. Edmond, ont un air mou, éteint; on voit qu'ils ne vivent pas avec plaisir, ils se laissent végéter avec résignation, Les Esquimaux, au contraire, semblent contents d’être au monde; on sent qu’ils sont chez eux ; ils poussent sur un sol adapté à leur nature. La contradiction entre les Islandais et le milieu qui les entoure est flagrante. Le Norvégien transplanté est exotique en Islande, en dépit des siècles écoulés. <> Le manque de croisements avec les Groënlandaises a dû concourir à cet étiolement des Scandinaves, et peut-être, comme l’affirme 1 amiral danois Lowenôrn, un abaissement de la température de l Islande depuis les xn et XIIIe siècles.
Quoi qu’il en soit, et si large que l’on fasse à l’organisme humain la part de ses aptitudes et de sa spontanéité, on aperçoit pour lui, aux limites polaires comme à l’équateur, des difficultés de coordination à ces milieux extrêmes. Le nègre et l’Esquimau en sont les représentants naturels, les deux spécialités d’organisation, les deux types appropriés à ces climats inverses et les seules dont la fécondité, la durée, le travail utile, ressortent clairement de l’observation des faits passés et présents.