‹ Traité d'hygène publique et privéeChapitre 150 sur 181 · III. — Quantité · texte numérisé non relu

III. — Quantité

1° Abstinence complète. — Sur celte question, la science n’a rien à demander aux naufragés qui ont euduré les horreurs de la faim, aux aliénés qui ont jeûné volontairement pendant un temps plus ou moins long, etc.; écartons donc les histoires merveilleuses et les observations isolées. Malheureusement les recherches expérimentales sont rares: celles de Redi (1684) n'ont pour objet que de constater la durée de la vie chez des animaux soumis à l’abstinence absolue; de nos jouis, Magendie, Collard de Martignv et Cbossat ont repris ce sujet, et quoiqu’ils aient expérimenté sur des animaux, nous attachons plus de valeur à leurs résultats qu’aux faits purement individuels, incomplets ou fabuleux, que tant d’auteurs ont débités de confiance. Avec Chossat (1), nous appellerons inanilialion le passage graduel du corps à un élat dont le terme est l’inanition.

Digestion. — Huit mineurs enfermés, pendant cent trente-six heures, dans une houillère, n’ont pas souffert de la faim pendant cet intervalle. Celte sensation est nécessairement en rapport avec la vitesse et la quantité des déperditions organiques; il eu est de même de la soif: les mineurs, ayant une eau pure à leur disposition, n’ont songé à boire que le quatrième jour (2). L’estomac se resserre de plus en plus ; ses fibres musculaires se raccourcissent; les membranes muqueuse et cellulo-fibreuse forment des plis nombreux; il cesse de se mouvoir d’une manière apparente; ses sécrétions diminuent; celle du suc gastrique, qu’on sail aujourd’hui ne point s’effectuer en dehors des repas, cesse tout à fait. Malgré les opinions contraires qui s’appuient sur Haller (épanchements de sang dans l’estomac) et sur Hunter (muqueuse corrodée chez uninanilié). il est certain que l’inanition n’a pour elfet de corroder ni d’ulcérer, ni d’enflammer l’estomac. L’estomac s’anémie en l’absence de l’excitation digestive et à cause de l'obstacle que les flexuosités augmentées de ses vaisseaux opposent à la marche rapide du sang. Le diamètre des intestins va diminuant. La vésicule biliaire s’emplit cl’un liquide plus foncé, plus épais, plus amer ; le volume de la rate est réduit chez ceux qui poussent l’abstinence jusqu’à la mort. Le premier jour de l’abstinence les fèces sont copieuses à cause du résidu de l’alimentation des jours précédents; jusqu’à l’antépénultième jour, elles sont en très-petite quantité, mélangées de peu de liquide et d’un aspect vert d’herbe. Dans les trois derniers jours, malgré la privation absolue de boissons, les fèces se mélangent d’une plus forte proportion d’eau et ont l’apparence d’une diarrhée colliqualive. Dans les expériences d’inanitiaiion, la quantité des fèces est, après l’âge, ce qui influe le plus sur la durée de la vie; celle-ci est en raison inverse de la quotité des excrétions. — Ab-

(1) Chossat, Recherches expérimentales sur l'inanition, Paris, 1843, in-Zj.

(2) Annales d'hygiène. Paris, 1836, t. XVI, p. 208.

HYGIÈNE

sorption. Celle fonction s’aclive puissamment : chez des chiens inanitiés par Dumas (1), l’eau ingérée peu d’instants avant la mort était déjà entièrement absorbée. Chez les sujets sains, la résorption s’exerce d’abord sur les graisses, puis sur les muscles, qui se décolorent et s’amincissent, sans excepter le cœur ni les muscles de la vie organique. Chez les individus soumis au traitement par la faim, ce sont les produits morbides qui, d’après Slruve (2), disparaissent d’abord : ainsi, dans les vieux ulcères, les bords calleux s’affaissent; les éruptions pâlissent, se dessèchent, se couvrent de croûtes qui tombent; les tumeurs diminuent et finissent par s’effacer; il n’y a plus de pus sur les ulcères, dit Haller, plus de lait dans les mamelles, plus de venin dans la bouche de la vipère exténuée (3). Il est inutile d’insister sur les secours que l’inanitiatioffl. contenue dans de sages limites, peut fournir à la thérapeutique. — Circulation. Chossat a cherché à constater l’état de la circulation chez les animaux qu’il a inanitiés; mais il n’a pu le faire avec précision; il a vu seulement, dans le dernier jour de la vie, le cœur se ralentir et s’affaiblir par degrés. Chez un accusé qui s’est laissé mourir de faim à Toulouse (Granié), le pouls est tombé à 38 pulsations par minute. L’auscultation fait entendre les bruits anormaux de la chloro-anémie. Hébrav a constaté la tendance aux hémorrhagies de surface ou interstitielles. Il sera parlé plus loin de l’état du sang à propos du poids du corps dont la diminution provient d’abord de l’anémie croissante.— Respiration. A mesure que l’inanitialion se prolonge, la respiration tend graduellement à se ralentir; le dernier jour elle est plus lente ; mais quoiqu’elle baisse à mesure que le refroidissement fait des progrès, ou la voit s accélérer aux approches de la mort jusqu’à devenir haletante , mais alors la fonction elle-même est presque éteinte, et son accélération n’est pour ainsi dire qu’un mouvement convulsif des muscles inspirateurs. Régnault et Reiset ont démontré que, chez les animaux soumis à l’inanition, le rapport entre < oxygène contenu dans l’acide carbonique exhalé et l’oxygène total consommé reste à peu près le même que s’ils étaient soumis au régime de la viande ils fournissent à la respiration leur propre substance, qui est de la même nature que la chair qu’ils mangent lorsqu’ils sont soumis au régime de la viande; tous les animaux à sang chaud présentent donc, quand ils sont a 1 inanition, la respiration des animaux carnivores. — Calorification. L’oscillation diurne et moyenne de la chaleur animale, qui, dans l’alimentation normale, est de = 0o,7A, devient, dans l’inanitiation, = 3°, 28; l’oscillation augmente a\ec le progrès de l’inanition, et vers la fin de l’expérience elle est à peu près double de celle du début. L’abaissement nocturne de la température se prolonge d autant plus avant dans la matinée et commence d’autant plus tôt dans l’apres-

(1) Dumas, Journal général de médecine , t. XVÎ, p. 193.

(2) Struve, Disseriotio de inediœ noxa aique utititate, præsidc Fr. Hoffmann. Halle,

(3) Haller, Elément a physiolûgxé, t. VI, p. 106.

pn)VÉE] DUS ALIMENTS. — QUANTITÉ. 741

midi, que l’animal sc trouve déjà plus affaibli par la durée préalable de l’inanitiation. Les changements que présente la chaleur animale dans le dernier jour de la vie méritent d’être signalés. Chossat a trouvé pour moyenne du refroidissement successif d’un jour à l’autre, depuis le premier jusqu au pénultième jour, = 0°,3 par jour ; mais ce phénomène s’accroît subitement le dernier jour. Comparé au refroidissement des jours précédents, celui du dernier a été == 14°, 0 : 0°,3 = 47 : 1 ; c’est-à-dire qu’il s’est effectué avec une rapidité quarante-sept fois plus grande que les jours précédents. Dans les expériences faites par Chossat sur quarante et un animaux (pigeons, tourterelles, poules, corneilles, lapins, cochons d’Inde), l’abaissement total de température qui a amené la mort a été, en moyenne, = 1 6°, 3 ; la chaleur moyenne du corps, au moment de la mort, a été = 24°,9; minimum — 18°, 5 (pigeon); la chaleur maximum =' 34°, 2 (corneille) ; le maximum au-dessus de 30 degrés n’a été observé que deux fois. Ainsi la mort arrive, entre 18 et 30 degrés, très-rarement au-dessus de 30 degrés. — Sécrétions. En général, elles sont réduites, non supprimées, puis chaque jour diminue le poids du corps. La salive et les urines sont rares : la sécrétion biliaire ne fait pas exception, comme l’a cru Collard de Martigny; c’est l’excrétion qui est suspendue; d’où son accumulation cjstique. La sécrétion du sucre parle foie diminue à mesure que le sang s’use et s’appauvrit, et finit, avant les dernières périodes de l’abstinence, par s’éteindre comme les autres fonctions (1). Les règles s’arrêtent. Les liquides de l’économie tendent à la putréfaction ; l’haleine devient si fétide, que les mineurs enfermés dans la houillère étaient contraints de se tourner le dos. — Fonctions de relotion. Agitation, puis faiblesse, dépression, quelquefois hallucinations; insomnie; excitation furieuse, suivie de stupeur et du collapsus terminal.

Progression des phénomènes. — Chien (Collard de Matigny) ; l’agitation commence dès les premiers jours; cris exprimant le besoin de manger à l’approche de toute personne; mouvements dans la cage, efforts d’évasion. Après le premier septénaire, agitation plus vive par instants, cris aigus et réitérés, surtout à la pointe et à la chute du jour; l’animal mordille les barreaux de sa cage; cependant il demeure couché et semble craindre le mouvement. Le troisième septénaire commence une période de véritable fureur; l’animal a l’œil ardent, la gueule entr’ouverte, la langue rouge et sèche; il ronge les barreaux de sa cage. Vers le vingtième jour, l’accablement commence, entrecoupé encore par de courts instants d’agitation ; couché sur le flanc, l’œil abattu et terne, il respire avec peine, se meut difficilement, soulève la tête quand on l’appelle ; plus tard, il n’a plus la force de se tenir debout; il tend le cou pour respirer; sa température baisse surtout aux extrémités ; l’émaciation est extrême. Dans la dernière période, l’animal, toujours couché, le cou roide

(1) Claude Bernard, Laçons de physiologie expérimentale faites tut collège de France. semestre d’hiver, 1854-1855. Paris, 1855, p. 130.

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et tendu, retombe si on le met sur ses pattes; sa respiration est saccadée, il lave sa langue dans l’eau qu’on lui présente, mais ne peut en avaler; il refuse le pain qu’on lui offre; la mort termine celte scène. Ainsi, trois périodes : dans la première, alternatives d’abattement et d’agiialion; dans la seconde, fureur et inquiétudes continuelles; dans la troisième, faiblesse, stupeur et proslration. — Pigeons, tourterelles, corneilles, poules (Cbossal) : calmes pendant une partie plus ou moins grande de l’expérience, ces animaux s’agitent ensuite avec plus ou moins de violence; celte agitation dure si longtemps que la chaleur du corps reste encore élevée; quelquefois ce phénomène commence dès le début. Le dernier jour, l’agitation est remplacée par un état de stupeur avec une débilité croissante; la station devient vacillante, la tète branlante; les orteils, froids et livides, se mettent en boule et rendent la situation incertaine sur le sol, quoiqu’elle ait encore lieu sur le ventre et les ailes; bientôt l’animal tombe sur le côté et y reste couché sans pouvoir se relever. La faiblesse augmente, la respiration se ralentit, la sensibilité diminue, la pupille se dilate, et la vie s’éteint, tantôt d’une manière calme, tantôt après quelques spasmes, de légères convulsions des ailes et de la rigidité opisthotonique du corps. Cette succession de phénomènes ne peut être observée chez l’homme d’une manière aussi constante et régulière; l’influence du moral la rompt, l’accélère et en modifie la forme : dans l’abstinence involontaire, le désespoir et la rage; dans l’inanitiation suicide, l’affligeant héroïsme d’une résolution de fer fait de cette lutte de la vie un spectacle différent et revêt l’agonie d’un autre masque.

Mécanisme de la mort. — Des animaux inanitiés, qui ne perdaient d’abord en moyenne que de 0°,3 par jour, ont perdu 1A°,0 le dernier jour, et ont succombé à 2ô°,9 avec tous les symptômes de la mort par le froid, et au degré où périssent en général les animaux sains que l’on plonge dans des mélanges réfrigérants ; il est donc évident que la mort est due dans ces cas au refroidissement successif du corps, ou, si l’on veut, à l’abaissement graduel de la faculté de produire de la chaleur. « L’inanitiation, dit Chossat, a pour effet d’accroître progressivement l’oscillation diurne de la chaleur jusqu’à ce que le refroidissement devienne assez grand pour que la réaction diurne ascensionnelle ne s’opère plus ou presque plus, et que l’animal périsse prochainement par le froid. » Les huit mineurs dont nous avons parlé ont tous signalé l’intensité rapidement progressive du refroidissement comme la sensation la pins pénible qu’ils eussent éprouvée; le froid les empêchait de dormir, et, pour en atténuer le tourment, ils se couchaient les uns sur les autres. L’anémie joue certainement un grand rôle dans celte progression d’un phénomène qui a pour conclusion la mort. Le sang, étant successivement détruit par l’inanitiation, se répare aux dépens de la chair musculaire et des autres tissus dont la résorption lui maintient pendant un certain temps sa crase et sa vitalité : mais bientôt l’aliment manque au sang, dont la masse alors va diminuant. Avec elle diminuent la force nerveuse, l’oxygénation du sang et le dégagement du gaz

pr1vée] DES ALIMENTS. — QUANTITÉ.

acide carbonique; l’oscillation diurne devenant de plus en plus étendue, la chaleur animale s’abaisse chaque soir davantage, et la mort survient à un certain degré de refroidissement, en général pendant la période de l’abaissement

nocturne de la chaleur.

Poids du corps. - A. Perte diurne ou relative à un seul jour : 1° a égalé durée de l’inanitiation, la perte diurne est d’autant plus forte que l’animal est plus volumineux ; 2° la perte maximum correspond au début de 1 expérience, l’animal épuisant le résidu de l’aliment ingéré la veille ; la perte minimum s’opère en général vers le milieu; 3° l’augmentation relative de la perle vers la fin de la vie est à remarquer, car plus le corps a perdu, moins il devrait avoir à perdre. En général, elle a coïncidé avec l’augmentation des feces, allant jusqu’à la diarrhée, comme dans les maladies colliquatives. B. Perte intégrale, c’est-à-dire relative à la durée entière de l’inanitiation. Ghossat a été conduit, par ses expériences, à poser comme loi générale de l’inanitiation, qu’un animal périt lorsqu’il a perdu environ 0,4 de son poids normal ou initial. Edwards et Balzac, en étudiant les effets de la gélatine, n’ont vu leurs chiens en danger de mourir que lorsqu’ils se trouvaient réduits à l/6e de leur poids initial, ce qui nous paraît exagéré. Dans tous les cas, il existe pour l’homme, comme pour l’animai, une limite fatale de poids au-delà de laquelle la vie n’est plus possible; fait d’une immense gravité pour la médecine pialique, et qui détermine impérieusement la mesure des spoliations que 1 oiganisme peut subir dans un but thérapeutique. ■ — C. Influences perturbatrices . 1° obésité. Chez les sujets inanitiés, la graisse a presque entièrement disparu; cette substance éprouve donc une perte relativement plus forte que les auties parties du corps. Aussi l’obésité modifie-t-elle la valeur de la perte intégiale proportionnelle ; et tandis que le terme de la vie possible correspond en général à une perte de 0,4 du poids initial, les animaux obèses succombent à 0,5. 2° Le jeune âge, au contraire, diminue la valeur de la perte intégrale proportionnelle de 0,2, et l’abaisse de 0,4 à 0,2 ; ce qui donne pour les oscillations de la perte intégrale proportionnelle l’amplitude de 0,3, c’est-à-dire une étendue équivalente aux 3/1 0es du poids normal du corps. — La perte totale du poids du corps ne se distribue point dans une égale proportion entre les différentes parties du corps. La perte intégrale proportionnelle se récapitule comme il suit, d’après les évaluations et les calculs de Chossal :

Parties qui perdent plus que la moyenne de 0,400.

Graisse 0,933

Sang 0,750

Rate 0,714

Pancréas 0,641

Foie 0,520

Cœur 0,448

Intestins 0,424

Muscles locomotifs 0,423

Parties qui perdent moins que la moyenne de 0,400.

Estomac 0,397

Pharynx, œsophage 0,342

Peau 0,338

Reins 0,319

Appareil respiratoire 0,223

Système osseux 0,167

Yeux 0,100

Système nerveux, 0,019

DES MODIFICATEURS. — ING ESTA. [hygiène

Après la graisse, c’est le sang qui éprouve la plus forte déperdition. Cliossal s est appliqué à le recueillir en totalité chez des pigeons inanitiés et chez d autres qu’il a fait périr subitement par strangulation pour évaluer la masse de leur sang; l’asphyxie s’accomplit chez ces animaux avec une extrême célérité. Il a trouvé le rapport suivant : état normal, 12Kr,7A; inanitiation, A, 88; perte intégrale proportionnelle, 0,617. « Ainsi le sang, ajoute cet observateur, se consume par inanitiation, et lorsque la mort arrive, la perte qu’il a éprouvée s’élève à plus de 0,6 de la quantité normale, c’est-à-dire à plus de moitié en sus de ce que comportait la perte moyenne du corps chez les mêmes animaux : la perte porte donc en excès sur lui. « Collard de Martigny a vu, chez les lapins, la quantité de sang réduite, le 3e jour à 0,619 ; le 7e jour, à 0,AA3 ; et le 11e, à 0,227 (1). Haller avait trouvé le sang plus épais qu’à l’ordinaire, surtout quand il y avait eu privation simultanée d’aliments et de boissons. Ce fait n’a pas été confirmé. Chossat a toujours constaté l’augmentation de la portion séreuse du sang, indépendamment de l’usage ou de l’abstinence des boissons. Collard de Martigny a vu la fibrine considérablement diminuée et l’albumine augmentée. Chez un jeune homme qui avait subi une diète rigoureuse de quarante jours, Lecanu a constaté les résultats suivants : l’eau s’était élevée de 0,770 à 0,80A ; l’albumine, l’extractif, la graisse et les sels, de 0,076 à 0,084; le caillot était tombé de 0,1 54 à 0,112 (2). Le sang d’un jeune homme de vingt-quatre ans donnait : eau, 770; globules, 154 ; albumine, matières salines, grasses, extractives, 76. Après quarante jours de privation d’aliments solides, Denis a trouvé dans le sang de ce jeune homme : eau, 804 ; globules, 111,9; albumine, matières salines, etc., 84,1 ; le déchet en globules avait donc été de 42, 1 . Une jeune fille bien portante avait celle composition de sang : eau, 787 ; globules, 132; albumine, matières extractives, 80,7. Après quinze jours de diète : eau, 829; globules, 87,9; albumine, matières extractives, 83,1 : diminution des globules, 44,1. L’augmentation de l’eau s’explique, les deux malades n’avant pas été privés d’eau; celle des matières extractives traduit la destruction de la substance propre des deux sujets; elle est un effet de l’autophagie. Chossat signale comme un des faits les plus intéressants de l’histoire de l’inanitialion la diminution rapide du poids du cœur. Ce résultat n’a jamais manqué. Combiné avec la perte en excès éprouvée par le sang, il justifie le traitement de Valsalva, traitement dont le succès est au prix de la persévérance, mais qui, pour ne pas excéder les bornes d’une salutaire prudence, doit se régler d’après des pesées du corps régulières et rapprochées. Collard de Martigny a aussi constaté la réduction du volume du coeur et l’amincissement des parois de ses ventricules, circonstance qui explique peut-être la facilité avec laquelle les causes les plus légères produisent des syncopes mortelles dans les derniers temps de l’inanitiation.

(1) Magendie, Journal de physiologie. Paris, 1828, t. VIII, p. 152.

(2) Lccanu, Eludes chimiques sur le sang. Paris, 1837, p. 72

DES ALIMENTS. — QUANTITÉ

pnivicn]

Durée de la vie. — Les résultats des expériences faites sur les animaux ont ici peu de valeur pour les applications à l’homme ; ils diffèrent d’ailleurs beaucoup : la vie se soutient sans aucune nourriture solide six années entières chez les tortues (Blumenbach), cinq à dix ans chez les protées (Rudolphi). D’après les recherches de Magendie, les animaux d’un genre voisin de l’homme ne supportent pas impunément l’abstinence au delà de quatre à cinq jours ; toutefois, les chiens de grande stature qui ont servi à Collard de Martigny ont vécu trois, quatre, cinq semaines et au delà. Piorry a vu que les chiens du poids de 27 livres supportent sans aucun inconvénient la perte d’une livre de sang, tandis que d’autres chiens du même poids succombent, si, après une abstinence de trois jours, ils sont soumis à une saignée de 6 à 7 onces. Chossat fixe en moyenne de quinze à dix-huit jours la résistance des animaux adultes à l’inanitiation. Haller a rassemblé un certain nombre d’exemples d’hommes qui ont enduré très-longtemps la privation de la nourriture : beaucoup de ces observations manquent d’authenticité ; dans d’autres, l’abstinence n’a pas été absolue. Que Richter raconte lui-même à Haller qu’un nommé Bernhardi avait jeûné quarante jours par superstition; que Borelli rapporte l’histoire d’une abstinence poussée jusqu’au troisième mois ; que Rolando cite le cas d’une abstinence absolue, continuée pendant deux ans et demi, on voit seulement par là que les meilleurs esprits ne savent pas toujours se défendre de l’amour du merveilleux, et que la candeur des savants les livre parfois à l’imposture. Fraudulentœ aliquee historien intercedunt, observe Haller lui-même (1); il aurait pu étendre le doute à un grand nombre d’histoires de ce genre. Notre conclusion est celle de Burdach (2) : dans l’état ordinaire des choses, un homme ne peut pas vivre plus d’une semaine sans manger ni boire, ou plus de quelques semaines sans manger; il faut des circonstances spéciales pour dépasser ce terme. Celles qui influent le plus sur la durée possible de l’abstinence complète sont l’âge, l’embonpoint, l’habitude, l’état de maladie, etc. Tous les observateurs, depuis Hippocrate jusqu’à Collard de Martigny et Chossat, ont reconnu l’influence de l’âge : <• Les vieillards supportent très-bien l’abstinence; l’homme dans l’âge mûr, moins; les adolescents, très-mal ; les enfants encore moins que les autres, surtout ceux d’entre eux qui sont très-vifs (3). » Comme le besoin est en rapport avec la quotité des pertes, toutes les circonstances qui diminuent celles-ci aideront à supporter 1 abstinence : tels sont le sexe féminin, la vie sédentaire, le séjour au lit, la saison et les climats chauds, l’habitude de la sobriété, la maigreur, la débilité constitutionnelle, etc. L’estomac, fidèle interprète des besoins généraux de 1 organisme, répugne aux aliments dans un grand nombre de maladies :

1 abstinence est instinctive au début de la plupart des affections aiguës, et porte

(1) Haller, Elementa physiologiœ, t. VI, p. 171.

(2) Burdach, Traité de physiologie. Paris, 1841, t. IX, p. 235.

(3) Hippocrate, Œuvres, trad. par Littré, t. IV, p. 407, ap/ior. 13, section i.

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surtout sur les substances solides. La diète est alors bien tolérée jusqu’au 20% <

parfois jusqu’au 30° jour, et même au delà. L’adipsie est un phénomène plus 1 i rare. L’abaissement du besoin de réparation se fait remarquer chez les femmes > hystériques ou mélancoliques, qui ont fourni le plus d exemples d inaniliation prolongée ; il en est de même des aliènes. Leuret et Lassaigne en citent un i qui, pendant trois semaines, ne prit aucun aliment, aucune boisson, et ne fit I que se laver une fois la bouche avec de 1 eau. Les affections moi aies, les opiniâtres contentions de l’esprit font taire aussi le besoin de nutrition. Tous jj ces éléments entrent en proportion variable dans le problème de la durée de i la vie des inanitiés, et en rendent la solution impossible d’une manière générale | et absolue.

2° Alimentation insuffisante.

A. Quant à la quantité de l'aliment. — Alimentation uniforme chaque jour. Le résultat le plus saillant des recherches de Chossat sur ce sujet, c’est a l’identité presque absolue de la perte (de poids) intégrale proportionnelle dans- ]e Cas de l’alimentation insuffisante et dans le cas d’abstinence complète. Néan- fl moins, dans le premier cas, la durée de la vie a été le double de ce qu elle était dans le second (les animaux avaient reçu un peu plus du tiers de leur j ration normale avec de l’eau à volonté). Ainsi l’alimentation insuffisante retarde j plus ou moins l’époque de la mort suivant qu’elle est plus ou moins inférieure | à la ration normale, mais elle n’altère en rien la loi d après laquelle la mort ( arrive; dans ce mode de nourriture comme dans l’abstinence absolue, 1 ani- - 1 mal succombe dès que son poids a atteint la limite de diminution compatible j avec la vie. — Alimentation décroissante , c’est-à-dire où l’aliment est donné | en quantité successivement de moins en moins considérable. Au bout des cinq c premiers jours, forte diminution du poids du corps en rapport avec la ieduc--l tion opérée dans la quantité de l’aliment. Dans les cinq jours suivants du: même régime, le poids continue à baisser, mais moins rapidement, le coips;j) s’étant déjà mis en rapport avec le poids de 1 aliment ; du 11 auto jour ri inclus, on n’a donné que de l’eau : nouvel abaissement très-rapide qui s’accélère jusqu’au 19e jour, époque de la mort. Ainsi, le poids de l’aliment ail gouverné constamment celui du corps; la consommation deau a diminué. |j progressivement. Le poids des fèces a représenté non-seulement le résidu de. l’aliment ingéré, mais encore la quantité de matière organique détruite chaque jour pour subvenir aux sécrétions, en complément de celui qui n’étaiv pas fl fourni par l’aliment: ce résultat démontre que dans l’alimentation insuffisante, l’organisme se détruit d’une quantité de sa matière propre, proportionnée au déficit de l’aliment, subvenant de son propre fonds à la dépense quotidienne pour autant que l’aliment ne donne pas lui-même : c’est là, dit Chossat, la loi des régimes. La famine de 1846 à 1847, en Belgique, a fourni à Meersman l’occasion d’étudier sur une grande échelle les principaux effets de l’alimentation insuffisante. La fièvre de famine, comme il l’appelle, offrait tous les phénomènes qui caractérisent l’appauvrissement du sang, la consommation

1kl

pRlvÉE] DES ALIMENTS. — QUANTITÉ.

l’organisme par lui-même : pâleur, amaigrissement, tristesse, découragement, dyspepsie, flatuosités, distension du ventre, œdème des membres inférieurs; chez les femmes, suppression ou exagération hémorrhagique du flux cataménial, affaiblissement du système musculaire, difficulté des mouvements. Il faut lire le tableau que Meersman a tracé de celte lugubre et progressive destruction des hommes.

« Ce qui frappait d’abord, lors de la famine mentionnée plus haut, c’était l’extrême maigreur du corps, la livide pâleur du visage, les joues creuses, et surtout l’expression du regard, dont on ne pouvait perdre le souvenir quand on l’avait subi une fois. Il y a, en effet, une étrange fascination dans cet œil où toute la vitalité de l’individu semble s’être retirée, qui brille d’un éclat fébrile, dont la pupille, énormément dilatée, se fixe sur vous sans clignotement et avec un étonnement interrogatif où la bienveillance se mêle a la crainte. Les mouvements du corps sont lents, la marche chancelante; la main tremble; la voix, presque éteinte, chevrote; l’intelligence est profondément altérée; les réponses sont pénibles; la mémoire, chez la plupart, est à peu près abolie. Interrogés sur les souffrances qu’ils endurent, ces infortunés répondent qu’ils ne souffrent pas, mais qu’ils ont faim !

» L’haieine est d’une grande fétidité, la langue amincie, pointue, oblongue, tremblotante, presque toujours rouge ; la pointe, souvent aphtheuse, est partout couverte d’un enduit jaunâtre et épais; l’épigastre est creux, et la peau, dans cette région, est pour ainsi dire collée à la colonne vertébrale. Il arrive cependant que l’épigastre est distendu par le météorisme; alors le toucher découvre des engorgements organiques dans l’une ou l’autre partie de l’abdomen. La respiration est lente, peu profonde, et souvent entrecoupée de sanglots; le pouls, tantôt d’une grande fréquence, tantôt d’une lenteur remarquable, est facilement déprimé, d’une petitesse étonnante et fuit sous les doigts. Les sécrétions se ressentent toutes de l’altération du sang, qui est leur source commune ; mais c’est surtout la perspiration cutanée qui est profondément modifiée : la peau était sèche, jaune, semblable à du parchemin; l’exhalation qui, dans l’état ordinaire, se fait sur toute la surface d’une manière insensible, s’opérait dans ce cas par la voie sèche; les porcs du derme rejetaient une poussière visqueuse qui, s’accumulant et se concrétant, recouvrait le corps d’une croûte noirâtre, pulvérulente et d’une fétidité horrible. Il n’est pas un seul praticien qui n’ait eu occasion d’observer ce fait. Souvent on attribuait cet état de la peau â la malpropreté, au défaut de soins; mais en ÿ faisant plus d’attention, on était bientôt convaincu que c’était le résultat d’une altération profonde des fonctions de l’enveloppe cutanée, car dans les localités dont les ressources permettaient d’envoyer les indigents épuisés à l’hôpital, on mettait ceux-ci vainement au bain : à peine les lotions avaientelles purifié la surface du corps que quelques heures suffisaient pour qu’elle fût de nouveau recouverte par le produit de cette sécrétion anormale. Dans ces conditions, la peau laissait à la main qui la touchait une impression âcre,

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mordicanlc et prolongée, cl l’imprégnait pour longtemps d’une odeur repoussante. ->

B. Quant à la nature de l’aliment. — Des recherches que Boussingault a faites sur l’entretien des vaches laitières, il résulte que l’alimentation devient y insuffisante : 1° si elle ne contient pas une quantité de principes azotés capables de réparer les perles des principes semblables qui sont éliminés de l’organisme; 2° si elle ne renferme pas le carbone nécessaire pour remplacer celui qui est brûlé dans la respiration ou rendu avec les sécrétions; A0 si elle 1 n’est pas assez riche de sels, particulièrement de phosphates, pour restituer à l’économie ceux de ses principes salins qui sont continuellement expulsés ;

L\° si la ration n’est pas assez riche en matières grasses pour suppléer à celles qui sont sécrétées. On admet généralement que la vie d’un animal privé de nourriture se prolonge s’il reçoit de l’eau ; de même on croit sustentera l’aide des tisanes les malades qui sont, comme on dit, à la diète : celte opinion semble fondée, car dans les pertes éprouvées par les animaux soumis à l’inanitialion, la partie solide el gazeuse (fèces et acide carbonique) entre pour un quart, et l’eau pour les trois quarts restants (Chossal). Voici maintenant le résultat des expériences si précises de ce médecin : La vie est prolongée chez les mammifères par l’usage de l’eau, mais non chez les oiseaux. Toutefois comme les animaux privés d’aliments boivent trop peu pour compenser leur ; perte journalière, Chossat y a suppléé par l’ingestion forcée d’une quantité d’eau équivalente à cette perte, et il a vu que l’animal, loin d’être soutenu par la quantité de boisson qui excède la soif, périt plus vite : ce qu’il attribue à l’excessive dilution du sang et aux dépôts aqueux qui se forment sur quel- ! ques organes, tels que le cœur et le poumon : dans ces cas, l’action de l’eau est en quelque sorte délétère pour l’économie. Le lecteur déduira de ces résultats des applications d’un haut intérêt à la médecine pratique : ne jettent-ils pas quelque jour sur la cause de l’hydroémie et sur l’état de détérioration générale où tombent h la longue des malades soumis à la diète ou incomplètement nourris, mais qui disposent tous les jours de plusieurs litres de tisane et en boivent presque machinalement?...

Utilité et danger de l’ abstinence. — Les praticiens de tous les temps ont proclamé les avantages de l’abstinence comme moyen thérapeutique, et 1 expérience de chaque jour confirme ce témoignage. Fernel déclare avoir guéri par la diète nombre de maladies graves que d’autres remèdes n’avaient pu vaincre. On connaît le mot de Desmoulins mourant : « Je laisse après moi deux grands médecins, la diète et l’eau. » Les partisans de la médecine expectante, de l’homœopalhie et de tous les prétendus systèmes dont le fond est l’inaction de l’art, semblent s’être inspirés de cette parole ; elle explique au moins leur succès. L’abstinence convient merveilleusement dans les maladies très-aiguës où les produits d’une réparation inopportune ne servent qu’à renforcer les conditions matérielles de la congestion ou de l’irritation fixée sur un ou plusieurs organes; elle n’est pas moins efficace pour la résorption dis

pftîVÉE] DES ALIMENTS. — QUANTITÉ. 1à9

liquides épanchés, pour celle des produits anormaux, pour la fonte des engorgements chroniques, etc. Nous avons signalé plus haut les faits qui sont le fondement très-rationnel du traitement de Valsalva. Au contraire, l’expérience a ramené à l’usage d’une nourriture suffisamment réparatrice dans les affections tuberculeuse, scrofuleuse, cancéreuse, dans la cachexie syphilitique; elle a démontré que la diète retarde la cicatrisation des plaies, la formation et la consolidation du cal; qu’elle favorise la résorption purulente; qu’elle augmente l’anémie si fréquente chez les sujets affectés de névroses; que l’alimentation insuffisante est l’une des causes de la chlorose et des hémorrhagies asthéniques, du scorbut, du purpura hœmorrhagica, de la tuberculisation, de la scrofule, de la gangrène des extrémités, de la bouche (Nélaton), de certaines hydropisies, du muguet, de l’œdème et de l’érysipèle des nouveau-nés, du ramollissement gélatiniforme de l’estomac, du rachitisme, de la perforation de la cornée. Mais tout ceci s’éloigne de l’hygiène, et nous laissons à d’autres le soin de préciser les proportions et la nature du régime dans la série des affections, soit aiguës, soit chroniques. Dans l’état physiologique, nous voyons que l’abstinence courageusement employée peut remédier à l’obésité, puisque la graisse est de tous les éléments organiques le plus prompt à disparaître, et semble comme une provision de matière que l’organisme emmagasine pour sa dépense ultérieure. Le danger de l’abstinence est dans sa durée, dans sa disproportion avec les conditions d’âge, d’organisation individuelle, etc. ; c’est par des pesées successives et comparées au poids initial des sujets qu’il importe d’en calculer les ravages; le degré de destruction des chairs musculaires permet d’en juger jusqu’à un certain point. L’alimentation insuffisante détermine, sauf pour la durée, identiquement les mêmes effets que l’abstinence absolue, dès qu’un individu reçoit moins que sa ration normale, la question d’inanitiation se soulève, et comme le dit avec une raison profonde l’auteur du beau travail que nous avons le premier mis à profit en hygiène, l’inanition complète n’est plus qu’une affaire de temps : aussi, soit dans le cours des maladies, soit aux approches de la convalescence, le médecin doit-il interroger souvent, par voie de tâtonnement, le degré de tolérance de l’organisme pour la nourriture. Comme il est un appétit trompeur qui ne mérite que refus et surveillance de la part du praticien, il y a aussi des états où le besoin de la réparation est réel, quoiqu’il manque pour ainsi dire de voix pour crier à l’oreille du médecin, la sensation de l’appétit étant en retard. L’alimentation très-fractionnée pour la quantité, très-atténuée pour la qualité, est un réactif délicat qu’il faut appliquer fréquemment à l'organisme malade, afin de saisir 1 heure et le jour où l’abstinence doit cesser. Tel malade supporte mal une minime dose d’un aliment et s’accommode d’un autre en quantité plus grande. Des malades qui vomissaient les tisanes, le bouillon, et semblaient atteints de lésions chroniques graves de l’estomac, ont guéri sous 1 influence d’une alimentation tonique et généreuse. Que dire des sévérités systématiques du régime, de ces famines nosocomiales qui marchent à la suite

750 DES MODIFICATEURS. — INGESTA. [hygiène

de certains médecins? L’inaniliation est la cause de la mort qui marche de front et en silence avec toute maladie dans laquelle l’alimentation n’est pas à 1 2 3 l’état normal. Elle arrive à son terme naturel, quelquefois plus tôt, quelquefois plus tard que la maladie qu’elle accompagne sourdement, et peut devenir ainsi maladie principale, là où elle n’avait d’abord été qu’épiphénomène (1). » Hippocrate, si constamment préoccupé des questions relatives au régime, avait dit : « Si les choses étaient aussi simples qu’il vient d’être dit, si toute nourriture forte incommodait, si toute nourriture faible accommodait et sustentait l’homme malade et l’homme sain, il n’y aurait pas de difficulté; caron ne < courrait aucun danger à incliner toujours du côté d’une alimentation faible. Mais on commettrait une égale faute, une faute non moins malfaisante à l’homme, si on lui donnait une nourriture insuffisante et au-dessous de ses i

besoins; car l’abstinence peut beaucoup dans l’économie humaine pour rendre :

faible, pour rendre malade, pour tuer (2). » Et ailleurs : «Il est honteux aussi de ne pas reconnaître qu’un malade est faible par inanition, et d’aggraver son état par la diète (3). »

3° Ration normale. — Où commence l’excès d’alimentation? Celte détermination présuppose celle de la ration normale de l’homme. Cheyne veut qu’un homme d’une stature moyenne à l’état de santé et prenant un exercice modéré, ne consomme par jour que 250 grammes de viande, 375 grammes de 1 pain ou de quelque autre nourriture végétale, et 16 d’une liqueur fermentée. Stark, qui est mort victime des essais diététiques, avait constaté que la plus grande quantité de pain qu’il pût ingérer à la fois, sans malaise, s’élevait à 20 onces, et dans les vingt-quatre heures à ù6 onces; mais alors il n’usait d’aucun autre aliment : 20 onces de pain et k livres d’eau par jour étaient insuffisantes pour le sustenter. Le Vénitien Corna ro, mort à cent ans, se contentait de 12 onces de nourriture solide avec 18 onces de vin; mais combien supporteraient ce régime? et beaucoup d’exemples prouvent que la longévité est possible avec une diète moins rigoureuse. Sir John Sinclair propose l’évaluation suivante pour règle générale : 16 onces d’aliments solides et 36 de liquide par jour pour un individu qui mène une vie sédentaire; avec de l’exercice, la quantité d’aliments peut s’élever jusqu’à un maximum équivalent à 10Ô onces par jour, dont le tiers en matériaux solides. Lavoisier ne veut point que la réparation outre-passe la moyenne des pertes éprouvées par l’économie, moyenne qu’il évalue à 2 livres 13 onces dans les vingt-quatre heures; celte estimation est très-inférieure à celle de Sanctorius, qui la porte à 8 livres par jour (solides et liquides ensemble), et de Georges llyc, qui fit, à l’exemple du premier, des recherches sur lui-même. Haller (h) porte à 5 ou

(1) Chossat, p. 49A.

(2) Hippocrate, Œuvres : De l’ancienne médecine, édit. Littré, t. I, p. 589.

(3) Hippocrate, Œuvres complètes, traduction nouvelle, par Littré, t. II, p. 3 la.

(A) Haller, Elementa physiologies, t. VI, § 1, p. 1G5.

, privée] DES ALIMENTS. — QUANTITÉ. 751

6 livres, c’est-à-dire l/25c environ du poids moyen du corps, la déperdition journalière qu’un homme adulte et sain éprouve par I effet des excrétions cutanées, pulmonaire, rénale et intestinale, non compris le déchet des ongles et des poils et l’usure de l'épiderme, qu’il évalue à A livres par an.

Toute fixation quantitative absolue de la ration est nécessairement fausse . la nature des aliments en est le premier régulateur. Un régime exclusivement animal ou végétal entraîne des fixations bien différentes; tandis que la nouirilure mixte qui suffit à l’entretien de l’homme ne représente que la quarantième partie du poids de son corps, une vache consomme environ 45 livres de fourrages par jour, c’est-à-dire la huitième ou la sixième partie de son poids, 2 kilogrammes d’amidon contiennent autant de carbone que 7 kilo- ; grammes 1/2 de chair. Liebig a calculé que pour se procurer le carbone né- . cessaire à sa respiration dans une même période de temps, un homme aura besoin, ou d’un animal et d’une quantité de fécule égale au poids de cet animal, ou de cinq animaux sans fécule. Ainsi le régime animal et le régime végétal, employés isolément, conduiraient à des rations excessives, accablantes, pour assurer dans le premier cas la dose nécessaire de carbone, et dans le second celle de substances azotées. Le mélange des deux sortes d’aliments est donc la condition première du rationnement, mais dans quelles proportions ?

Selon Dumas (1), l’homme absorbe chaque jour une quantité de matières azotées neutres équivalant à peine à 15Br,16 d’azote, quantité qui se retrouve en entier dans les 30 à 32 grammes d’urée renfermés dans l’urine qu’il rend dans les vingt-quatre heures. D’après cette base, il fait entrer dans la ration d’entretien de l’homme, en moyenne, 400 à 500 grammes de matière azotée fraîche, représentant 100 à 125 grammes de la même matière sèche, qui contient, par conséquent, de 16 à 21 grammes d’azote. Ailleurs (2) il évalue à 300 grammes le carbone qu’un homme brûle en vingt-quatre heures ; d’autre part, Lecanu a reconnu que l’urine évacuée en vingt-quatre heures contient 32 grammes d’urée = 15 grammes d’azote environ (3). Avec ces données, le calcul de la ration normale peut s’établir; les nombres auxquels est arrivé Dumas s’éloignent peu de la consommation journalière du soldat fran-

çais.

Grammes.

Matières azotées sèches.

Matières non azotées sèches.

Viande fraîche

Pain blanc de soupe.

Pain de munition. .

Légumineux

(1) Dumas, Annales de chimie , 1842, p. 391 et 446.

(2) Dumas, Traité de chimie. Paris, 1846, t. VIII, p. 423.

(3) Lecanu, Mémoires de l'Académie de médecine. Paris, 1840, t. VIII, p. 685.

752 DES MODIFICATEURS. — INCESTA. [nvciftitK

Les Î5fi grammes de matières azotées sèches représentent 22®r,05 d’azote, elles 7fi6 grammes de matières non azotées sèches représentent 328 grammes > de carbone. La ration réglementaire du soldat français est ainsi lixée . pain de munition, 750 grammes; pain blanc pour la soupe, 316 grammes; viande fraîche, 285 grammes ; carottes et autres légumes, 200 grammes. La ration proposée par Payen comme propre à concilier l’intérêt d’une sage économie avec les besoins d’une bonne alimentation est à peu près la même :

Substance azotée. Carbone.

Rain 1000 grammes. = 70 grammes. 300 grammes.

Viande 286 — = 60,26 — 31,46 —

Thomson a tenté la solution du même problème hygiénique, en déterminant le poids et la composition élémentaire des aliments ingérés et des excréments rendus dans un temps donné ; ses recherches n’ont porté que sur les vaches. Liebig, d’après une communication qu’il a faite au docteur Knapp ( loc . cit., page 76), a pris pour sujet de ses observations une compagnie de soldats qui recevaient pour nourriture de la viande, du pain, des légumes, des fruits, de la bière, de l’eau-de-vie et de la graisse; elles l’ont conduit à une évaluation très-rapprochéc des éléments sanguifiables (1) avec les éléments calorifiques (combustibles) contenus dans les aliments assimilés, si l’on en déduit ce qui en a été éliminé dans le même espace de temps par les excréments :

Rapport

Substance rtc ses éléments sangniGnblcs avec Eau sùctie. ses éléments combustibles.

Alvmenls consommés,

total : 4001 1 ivr . dont 1655 livr. 2346 livr. 298: 1357

Déchet excrémentitiel,

total: 294 livr. dont 220 livr. 1/2 73 livr. 1/2 13: 51

Rapport de la partie sanguiliable et de la partie combustible

des aliments assimilés 285 : 1306 = 1 : 4,7

Le chiffre fi, 7 s’applique, comme on le voit, à des individus qui se livrent à des exercices musculaires assez considérables ; il s’abaisse nécessairement pour les individus que leur genre de vie rapproche plus des professions sédentaires.

La ration alimentaire telle qu’elle est ingérée, c’est-à-dire à l’état frais, contient, d’après les recherches de Barrai, 25,2 de matière sèche, 7fi,8 d’eau, environ trois quarts d’eau.

Il ne faudrait pas accorder à ces évaluations une importance absolue, et

(1) Le mot allemand blutbildend ne se traduirait exactement que par hémaloplastign , ou sanguifiant.

privée] DES ALIMENTS. — QUANTITÉ.

l’Hygiène les enregistre plutôt à titre de renseignements que pour en faire la base définitive de ses prescriptions. En raison de la multiplicité de ses éléments, le problème ne comporte point de solution rigoureuse ; les déterminations proposées ont un caractère de généralité purement théorique ou rentrent dans les convenances de l’individualité. En principe, la ration doit être proportionnelle à la dépense, mais celle-ci présente des fluctuations aussi nombreuses que les causes qui agissent sur l’organisme et modifient la direction de la vie. La quantité de nourriture nécessaire dépend entièrement de la situation actuelle où se trouve le corps, et n’a rien de constant ni d’absolu. Un sentiment instinctif partant de l’estomac suggère à tout homme, à tout animal, la conduite qu’il leur convient de tenir relativement à leur alimentation. L homme sain de corps et d’esprit, dit avec raison Moreau (de la Sarthe), peut trouver dans ses sensations un guide plus sûr, une mesure plus exacte que la balance de Sanctorius. Il n’y a de règle générale à formuler ici que la sobriété. La nature se contente de peu; à l’état de civilisation, les hommes consomment plus que n’exige l’entretien de la vie : l’impunité d’une première sut charge de 1 estomac conduit à la répétition des mêmes excès, et de même que 1 habitude renforce la sobriété, plus on mange, plus on devient mangeur.

L art des gourmets surexcite les organes blasés du goût et de l’odorat, fait naître les appétits factices, dilate la capacité des estomacs ; mais l’intempéîance la plus raffinée ne peut éviter la satiété; l’instinct qui marque en nous la juste mesure de 1 aliment, cet instinct qui est à notre conservation organique ce que la conscience est à l’âme, ne peut être étouffé complètement ; et quand sa voix est méconnue, des dérangements plus ou moins profonds de la santé ne tardent pas à prouver la fausseté de cet axiome : Quod sapit nutrit.

La détermination même théorique de la ration alimentaire offre un si grand intérêt a 1 hygiène et à l’économie sociale, que nous croyons devoir consigner a la suite des données déjà relatées dans cet article celles qui ont été proposées par d autres observateurs ou qui se déduisent du régime empirique de divers groupes professionnels. Payen (1) insiste sur la concordance des indications théoriques avec les faits recueillis dans les couvents, dans les prisons, et avec les essais directs pour fixer la ration d’entretien d’un homme sédentaire à environ 2 grammes d’azote, et Ô2gr,02 de carbone pour 10 000 grammes ou pour 10 kilogrammes du poids de l’individu. Ainsi, dans cette condition de vie, un homme pesant 62kil,5Al (moyenne du poids des Français entre vingt et soixante ans) exigerait, dans sa nourriture journalière, 12gr,51 d’azote et 2(ià grammes de carbone. La croissance chez les enfants, le travail chez les adultes, entraînent la nécessité d’une quantité supplémentaire d’aliments que Gasparin estime au double pour l’azote et à 1/6C ou à 1/7° pour le carbonece qui donnerait :

18G5 pTo1’ Pr<1ClS tké°riqUe d des ^stances alimentaires , A» édition,

M. Lévy. Hygiène, 5' ÉDIT,

Ration d’entretien. Supplément de travail. Ration totale,

gr. gr. gr.

Azote 12,51 12,50 25,01

Il est démontré qu’une dépense considérable de force musculaire se répare et se soutient à l’aide d’une plus forte proportion d azote ou de viande dans l’alimentation. Si l’on y voulait suppléer par le pain ou par les matières féculentes, l’énorme quantité de ces aliments qui servirait d’équivalent à la viande surchargerait les organes digestifs et alourdirait le travail. Les enlicpiencurs anglais de nos chemins de fer, ayant remarqué la différence du ttavail exécuté par nos ouvriers et par ceux qu’ils avaient fait venir d’Angleterre, et l’imputant avec raison à la différence du régime, ont réussi à l’elTacer, à obtenir des ouvriers français la même quantité d’efforts utiles par l’introduction d’une plus forte proportion de viande dans leur régime.

Fonssagrives (1) a calculé le rendement en azote, carbone et matièies grasses, de l’alimentation du matelot à terre et en campagne.

Ration à terre.

Poids.

Azote.

Carbone.

Matières grasses.

Déjeuner

Dîner

Souper

Total

Ration en mer.

Déjeuner

Dîner

Souper

Poids.

Azote.

Matières grasses,

Total

L’expérience et la théorie se confirment mutuellement dans l’ordonnance de la ration nautique.

Payen et Gasparin nous fournissent les tableaux suivants :

. Ouvriers agriculteurs des fermes du Vaucluse *

Quantité

Nourriture annuelle. 4 aliments.

Pain

Pommes de terre

Haricots ou équivalent en fèves. . .

Lard

Huile

■Vin

kil.

Total de la nourriture distribuée. 720 Consommation par jour

Azote.

Carbone.

Graisse.

kil.

kii.

(1) Fonssagrives, Traité d'hygiène navale. Paris, 1856, p. 626.

privée]

DES ALIMENTS. — QUANTITE

Ouvriers agriculteurs clu canton de Vaud.

Quantité

Nourriture annuelle. d'aliments.

kil.

Pain 286

Pommes de terre 365

Légumes verls Al, 600

Légumineuses (lentilles) 13

Fruits desséchés 13

Viande 57,200

Fromage 28,600

Beurre 10,400

Café (infusion) 6,200

Lait 229,500

Vin 121,500

Cidre. ... 108

Total de la nourriture annuelle. . 1280 Consommation journalière 3, Al

Azote.

Graisse.

kil.

kil.

kil.

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