III. — LA CROISSANCE BIOLOGIQUE. — ÉCHANGES
Les modifications de la taille et du poids, le développement des organes, tous ces phénomènes de croissance dépendent d'un travail physiologique que caractérisent la prédominance de l'assimilation sur la désassimilation et les multiplications cellulaires.
Ce travail physiologique est produit par la présence et la mise en valeur d'un certain nombre de substances nécessaires à l'organisme. C'est l'utilisation de ces substances par l'ensemble des forces que Springer a appelée l'énergie de croissance qui permet à l'enfant de se développer.
Aussi, pour comprendre ce développement, pour se rendre un compte exact des besoins nutritifs de l'écolier, il faut pénétrer dans l'intimité des phénomènes biologiques et biochimiques de la croissance, rechercher les aliments nécessaires et étudier leurs mutations organiques.
Pendant toute la période de la croissance, l'énergie biologique « concentre ses manifestations vers le développement de l'organisme » (Springer). L'enfant doit donc non seulement réparer ses pertes, c'est-à-dire entretenir son équilibre normal, mais encore fournir à son organisme l'aliment suffisant au travail d'édification cellulaire dont il est le siège. 77 doit s'entretenir et il doit se développer. D'où la notion essentielle de deux rations nécessaires pendant toute la période de croissance : la ration d'entretien et la ration d'accroissement.
Pour les établir, on peut dire empiriquement que la ration d'entretien est l'énergie utilisée au jour le jour par l'individu, et que la ration d'accroissement est l'énergie emmagasinée pour les transformations de l'avenir.
Les énergies utilisées par la ration d'entretien peuvent être rapportées à la calorie prise comme unité de mesure. Cette mesure donne des résultats exacts dans l'étude de l'énergétique musculaire et du travail digestif, et la ration alimentaire d'entretien détermine la production pour ses neuf dixièmes d'une énergie calorique employée sous ces deux formes. Ainsi on peut identifier le besoin calorique et le besoin alimentaire nutritif.
Le besoin calorique de l'enfant à la naissance est double de celui de l'adulte par rapport à son poids. L'adulte perd, par décimètre carré de surface, 26 calories. Or, par son rapport au poids, la surface du corps de l'enfant est double de celle de l'adulte ; il en résulte qu'il perd par kilogramme le double de calories. La ration d'entretien a justement pour but de faire récupérer intégralement cette perte calorique. Cette identification du besoin calorique et du besoin
nutritif a conduit à considérer les aliments uniquement au point de vue calorimétrique.
Par kilogramme, l'enfant perd :
56 calories par irradiation ;
13 — par emploi utile (travail musculaire).
Ainsi, on peul admettre que la quantité nécessaire pour nourrir 1 kilogramme du poids du corps d'un enfant peut être fixée d'après 1rs besoins du corps en calories et d'après la richesse calorimétrique des divers aliments.
D'après Cruchct, voici les quantités d'aliments nécessaires à assurer la ration d'entretien pour un kilogramme de poids chez le jeune enfant :
Eau 65 grammes.
Albuminoïdcs ler,75
Graisses 3&r,50
Hydrates de carbone 6sr,25
De six à sept ans jusqu'à la période prépubère, les chiffres sont sensiblement les mêmes pour les albuminoïdes, diminuent un peu pour l'eau (55 grammes), et les graisses (3 grammes) augmentent pour les hydrates de carbone (7 grammes).
Il en résulte que la ration d'entretien se rapprochera de la moyenne que nous venons d'indiquer, en élevant proportionnellement les quantités d'aliments.
A la phase prépubère et pubère, les quantités d'aliments simples nécessaires par kilogramme de poids sont plutôt en décroissance :
Eau t. 40 grammes.
Albuminoïdes ler,75
Graisses 1 gr,50
Hydrates de carbone 6sr,50
Alcool 0&r,l 5
De quatorze à dix-huit ans, les chiffres par kilogramme de poids varient peu, et la ration d'entretien augmente proportionnellement au poids du corps.
Nous ne donnons ici que ces indications très générales sur la ration alimentaire de l'enfant; nous aurons en effet à entrer dans plus de détails et à nous placer à un point de vue plus pratique dans un prochain chapitre consacré à l'alimentation de l'écolier.
La ration d'accroissement a été souvent aussi considérée au seul point de vue calorimétrique.
Mais les phénomènes biochimiques de l'accroissement méritent de n'être pas évalués seulement en quantités calorimétriques. La valeur des aliments doit être envisagée à d'autres points de vue, comme l'a moiitré Springer : certaines substances, en effet, jouent un rôle dans l'apport de l'énergie, les autres dans son utilisation.
IVabord, l'intensité de \i croissance est corrélative aux quantités
Th.MI'K IWIYf.lKNi:. VI. — 13
de phosphates ou de léciihines que possède l'organisme. On les trouve en abondance dans les tissus qui sont le siège d'un développement intense, et leur proportion décroît dès que les organes ont cessé de se développer. Ces substances amènent avec elles dans l'organisme une puissante énergie de croissance.
On a observé que dans les pays dont le sol est riche en sels minéraux la croissance, aussi bien dans le règne végétal que dans le règne animal, se fait avec une grande exubérance.
Inversement, les terrains pauvres en phosphates produisent une végétation pauvre, et les races animales qui s'y développent sont petites. De même, les hommes de certaines contrées, nés sur ce sol ingrat, sont, dans la proportion de 50 p. 100, impropres au service militaire (Reul).
D'autres substances ont surtout pour rôle la mise en mouvement et l'utilisation de l'énergie de croissance.
La potasse paraît jouer un rôle très spécial. C'est grâce à elle que les produits de l'activité des cellules dyalisent incessamment vers les plasmas extracellulaires. D'après M. Armand Gautier, ces produits échangent leur potasse pour la soude ; tandis que les sels de soude sont éliminés avec les produits de déchet de la cellule, la potasse rentre en partie dans la circulation intracellulaire ; le mécanisme de ces phénomènes serait sous la dépendance de la pression osmotique.
Quoi qu'il en soit, la potasse a un rôle essentiel dans la croissance. M. Hugounenq a montré que la richesse en potasse est en rapport avec le développement et la vigueur du sujet, et M. Dehérain a pu dire que, lorsque la potasse manque, la croissance est arrêtée.
Différente encore, mais aussi nécessaire est l'action des oxydases. Ces ferments solubles, voisins des diastases, et dont l'existence a été démontrée par M. Gabriel Bertrand, fixent l'oxygène de l'air sur certains corps organiques. C'est par une oxydation, c'est-à-dire par une véritable combustion, que les matériaux de la nutrition se constituent en matière vivante; mais ces oxydations ne sont possibles à la température du corps, à 37°, que grâce à la présence des oxydases. Ajoutons que ces oxydations sont plus énergiques dans les organes des jeunes animaux que chez les adultes, et qu'elles s'accompagnent de production d'énergie calorique et électrique dont la quantité est proportionnelle à leur intensité.
Pour que la croissance soit rapide et que cette énergie soit libérée, il faut que les oxydases soient abondantes ; il faut, avant tout, qu'on fournisse à l'organisme qui se développe une grande quantité d'oxygène. D'autre part M. G. Bertrand et M. Y. Delage ont montré que activité oxydante des ferments est d'autant plus forte que la richesse en manganèse est plus grande : c'est lui qui fonc-
lionne à la fois comme activeur et comme convoyeur de l'oxygène.
Enfin, pour M. Portier, ce serait par la voie lymphatique, et spécialement par les leucocytes, que les oxydases seraient distribuées dans l'organisme. On sait quel est le développement considérable des organes lymphoïdes dans la première enfance.
On voit combien sont complexes ces phénomènes de croissance et combien ils sont importants à connaître. Leur étude permet de donner à lhygiène infantile, à l'hygiène scolaire en particulier, une base vraiment scientifique. Ils impliquent un grand nombre d'indications hygiéniques et thérapeutiques très différentes les unes des autres.