DIFFERENCE
Ces chiffres ne permettent guère de tirer de conclusions bien précises, si ce n'est que le travail intellectuel active d'une façon générale l'élimination. Mais Binet et Henri supposent que des recherches poursuivies de façon systématique pourraient aider à « déterminer les influences que le travail intellectuel produit sur la nutrition de l'organisme; on peut même, en poursuivant ces recherches, déterminerles procédés qui doivent être employés pour réparer aussi bien que possible les modifications produites par le travail intellectuel dans la nutrition générale; ce sont là des questions
(1) Thorion, Influence du travail intellectuel sur les variations de quelques éléments de l'urine, Paris, 1893.
d'une portée générale dont la solution doit avoir un retentissement sur l'hygiène scolaire ».
Les variations de poids sont trop lentes à se produire pour pouvoir fournir d'autres indications que celles résultant d'une longue période de travail intellectuel ; les pesées faites pendant les vacances et pendant les mois de travaux scolaires montrent que l'accroissement en poids est plus rapide pendant les mois de repos. On peut se reporter, pour la vérification de ce fait, aux tableaux donnés dans un précédent chapitre (Croissance physique de l'écolier). Il est d'ailleurs difficile de démontrer que le ralentissement de l'accroissement en poids observé pendant les six mois d'hiver est sous Tunique dépendance du travail intellectuel.
Plus intéressante à noter est la diminution du poids, observée par Binet chez les élèves de l'école normale d'instituteurs de Versailles au moment des examens de fin d'année.
L'évaluation des aliments ingérés, dont la quantité peut être en proportion directe avec les besoins de l'organisme, compléterait utilement l'enquête sur l'élimination ; c'est une recherche très délicate, l'appétit et les besoins de l'organisme pouvant être influencés par des facteurs multiples.
Binet et Henri ont pu réunir des chiffres très intéressants, relatifs à la consommation du pain dans plusieurs établissements, et plus particulièrement dans des écoles normales d'instituteurs ou d'institutrices. Les courbes établies avec ces chiffres montrent que le poids du pain consommé diminue d'une façon à peu près régulière d'octobre à juillet. Cette diminution ne se retrouve pas chez les individus qui ne sont pas soumis à un travail intellectuel régulier.
De ces expériences et de ces enquêtes on peut conclure avec Binet et Henri qu'il se produit, à la suite d'un travail intellectuel de plusieurs heures, un ralentissement de la nutrition, et, lorsque le travail intellectuel a une durée de plusieurs mois, ce ralentissement de la nutrition se fait, d'une part, sentir sur la quantité d'aliments absorbés et, d'autre part, sur la diminution du poids du corps.
4° Influence du travail intellectuel sur la force musculaire. — Cette influence a été l'objet de recherches assez nombreuses. Mais il est possible que les conclusions tirées par les expérimentateurs aient été un peu absolues. On sait, par exemple, que M. Ribot a établi une théorie musculaire de l'attention ; pour ce psychologue, cette faculté consiste en une coordination de muscles. Du fait que l'attention s'accompagne de phénomènes moteurs du côté des muscles respiratoires, des muscles du front ou des muscles de l'œil peut-on en induire quelle est de nature essentiellement motrice? Les médecins et les pédagogues qui appuieraient sur une telle conception un système éducatif risqueraient fort de se trouver en dehors de la réalité.
Au point de vue expérimental, il faut distinguer, d'une part, les efï'ets produits sur le système musculaire, dont l'activité, purement réflexe ou automatique, se produit en dehors de toute intervention de la volonté, et d'autre part les effets exercés sur les groupes musculaires, qui n'agissent que sous Finfluence de la volonté et de façon consciente.
Il faut établir aussi, comme dans toutes les expériences précédentes, une différence entre le travail intense et court, et le travail prolongé et habituel.
Les recherches sur ces différents points méritent d'être poursuivies, à cause de leurgrande importance pédagogique : c'est par elles en effet qu'on pourrait connaître Finfluence exercée par le travail intellectuel prolongé sur le développement physique. A l'heure actuelle, les affirmations produites à ce sujet manquent de bases précises : l'observation scientifique et l'expérimentation peuvent seules fournir des certitudes, qui ne pourront d'ailleurs être obtenues qu'après des études prolongées et laborieuses.
Il était utile de montrer l'étendue et la difficulté de ce problème avant de donner un aperçu des résultats obtenus jusqu'à ce jour: si intéressants qu'ils soient, ces résultats sont tirés d'expériences trop peu nombreuses et pratiquées sur un nombre trop restreint de sujets pour que leur valeur soit absolue : il est encore impossible d'établir, en s'appuyant sur eux, un système pédagogique, ou même une théorie psychologique, comme celle de M. Ribot à laquelle nous faisions allusion.
Peu nombreuses sont les expériences qui montrent Finfluence du travail intellectuel sur l'activité musculaire réflexe ou automatique ; les plus intéressantes à retenir sont celles qui ont porté sur la musculature des yeux : Heinrich, puis Mentz, ont établi que la pupille se dilatait au cours de l'effort mental; les modifications des courbures du cristallin sont plus intéressantes : au cours de l'effort mental, le cristallin atteint un minimum de courbure, qui dépasse celui que produit la vision d'un objet très éloigné. Enfin, dans les mêmes circonstances, et par suite du relâchement de leurs muscles moteurs extrinsèques, les yeux ont tendance à prendre une position légèrement divergente.
Dilatation pupillaire, aplatissement du cristallin, légère divergence des globes oculaires, tels sont donc les effets du travail intellectuel sur la musculature des yeux.
L'influence du travail intellectuel sur l'activité volontaire des muscles a donné lieu à des recherches plus nombreuses et très intéressantes.
Ces recherches peuvent être pratiquées d'une façon assez simple avec le dynanomètre (fig. 175), dont on connaît le fonctionnement; il faudra veiller seulement à ce que l'ellipse métallique soit toujours
saisie de la même façon, et que sa partie médiane réponde bien au milieu de la paume de la main ; il est préférable de demander à lenfant d'exercer plusieurs pressions succès- "^-— -5T"ap'4i.^^ sives et régulièrement ^^^^ /5^&^4l^espacées, de neuf à dix // /Ï7pL,coaif' lrk\ secondes par exemple, (f (sï!»5É?
Avec cette méthode, \ \ Clavière (1), cité par Claparède, a obtenu chez des écoliers de quinze
à seize ans les résultats Fi*'- 177- ~ Dynamomètre,
ainsi résumés :
1° A un travail intellectuel intense et prolongé durant deux heures correspond une diminution proportionnelle de la force musculaire mesurée au dynamomètre;
2° A un travail intellectuel moyen ne correspond aucun affaiblissement appréciable de la force musculaire ;
3° A un travail intellectuel nul correspond une augmentation de force musculaire (cette dernière proposition signifie que, si Ton passe deux heures à causer, chanter, rire, sans qu'il y ait d'effort accompli, cette activité intellectuelle simple agit comme stimulant des forces organiques).
Voici, à titre d'exemple, quelques chiffres obtenus par Clavière (élèves de quinze à dix-huit ans) :
Moyenne des pressions obtenues.
Avant le travail Après le travail
Élèves intellectuel. intellectuel.
E.. 46*8,5 12 kilos.
F 50 kilos. 16*8.2
Les résultats obtenus avec les différents ergographes ont plus de précision. Ces appareils, en eiïet, permettent d'observer pendant un laps de temps assez long la force des contractions musculaires, et l'adjonction d'un appareil enregistreur donne aux chiffres obtenus une plus grande rigueur.
L'ergographede Mosso est un des plus anciens et des plus souvent employés; il permet de connaître la fatigue produite dans un groupe musculaire, celui du médius de la main, auquel ont fait soulever un certain nombre de fois de suite un poids suspendu aune corde. Cet appareil (fig. 177) comprend deux parties distinctes.
1 Clavière, Le travail intellectuel dans ses rapports avec la force musculaire.
Traité r'hygilne. VI. 2"2
MÉRY ET GENEVRIER
HYGIENE SCOLAIRE
La première (fig. 178) sert à supporter et à maintenir l'avant-bras dans uneposition fixe, dans une attitude naturelle et par conséquent
Fiy. 178. — Ergographe de Mosso (support de l'avant-bras et de la main).
non fatigante : Pavant-bras repose sur les coussinets B et CD, en demi-pronation ; la main s'appuie sur le coussin A; l'index et l'annulaire, enfoncés dans les tubes G et H, sont immobilisés pendant que le médius, sur les muscles duquel va porter l'expérience, peut se déplacer librement entre les deux tubes.
Fig. 179. — Ergographe de Mosso (curseur enregistreur).
La seconde partie de l'appareil (fig. 179) sert à enregistrer l'amplitude du mouvement de flexion exécuté parle doigt sur lequel porte l'expérience. La corde S est fixée au doigt, alors que la corde T supporte un poids de 1, 2 ou 3 kilogrammes. Ces deux cordes sont fixées à un curseur, muni d'une plume (OPQ), lequel glisse sur des rails métalliques NN' adaptés à une planche XY, par des colonnes LM; à chaque mouvement de flexion du médius, et par conséquent à chaque élévation du poids, la plume subit un déplacement égal à l'étendue de la flexion : le curseur imprime sur
un cylindre enregistreur, tournant à faible vitesse, chacun de ses «déplacements.
On peut ainsi calculer, connaissant le poids soulevé et l'étendue «lu chemin effectué, l'effort accompli et l'évaluer en kilogrammètres. On peut surtout connaître la rapidité de la fatigue et de l'épuisement musculaire.
Les tracés que nous reproduisons ci-dessous (fig. 180), et qui sont «lus à Maggiora, montrent bien avec quelle rapidité la force musculaire volontaire s'épuise au cours du travail intellectuel intense :
Fig. 180. — Tracés crgographiques de Maggiora (d'après Rinet et Henri).
Le tracé 1 est pris à l'état de repos. Le tracé 2 est pris à 5 h. i5 du soir, «près avoir fait subir des examens depuis trois heures. Le tracé 3 est pris à 7 heures et demie. Enfin le tracé 4 est pris à 9 heures du soir (ces courbes indiquent l'influence du travail intellectuel prolongé sur la force musculaire volontaire).
Un ergographe plus simple a été imaginé par Dubois (de Berne) (fig. 181); cet appareil ne comporte pas de cylindre enregistreur : un simple crayon fixé à la ficelle tirée par le sujet inscrit l'effort fourni sur une bande de papier; l'enfant en expérience agit sur une poignée, mobile sur une glissière, fixée elle-même par une vis au rebord d'une table; la bande de papier est tirée à la main au fur et ■à mesure des tractions exercées par l'enfant.
Sous le nom d'ergomètre, Philippe a établi en 1900 une sorte d'ergographe simplifié : une ficelle, réfléchie sur une poulie et portant un poids à son extrémité, est fixée d'autre part au doigt de i'enfant; la fatigue musculaire est appréciée d'après lejiombre de tractions qui peuvent être faites jusqu'à apparition de la fatigue; on peut plus simplement encore demander au sujet de faire en un temps donné le plus grand nombre possible de tractions.
Sans le secours d'aucun appareil, Weichardta pu mesurer la fatigue
M EU Y ET GENÉVRIER
HYGIENE SCOLAIHE.
musculaire, eu faisant soulever de chaque main une altère assez: pesante, les bras partant de la position horizontale pour atteindre la verticale, en décrivant un arc de cercle; ces mouvements doivent être exéculés régulièrement jusqu'au moment où la fatigue les rend
impossibles et où les bras retombent épuisés : le nombre des mouvements exécutés est relatif à l'intensité de la fatigue.
Sans reproduire les critiques adressées aux expériences pratiquées suivant ces diverses méthodes ergographiques, nousindiquons leurs résultats d'ensemble :
L'excitation produite par le travail intellectuel court et intense augmente la force dynamo métrique.
Le travail prolongé amène au contraire une diminution dans la force des contractions musculaires.
Dans tous les cas.
Fii?. 181 . — Ertfotrraphe de Dubois (d'après Claparède^. ., ,, , ,. .
° o o f \ i i Y état émotionnel qui
accompagne le travail constitue un excitant de la force musculaire.
Nous devons signaler encore deux procédés d'évaluation de la fatigue musculaire rapportés par Claparède (1).
Le procédé du tapotement nécessite une certaine attention mentale : aussi donne-t-il un résultat dans lequel il faudrait faire la part de la fatigue physique aussi bien que de la fatigue mentale; on demande au sujet de taper aussi vite que possible sur la manette d'un transmetteur, analogue à celui qui est utilisé dans le télégraphe Morse; chaque choc s'inscrit sur un tambour enregistreur, dont la vitesse est connue, et qui permet de calculer le nombre de tapotements réalisés en une seconde. L'expérience dure un temps défini, cinquante secondes par exemple : on compte le nombre de tapotements exécutés pendant les cinq premières secondes et pendant les.
(1) D» En. Claparède, Psychologie de reniant. Genève, Kiïndig, édit.
LE TRAVAIL IN l ELLECTUEL. « 341
■cinq dernières. Ce second nombre est toujours inférieur au premier,
et c'est la fatigue qui intervient dans cette diminution. Il est facile
d'établir un rapport entre les deux chiffres ainsi obtenus : soit par
•exemple un nombre de quarante tapes pendant les cinq premières
-secondes, et de trente seulement pendant les cinq dernières; on
,,,'., • 40 — 30 pourra établir le rapport suivant : = 25 p. 100: ce
dernier chiffre mesure la fatigue ou la faligabilité.
Cette méthode, qui a le mérite d\me grande simplicité, pourrait «être souvent employée dans les recherches scolaires . Elle présenterait .sur la méthode ergographique l'avantage de ne pas mesurer la force des mouvements, mais au contraire leur vitesse : les mouvements •répétés exigent, plus que les mouvements de force, l'intervention d'actes nerveux assez compliqués déjà et assez susceptibles d'être influencés par la fatigue intellectuelle.
Le procédé rylhmométrique ne doit pas être confondu avec celui du tapotement : il consiste à faire battre un rythme à trois temps, •sans indiquer au sujet la vitesse avec laquelle ce battement doit être accompli ; l'expérience a en effet pour but de rechercher quelle est la vitesse que le sujet adoptera naturellement. Dans la pratique, il -suffit de demander à l'élève de battre avec l'extrémité du doigt, sur •la table, un rythme à trois temps pendant une minute. Sterne et Lay ont constaté que le rythme est battu plus allègre à certaines .heures de la journée, spécialement vers dix heures du matin et -cinq heures du soir.
Claparède propose d'expérimenter cette méthode sur tout un groupe d'écoliers ; on ferait battre à tous les élèves d'une classe un rythme à trois temps en tapotant sur leurs pupitres ; bientôt les élèves s'accorderaient entre eux, et on obtiendrait un rythme que l'on pourrait considérer comme proportionnel à l'état de fatigue de l'ensemble des élèves. Il faut toutefois qu'il soit bien établi que l'allure de ce rythme est véritablement proportionnelle à l'intensité de l'énergie psychique, et qu'il est diminué au cours de la fatigue intellectuelle.
Les résultats de ces dernières expériences viennent confirmer ceux qui sont obtenus avec les méthodes dynamométriques.
y Influence du travail intellectuel sur le système nerveux . — Le système nerveux est naturellement un des premiers à réagirai! •cours de l'effort intellectuel : nous avons seulement en vue ici les réactions d'ordre physiologique, se manifestant par des modifications des fonctions :
A. Motrice;
H. Sensilive;