C. Sensorielle
Les manifestations d'ordre psychique seront étudiées dans le prochain chapitre.
A. Influence du travail intellectuel sur la motricité. — Cette influence ne peut être mesurée que par ses effets, c'est-à-dire par les modifications delà force musculaire : la diminution dans l'activité volontaire des muscles, constatée après le travail intellectuel, peut être attribuée en parlie à un état de fatigue du muscle, et pour une» autre part à une insuffisance de son excitation motrice d'origine centrale. Il est impossible de séparer ces deux causes; et nous n'ajouterons rien à ce que nous avons dit plus haut en étudiant les effets musculaires du travail intellectuel.
b. Influence du travail intellectuel sur la sensibilité. — La sensibilité, dans ses différents modes, subit des modifications très appréciables au cours du travail intellectuel: la mesure de la sensibilité (Uant relativement aisée, on a pu l'utiliser pour apprécier l'état de fatigue mentale; et cette méthode est peut-être celle qui a le plus retenu l'attention des expérimentateurs et qui a fourni les résultats les plus appréciables.
On a étudié les modifications de la sensibilité sous deux de sesmodes:
a. La sensibilité laciile (esthésiométrie) ;
b. La sensibilité à la douleur (algésimétrie^.
Nous ne connaissons pas d'expériences relatives à la sensibilité au froid: il est évident que des modifications se produisent dans ce domaine: mais leur appréciation est sans doute rendue difficile par les modifications concomitantes de la circulation et de la pression sanguines.
Quoi qu'il en soit, des recherches sur ce point particulier pourraient être intéressantes.
a. La sensibilité tactile est étudiée suivant la méthode esthésiomélrique, qui repose sur X expérience fondamentale de Weber.
Cette expérience, faite pour la première fois en 1829, montre que,, si l'on place sur le dos de la main les deux pointes d'un compas, on n'obtiendra la perception de deux contacts différents que si iespointes ont entre elles un certain degré d'écartement. Au-dessous de cet écartement, appelé seuil de la discrimination tactile (ou seuil de- Weber), les deux pointes du compas ne donnent lieu qu'à une sensation de contact unique.
Un médecin scolaire allemand, Griesbach, eut l'idée d'utiliser cette expérience pour rechercher si, au cours de la fatigue intellectuelle, il n'y avait pas une modification de la valeur du « seuil » ; en effet, pour distinguer la différence entre les sensations produites par une seule ou par deux pointes du compas, il faut que le sujet concentre fortement son attention; autrement dit, si l'attention est insuffisante, il sera plus difficile de distinguer les deux pointes que si l'attention est fortement concentrée. Il était donc juste de penser qu'après un effort intellectuel intense il y aurait affaiblissement de
l'attentionet, par conséquent, plus grande difficulté à reconnaître le contact des deux pointes du compas.
N'importe quel compas à deux pointes, portant un cadran gradué, peut servir aux expériences d'esthésiométrie. La figure 182, empruntée à Claparède, représente un certain nombre de ces appareils. A la place du compas, on peut utiliser des pieds à coulisses, dontl'extrémité des pinces porte une pointe; on peut encoreutiliser les car- Ions imaginés par Binet, dont chacun porte sur un de ses côtés, et simplement enfoncées dans sa tranche, deux aiguilles plus ou moins écartées Lune de l'autre; leur écartement doit être établi de façon à former une échelle comportant les écartements suivants : 0 millimètre (cet écartement nul est représenté par un carton ne portant qu'une seule aiguille), 5, 10, 15, 20, 30 millimètres.
Que Ton utilise les pointes d'un compas ou les aiguilles d'un carton de Binet, la manière de conduire l'expérience est la même.
Il faut savoir d'abord que le seuil de la discrimination tactile varie beaucoup suivant la région sur laquelle porte l'expérience. Pour chaque région, il existe un seuil du sens du lien (Binet) qui répond à peu près aux chiffres suivants :
Fig. 182 (d'après Claparède).
A, esthésiomètre de Griesbach (avec dispositif permettant de mesurer la pression des pointes) ; 13, compas dont chaque branche se bifurque à son extrémité en unepointe mousse et une pointe aiguë ; C, compas à glissière ; D, compas à cadran ; E, cartons esthésiométriques (avec aiguilles distantes de 5 et de 10 millimètres); F, dynamomètre.
Pour la pulpe des doigts
Pour le bout du nez, la pointe de la
langue et les lèvres
Pour le front, les joues, la face dorsale de la main et des doigts
2 à 1 millimètres,
l'our les membres inférieur et supérieur et pour le <l>s
io à 60 millimètres.
Il y a quelques précautions à prendre au cours des expériences pour éviter les causes d'erreur : le sujet ne doil pas connaître l'écartement des pointes avec lesquelles il est touché, et il ne doit pas savoir que l'écarlement, au cours des contacts successifs, sera régulièrement croissant. Les deux pointes doivent être appliquées en même temps, avec une pression égale pour chacune d'elles; au cours des diverses expériences, la pression doit rester la même; enfin, un certain espace de temps, vingt ou trente secondes au moins, doil être laissé entre chaque expérience, afin d'éviterla superposition des sensations; on aura soin aussi d'éviter tout geste ou toute réflexion qui pourraient suggestionner l'élève et l'aider dans sa réponse.
Pour déterminer la valeur du seuil, on commence par mettre au contact de la peau deux pointes très rapprochées, qui ne provoquent chez le sujet que la sensation d'un seul contact ; puis on touche avec des pointes de plus en plus écartées, jusqu'au moment où le sujet accuse nettement deux contacts : on note l'écartement des pointes au moment où cette double sensation apparaît. L'expérience est recommencée à deux ou trois reprises, et on prend la moyenne des chiffres obtenus.
Par ce procédé, on détermine Y écartement minimum nécessaire à la perception de deux contacts', on a donné à cette détermination le nom de méthode des différences tout juste perceptibles ou méthode des limites.
Le tableau suivant, emprunté à Binet, et établi d'après des expériences faites chez un lycéen de seize ans, montre que les chiffres « limites », déterminant la valeur du seuil, varient avec l'état de repos et de fatigue : ils sont notablement augmentés par cette dernière condition :
CA
• H X ti
plan d'études.
°> fc
< ce
■Si
ac
Heures de détermination.
Mili.
Midi
Bout du nez
Lèvre inférieure
Pulpe de l'index
On voit, d'après ces chiffres, que Y augmentation du seuil est très considérable après le travail intellectuel intense ; elle est d'autant plus forte que la peau de la région sur laquelle porte l'examen est moins sensible; sur le front et les pommettes, où la limite inférieure du seuil est relativement élevée (3mm,5 et 5 millimètres), la fatigue intellectuelle quintuple presque la valeur du seuil, qui atteint ainsi 15 et 22 millimètres.
Les augmentations du seuil, établies dans le tableau précédent, sont résumées d'une façon très démonstrative dans le graphique suivant (fig. 183) : lescourbes qui indiquent les variations du seuil
mm.
o • Front
n — __.> Pommette o o Bout du nez
Avant les classes ,à 7 h...
de7à 8,Mathémst:ques à8 heures
os 3|
^> 'CD
de 10 à 11, Religion à 77 heures
CM
eu ^
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'(0 v CM 0.
CO
Fig. 183. — Méthode de la sensibilité tactile. Valeurs du seuil pour le front, la pommette et le bout du nez, chez un élève aux différentes heures de la journée de travail (d'après Binet).
au niveau du front, de la pommette et du bout du nez, subissent des variations analogues, mais non parallèles, les variations les plus considérables appartenant à la courbe tracée d'après les chiffres pris au niveau de la pommette.
Ce procédé de la « limite du seuil » peut être remplacé par la méthode des variations irrégulières (Binet) ; avec cette méthode, on ne recherche plus le seuil de la sensibilité tactile; on pratique seu-
:*i6 MÉRY ET GENÉVRIER. — HYGIENE SCOLAIRi:.
lement en une région déterminée des contacts successifs avec des pointes dont Técartement varie de 0 à 30 millimètres; on utilise de préférence pour cette expérience les cartons de Binet; à chacun des contacts, on note les réponses (« une pointe » ou « deux pointes »), qui sont données pour chaque écartement. A la fin de l'expérience, en totalise ces réponses : l'examen de leur total indique le moment où la fatigue commence à influer sur la perception tactile. Plus le nombre des réponses « deux pointes » sera élevé, plus basse sera la limite du seuil, et par conséquent plus nette la perception : on pourra en conclure à un état de moindre fatigue. Nous donnons d'ailleurs dans le tableau suivant, emprunté à Claparède, les chiffres obtenus au cours d'une expérience faite dans une école, avant et après les leçons. Ce tableau fera facilement comprendre l'application de cette méthode. La première colonne indique Técartement des aiguilles au cours des contacts successifs, et les colonnes suivantes enregistrent les réponses faites avant et après la fatigue :
0 miilim.
Rép.
Es : 1
p. avant pointe.
la fatigue.
Rép.
po
aprè:
inte.
> la fatigue.
Rép. 2 pointes.
Rép. 2 pointes
Lear te ment
en
millimètres.
fS -
On voit que le nombre des réponses « deux pointes » diminue après la fatigue, et que le nombre des réponses « une pointe » varie dans un sens diamétralement opposé : c'est ainsi que, avec un écartement de 10 millimètres, quatre-vingt neuf réponses « une pointe » ont été retenues avant la fatigue et cent douze réponse « une poinle » après la fatigue ; le total des réponses « deux pointes » obtenues avec les écartements de 5, 10 et 15 millimètres a été de cent soixantetrois avant la fatigue ; après la fatigue, le même total n'atteint que cent huit ; donc, après la fatigue, le nombre des réponses «deux pointes» est de beaucoup moins considérable; ce qui revient à dire que le contact de deux pointes est moins bien distingué après la fatigue, ou encore qu'il y a, après la fatigue, augmentation du seuil.
Malgré la précision de ces résultats, malgré la valeur des expérimentateurs qui les ont obtenus, la méthode esthésiométrique n'est pas adoptée par tous sans discussion ; certains, comme Ritter ou Kraepelin, n'acceptent aucune de ses conclusions; d'autres, et ils sont plus nombreux, avec Vannod?Schuylen, Abelson, reconnaissent au contraire une relation absolue entre l'élévation du seuil de Weber et l'augmentation de la fatigue. Binet, qui avait d'abord émis des doutes sur la valeur de ces recherches, les a lui-même confirmées
LE TRAVAIL INTELLECTUEL. «— 3i7
plus tard: il admet que, chez quelques élèves, les résultats sont incertains ou nuls; mais en pratiquant sur un grand nombre de sujets on obtient des chiffres moyens dont on ne peut pas mettre en doute la réelle valeur ; autrement dit, d'après cet auteur, il ne faudrait pas compter surl'esthésiométrie pour déterminer la fatigue individuelle d'un sujet isolé, tandis que les résultats obtenus seraient exacts en ce qui concerne une collectivité, comme par exemple l'ensemble des élèves d'une classe.
Ces conclusions montrent qu'il ne faut pas considérer la méthode eslhésiométrique comme un procédé facile, permettant de vérifier à chaque instant, sur tel ou tel sujet, l'intensité de la fatigue intellectuelle. L'obligation où se trouvent les expérimentateurs, pour obtenir des résultats valables, de répéter leurs expériences à plusieurs reprises et sur un grand nombre de sujets, rend la méthode longue, délicate et susceptible d'entraîner des erreurs grossières si les examens ne sont pas faits par quelqu'un ayant une certaine habitude du procédé. Ces difficultés ne doivent d'ailleurs pas arrêter les chercheurs, qui pourront toujours recueillir des renseignements intéressants, s'ils n'ont pas la prétention de donner à leurs résultats la valeur absolue qu'ils ne sauraient avoir.
Les conclusions données par Binet, dont les recherches ont été cependant nombreuses et dont la valeur comme expérimentateur était incontestable, montrent bien qu'il ne faut pas attendre des résultats pour ainsi dire mathématiques de la détermination du seuil du sens du lieu de la peau. « Cette détermination, dit-il, peut servir avec profit pour constater une fatigue intellectuelle chez les élèves, » mais il se garde bien d'affirmer que l'intensité de la fatigue puisse êlre déterminée avec précision par ce procédé.
b. La sensibilité à la douleur appréciée par la méthode algésimétrique peut être modifiée au cours du travail intellectuel intense.
D'après les expériences de Vannod, la sensibilité à la douleur serait exagérée après un travail d'intensité moyenne.
Binet a obtenu par le même procédé des résultats complètement opposés, et il conclut que la sensibilité à la douleur diminue au cours de la fatigue intellectuelle. Il reste à ce sujet une incertitude que des expériences ultérieures pourraient dissiper.
Le procédé employé est simple : on utilise Yalgésimèlre, qui se compose seulement d'une pointe fixée par l'intermédiaire d'un ressort, lequel agit sur une aiguille analogue à celle d'un manomètre ; on peut lire sur un cadran, exprimée en centigrammes, la pression exercée sur l'aiguille. Plus la pression est élevée, au moment de l'apparition de la douleur, moins la sensibilité est développée.
C. Modifications d'ordre sensoriel produites par le travail intellectuel. - Ces modifications sont difficiles à apprécier ; elles ne
peuvent guère être surprises que chez des sujets soumis à des expériences de laboratoire, et on sait que de pareilles conditions ne sont pas sans influer sur la valeur des résultats.
Il en est ainsi par exemple dans les expériences relatives à la persistance des sensations visuelles. Janet avail remarqué que, chez certains psychasthéniques, les impressions visuelles étaient plus durables que chez les sujets normaux; il établissait ces résultats en faisant tourner devant les yeux des malades un disque divisé en secteurs diversement colorés : la sensation de couleur uniforme était obtenue avec une vitesse de rotation moindre chez les sujets malades que chez les normaux. CJaparède indique que ce procédé pourrait également être utilisé au cours de la dépression mentale ; et il admet, a priori, que les résultats du travail intellectuel prolongé seraient identiques à ceux obtenus par Janet, c'est-à-dire que la fusion desimpressions rétiniennes se ferait moins vite chez lessujets fatigués que chez les autres, la persistance de l'impression colorée étant plus prolongée.
Le procédé de V accommodation oculaire a l'avantage de ne pas mettre en cause l'appréciation personnelle du sujet en expérience. Voici, d'après Claparède, en quoi consiste ce procédé, appliqué par Baur, d'après le dispositif imaginé par Scheiner : « Si l'on regarde une épingle à travers une carte percée de deux petits trous, on constate que l'épingle se dédouble lorsqu'on la rapproche assez pour qu'elle se trouve en deçà du punctum proximum. Pour rendre plus facilement appréciable, surtout des enfants, ce moment précis où l'épingle se dédouble, Baur a remplacé les trous de la carte de Scheiner par deux verres colorés, l'un rouge et l'autre vert. Lorsque l'épingle est au foyer de la vision, elle paraît blanche, les deux couleurs complémentaires se fusionnant. Mais, lorsqu'on l'amène en deçà du punctum proximum, elle se dédouble en une image rouge et une image verte. On mesure alors, au moyen d'un dispositif spécial, et facile à imaginer, à quelle distance de l'œil se trouve l'épingle au moment où le sujet annonce le dédoublement, c'est-àdire au moment où le muscle accommodateur a donné tout ce qu'il pouvait. » Après la fatigue, la vision nette se fait dans un point plus éloigné qu'à l'état de repos : autrement dit le muscle accommodateur du cristallin faiblit après la fatigue et ne permet plus la vision aussi rapprochée qu'avant la faligue.
L'avantage de ce procédé réside dans ce fait que l'accommodation n'est pas sous la dépendance des muscles soumis à la volonté : la suggestion, qui se produit si facilement chez des individus soumis à des expériences de laboratoire, n'a pas prise dans ce cas spécial.
Les autres organes sensoriels n'ont été, du moins à notre connaissance, l'objet d'aucune recherche analogue : on pourrait sans doute étudier l'acuité auditive au cours de la fatigue intellectuelle,
si toutefois nous possédions un acoumètre sur l'exactitude duquel nous puissions absolument compter.
INFLUENCE DU TRAVAIL INTELLECTUEL SUR L'ÉTAT PSYCHIQUE (EFFETS PSYCHOLOGIQUES).
Ce que nous venons de dire des elïels physiologiques du travail intellectuel montre que toutes les recherches faites dans ce sens ne suffisent guère à nous apporter les précisions que nous pourrions utiliser pour établir ou modifier des programmes pédagogiques ; les résultats sont trop incertains pour que des méthodes d'enseignement puissent être établies d'après eux : doser le travail intellectuel dont sont capables les enfants de différents âges, d'après les seuls effets physiologiques de ce travail, serait complètement impossible à l'heure actuelle.
Les psychologues, et en particulier ceux qui se sont adonnés à l'étude de l'intelligence de l'enfant, ont recherché si les méthodes d'investigation dont ils disposent aujourd'hui ne pourraient pas donner des renseignements assez nets pour régler le travail qu'est susceptible de fournir sans fatigue un enfant.
Les premières recherches dans ce sens ont été faites dans les laboratoires, en utilisant les méthodes de psychologie expérimentale.
On sait de quels reproches est passible cette méthode, surtout quand les sujets en expérience sont de jeunes enfants : l'attention de ces derniers est difficile a maintenir longtemps en éveil, et la variabilité de ce facteur personnel est une cause constante d'erreur d'appréciation. D'autre part, le nombre des sujets sur lequel portent les expériences est nécessairement assez limité, et il est difficile de tirer de résultats partiels des conclusions générales.
Il en résulte que les recherches de laboratoire sont surtout intéressantes dans ce sens qu'elles peuvent, dans une large mesure, préparer les expériences qui pourront être faites sur des groupes importants d'enfants, et en particulier dans les classes; en effet, les méthodes dites pédagogiques n'ont pu être appliquées qu'après les recherches pratiquées dans les laboratoires ; celles-ci ont donc eu une grande valeur d'enseignement; et sans elles, les méthodes pédagogiques, si fécondes en résultats, n'auraient jamais pu être appliquées.
Nous devons donc rappeler brièvement en quoi consistent ces recherches de laboratoire (méthode de psychologie expérimentale, dans ses rapports avec la pédagogie) avant d'entreprendre l'étude, beaucoup plus intéressante pour nous, de la méthode pédagogique.
I. Méthodes de laboratoire. — Recherches de laboratoire. — Klles ont été pratiquées d'abord à Heidelberg par Krgepelin ;
350 MÉRY ET GENEVRIER. — HYGIENE SCOLAIKE.
c'est à ce psychologue que nous sommes redevables de la plupart des méthodes que nous pouvons utiliser aujourd'hui ; leur originalité consiste en ceci que le but de leur auteur a toujours été d'obtenir un résultat pratique au point de vue pédagogique.
Dans un premier groupe d'expériences, on se propose de rechercher si, au cours du travail intellectuel, l'aptitude pour ce travail n'est pas modifiée, au fur et à mesure que la fatigue augmente, c'est-à-dire en raison de la durée du travail ; « ce sont donc les effets produits par le travail intellectuel sur le travail même qui sont étudiés dans ce groupe de recherches. » (Binet et Henri).
Dans un second groupe, on recherche l'action que peut avoir le travail intellectuel sur les différentes facultés psychiques : mémoire, attention, temps de réaction.
Voyons rapidement comment sont dirigées ces diverses expériences.
A. Influence de la durée sur la valeur du travail intellectuel. — Rôle de là fatigue et de l'entraînement. — Pour étudier X influence de la durée du travail intellectuel sur la valeur ou sur la vitesse de ce travail lui-même, OEhrn a pratiqué un certain nombre d'expériences dont voici le résumé :
1° Compter les lettres d'un texte imprimé. — Compler les lettres d'un texte imprimé pendant un temps déterminé, en notant d'un trait au crayon, toutes les cinq minutes, le point du texte où en est la numération. On peut de cette façon vérifier que la numération devient de moins en moins rapide au cours de l'expérience.
•2° Addition de nombres d'un chiffre. — Sur une page sont disposées dix colonnes comptant chacune trente-six chiffres, disposés verticalement les uns au-dessous des autres : le travail imposé consiste à additionner, dans chaque colonne, le premier chiffre avec le second ; le résultat obtenu doit être additionné avec le troisième chiffre le nouveau résultat avec le quatrième chiffre, et ainsi de suite ; chacun des résultats ainsi obtenus est inscrit dans un espace blanc limité par deux colonnes de chiffres. Quand le total atteint 100, l'addition recommence sans tenir compte des centaines. Les additions sont faites aussi vite que possible; toutes les cinq minutes une marque est faite au crayon pour indiquer combien de chiffres; on été additionnés dans ce laps de temps. Les résultats doivent tenir compte du nombre d'additions faites en cinq minutes et du nombre de fautes commises.
Pour la plus facile compréhension de cette expérience, nous donnons la reproduction d'une partie de la page de chiffres utilisée par Krœpelin. Au lieu de dix colonnes, nous n'en donnons que cinq, et nous limitons la hauteur de la colonne à huit chiffres, au lieu de trente-six.
Dans l'esp
ace
compris
en italiques
figurent les
etc.
La diminution du nombre des chiffres additionnés et l'augmentation des fautes traduisent la fatigue intellectuelle. Binet et Henri font remarquer que la nécessité d'écrire chacun des résultats est une cause de fatigue appréciable qu'il faut ajouter à la fatigue purement mentale provoquée par le calcul ; la fatigue qui résulte de l'action d'écrire est loin d'être négligeable, et son augmentation rapide fausse les résultats, qui ne devraient tenir compte que de la fatigue
mentale.
3° Écriture sous la dictée. — Un texte facile est écrit aussi rapidement que possible ; un trait indique, tous les cinq minutes, le nombre de lettres écrites pendant ce temps : ce nombre est le seul facteur dont l'auteur tienne compte ; dans cette expérience il néglige les fautes, qui seront au contraire un élément d'appréciation dans la méthode pédagogique des dictées.
4° Lecture à haute voix. — Un sujet lit aussi vite que possible un texte facile ; on compte toutes les cinq minutes le nombre de lettres
lues.
Dans ces deux dernières expériences, l'auteur se propose surtout d'étudier la fatigue accusée par la fonction motrice dans l'action de lire ou d'écrire.
5° Mémoire des chiffres. — L'expérience peut être faite de deux façons différentes : on peut énoncer une série de quelques chiffres, sept par exemple, que le sujet doit répéter après les avoir entendus une seule fois et dans le même ordre qu'ils ont été prononcés ; le nombre de chiffres qui peut être retenu au cours de cet exercice indique la valeur de la mémoire.
L'autre méthode, qui expose peut-être moins à l'erreur, consiste à présenter au sujet une ligne de chiffres assez longue pour qu'il ne puisse pas la retenir après une seule lecture ; on compte le nombre de lectures que le sujet est obligé de faire pour retenir complètement et dans l'ordre énoncé la série de chiffres : le nombre de ces répétitions est en rapport avec la valeur de la mémoire.
:i02 MÉRY ET GENÉVRIER — HYGIENE SCOLAIRE.
Une série de douze chiffres, analogue à celle que nous donnons ci-dessous :
exige en moyenne une dizaine de répétitions pour être retenue.
6° Mémoire des syllabes. — Dans celte expérience, on procède comme dans la précédente, en remplaçant les chiffres par douze syllabes composées d'une voyelle placée entre deux consonnes, et n'ayant aucune signification : hal, rep, fec, lai, rar, til, etc.
Les résultats d'ensemble obtenus au cours de ces diverses expériences sont influencés par deux grands facteurs sur lesquels nous aurons à attirer de nouveau l'attention et dont Krœpelin a bien montré l'importance.
11 faut tenir compte d'abord du rôle de i exercice ou de l entraînement: un certain temps est en effet nécessaire pour l'adaptation, surtout quand il s'agit d'un enfant, à un travail accompli dans des conditions un peu exceptionnelles ; avant que ne se produise la période d'entraînement au cours de laquelle le travail devient plus facile et plus rapide, il y a une période de mise en train au cours de laquelle, au contraire, s'établit l'accoutumance au nouveau genre de travail» et où le rendement est inférieur à ce qu'il sera quelques minutes plus lard. Il faut donc considérer qu'au cours d'un travail intellectuel, et une fois passée la période de mise en train, le rendementserade plus en plus considérable grâce à l'entraînement progressif.
Mais, en même temps que l'entraînement produit son effet, intervient l'action du facteur dont on recherche en réalité la seule influence, c'est-à-dire la fatigue. Celle-ci est d'autant plus intense que le travail demande plus d'attention et un effort plus soutenu; ce sont précisément les conditions où se trouve le sujet mis en expérience; et on verra la fatigue augmenter avec l'effort d'attention, en même temps qu'avec la prolongation du travail.
Ces diverses expériences ne nous fournissent donc, en réalité, qu'un résultat global dans lequel se superposent les effets des deu.r facteurs agissant en sens inverse : d'une part, l'entraînement qui favorise le travail et, d'autre part, la fatigue qui vient l'entraver dans une certaine mesure. Il est donc impossible de conclure à l'action unique de la fatigue quand on examine les résultats obtenus ; on peut dire seulement que, dans les cas où on constate une augmentation du rendement, il y a prédominance d'action de l'exercice ou de l'entraînement ; et que, au contraire, quand il y a diminution du rendement, il y a prédominance de la fatigue.
Il est pratiquement impossible de tenir compte de cette double action dans l'analyse des résultats obtenus au cours des diverses expériences relatées plus haut; on n'en considère, avons-nous dit, que le résultat global : ce dernier est obtenu en totalisant les chiffres
fournis par chacune desexpériences, poursuivie pendantdeux heures de traA^ail régulier; on obtient la valeur moyenne du temps nécessaire à chacune des opérations mentales en divisant le temps total employé par le nombre d'opérations effectuées.
Nous ne pouvons suivre ici tous les détails d'expérimentation donnés par Binet et Henri ; nous nous contenterons seulement d'apporter les chiffres que résument le tableau ci-après ; on y trouvera les temps moyens exigés pour ces différents calculs ou exercices de mémoire, chez les adultes. Les chiffres sont exprimés en
Durée
Fig. 184. — Marche générale de la vitesse du travail intellectuel.
secondes et représentent les moyennes obtenues par OEhrn dans ses nombreuses expériences :
Durée Durée Durée
minimum. maximum. moyenne.
Lecture d'une syllabe 0,116 0,172 0,138