PATHOLOGIE NAVALE
divers groupes observés : sans compter Terreur inévitable causé',' par le grand nombre de sous-officiers, quartiers-maîtres ou matelots mariés qui, pour toute affection légère, se font soigner à leur domicile.
Pour ces diverses raisons, toute tentative de comparaison avec la population civile ou avec l'armée de terre est encore illusoire et ne sera possible que lorsque la statistique maritime comportera un grand nombre d'années.
Pour la mortalité générale de la ilotte, il semblerait que la tâche fût plus facile ; mais il y a un tel écart entre les deux années 1899 et 1900 qu'il csl impossible d'en tirer [aucune conclusion à l'heure actuelle.
La mortalité, qui était de 6,61 p. 1 000 en 1899, est montée à 11,04 p. 1000 en 1900. Comme l'explique bien Legrand, Tannée 1899 avait été une année normale, sans expédition notable, sans épidémie, sans sinistres maritimes, tandis que 1900 fut une année calamiteuse pour la marine, Taccident de la Framée, la guerre de Chine, l'épidémie de fièvre jaune du Sénégal ayant occasionné un grand nombre de décès.
Par comparaison avec l'armée de terre, où la mortalité est de 9,6 p. 1000, la moyenne des deux années 1899 et 1900 donne un chiffre très peu supérieur dans la marine, 9,84 p. 1000, et Ton peut dire qu'en dépit des nombreux accidents de mer, des épidémies, de leurs conditions d'existence pénibles, nos marins n'ont pas une situation sanitaire inférieure à celle des troupes métropolitaines.
Quant à la fréquence relative des maladies observées chez les marins, nous ne pouvons reproduire ici les tableaux très complets fournis par la statistique officielle ; nous nous bornerons à étudier le développement et Tévolution des principales maladies par ordre d'importance, à bord et dans les hôpitaux à terre.
A bord, le plus grand nombre des indisponibilités 'est fourni par les lésions traumatiques, les furoncles, les maladies vénériennes, puis, comme dans l'armée de terre, Tamygdalite, la grippe, la laryngite, la bronchite, le rhumatisme, -etc.
Ce sont à peu près les mêmes affections, dans le môme ordre, qui fournissent le plus grand nombre d'entrées à Thopital à terre.
Etudions maintenant avec quelques détails les principales affections ou groupes de maladies qui occasionnent le plus de décès dans la marine.
C'est en première ligne et de beaucoup la tuberculose, qui assume un peu plus du quart des décès, près du tiers, si on y joint la bronchite chronique dont les décès sont trop nombreux pour ne pas être plus que soupçonnés d'avoir souvent une origine tuberculeuse » (Legrand).
Viennent ensuite par ordre décroissant la fièvre typhoïde, les morts accidentelles et la pneumonie, celle-ci sur le même pied que les deux
grandes endémies dès pays chauds, la dysenterie et le paludisme
TUBERCULOSE. Malgré les défauts de statistiques eue":
incomplètes, la tuberculose es! incontestablement très fréquente dans la marine, et la perte annuelle de la flotte en décès, retraites el reformes pour tubercules*, sous toutes ses formes est d'environ i'2 p. 1 000 en 1899 comme en 1900.
Ces pertes considérables paraissentde plus être en voie d'augmentation; connus et signalés depuis longtemps par les médecins de la marine, lesravages de cette peste moderne ont commencé à émouvoir 1 opinion publique, ainsi qu'eu témoignent de nombreuses études parues dans la presse scienlifique et mondaine (1).
Il importe de rechercher quelle est la part de responsabilité qui incombe à la marine dans cet («lai de choses, et dans quelle mesure elle peut y remédier.
Mais la question n'est-elle pas plutôt d'ordre général? La fréquence de la tuberculose dans la marine n'est-elle qu'un cas particulier du développement progressif de la tuberculose en France?
Depuis une dizaine d'années surtout, de nombreux travaux d'ensemble ont montré la progression de la tuberculose tant dans la Hotte que dans les arsenaux [Talairach (2), Vincenl (3), Autïret (i) Couteaud (5), Gués ((5)].
Nous avons vu quelle était la mortalité tuberculeuse des marins ■ la morbidité, beaucoup plus difficile à apprécier, atteint un minimum de 12, 5 p. 1000 dépassant de 100 p. 100 la morbidité dans l'armée française, qui dépasse elle-même de 190 p. 100 la morbidité allemande.
Pour la flotte, ces chiffres sont certainement au-dessous de la vérité pour diverses raisons : parce que les officiers ne figurentpas en gênerai dans les tableaux de morbidité, parce que beaucoup de sousofficiers sont soignés pour bronchite chronique, alors qu'en réalité ils sont tuberculeux, enfin parce que jusqu'à ces derniers temps un certain nombre d'hommes étaient réformés sans passer par les hôpitaux.
De même les chiffres de mortalité sont certainement inférieurs à la réalité, parce qu'en dehors des tuberculeux atteints de formes aiguës- qui meurent dans les hôpitaux la plus grande partie des reformés meurt peu de temps après le retour dans ses foyers.
Ces chiffres considérables, que les statistiques officielles ont mis
(1) Voy. Lowenthal La tuberculose dans la marine française. La Revue, 1903. 2 Talairach, La tuberculose clans la flotte. Archivés de médecine navale, 1894 (3) V iNCENT, Commission- de la tuberculose, 1900 Ji) Auffret, La tuberculose à l'arsenal de' Brest. Archives de médecine navale,
nlvlle^O^ La 1UttG C°ntre ^ ,ul,erculosc à bord- ^chwes de médecine
%Gues, Contribution à la prophylaxie de la tuberculose dans la marine archives de médecine navale, 19oi *
TUBERCULOSE. fO— 159
en lumière^ ne présentenl pourtant rien d'extraordinaire, si Ton veut bien songer au milieu dans lequel est recruté la moitié du personnel maritime, aux conditions d'existence si anormales dans lesquelles il es! obligé de vivre, et aux dangers considérables de la contagion inévitable en un pareil milieu.
La pins forte partie du contingent provient des ports du Nord, de Brest particulièrement, où la tuberculose sévil avec une incroyable intensité, que vient aggraver encore l'alcoolisme, dont la progression n'est pas moins effrayante, el dont la statistique ne donne qu'une bien faible idée.
Nul pays où la question dn logement soitplus négligée, où l'encombrement dépasse ton! ce qu'on peut imaginer. Le jeune Breton, intoxiqué d'alcool dès le jeune âge, échappera rarement à la contagion, quand un seul tuberculeux vivra dans sa famille, entassée dans ces réduits humides et obscurs tels que sont la plupart des maisons bretonnes ; il contractera dès les premières années de sa vie une de ces nombreuses formes du lymphatisme, scrofulides, adénites chroniques, tuberculoses latentes, prêtes à se généraliser au moindre accident.
Il arrive au service, et sous l'influence des premières fatigues, refroidissement, rhume négligé, son mal se révèle, sa tuberculose, contractée dès l'enfance, dans sa famille bien plus souvent qu'abord des navires-écoles où, certes, les conditions de nourriture, d'habitation sont bien supérieures à celles auxquelles il a été habitué.
Réformé dès les premiers signes de son affection, il retournera chez lui porter à son tour les germes du mal que l'Etat, déniant toute responsabilité, se refuse à soigner, se contentant d'éliminer les sujets dangereux de ses équipages, mais non pas du milieu dans lequel il ira chercher leurs remplaçants.
Il y a là un cercle vicieux dont on ne peut sortir que par une entente combinée des pouvoirs publics, représentant en définitive VEtat, responsable de la santé publique.
Cette influence du lieu d'origine est bien nettement indiquée par la mortalité tuberculeuse comparée des marins en 1900 (statistique officielle).
Elle a été :
Pour ( originaires du Finistère De i" p. 100 ) des décès
les < — des Côtes-du-Nord De 32 — ? de toute
marins ( des autres départements français.. . De ii — ; nature (I).
La notion de ces tuberculoses latentes explique l'apparition de manifestations aiguës survenant brusquement chez des marins appartenant à des équipages en campagne.
(J) Ajoutons que sur 780 tuberculeux réformés en 1903-1904, il y a eu le chiffre énorme de 500 Bretons. (Rapport sur la tuberculose dans la marine, Auffret.)
Malgré la rigoureuse sélection faite au départ, un équipage, isolé en mer, en dehors de toute contagion appréciable, est subitement atteint d'un, deux ou plusieurs cas de tuberculose, qu'Élisait rapatrier en toute hâte, en prenant à bord toutes les mesures de désinfection à Fégard des locaux occupés par les malades.
C'est ainsi (Rapport Legrand) que furent observés, en 1899, trois cas de tuberculose ayant débuté brusquement dans les trois cas par une hémoptysie à bord du Cécille dans l'océan Atlantique.
Dans la division d'Extrême-Orient, à bord du Descart es, le Dr Seguin signale six tuberculeux, l'un malade aussitôt après son arrivée de France, les autres après un séjour prolongé à bord, séjour pendant lequel ils avaient paru tout à fait indemnes.
Même observation pour sept malades du W Enlrecasteaux.
Dans le Pacifique, le Dr Gaufan, sur le Protêt, un navire neuf, note trois cas de tuberculose laryngée qui s'éveillèrent aussitôt après avoir pris la mer, sous l'influence des premières fatigues de la navigation.
Ces exemples montrent la part qu'il faut faire aux prédispositions individuelles, et la fâcheuse influence qu'exerce sur les tuberculeux la navigation, surtout la navigation dans les pays chauds.
Rôle de la contagion. — Si nous croyons que dans beaucoup de cas le marin arrive au service déjà tuberculisé, loin de nous cependant la pensée de nier le rôle de la contagion, si facile à bord des navires de guerre en dépit des prescriptions les plus sévères.
La plus élémentaire de ces précautions, c'est l'élimination des sujets douteux dès leur arrivée au corps, c'est la visite fréquente, soigneuse, de chaque homme, chaque fois qu'il change de poste, chaque fois surtout qu'il embarque sur un navire régulièrement armé pour une longue période de temps.
A bord, la surveillance des hommes est relativement facile : le médecin-major arrive en peu de temps à connaître personnellement tous les hommes de son équipage, et pourra dépister les plus légères bronchites, soumettre à une observation rigoureuse certains sujets dont il remarque la pâleur ou l'amaigrissement.
Mais à bord des bâtiments en réserve, dans les défenses mobiles, le nombre considérable des hommes, leurs mutations incessantes rendent toute surveillance illusoire.
Dans les dépôts, les médecins n'ont pas le temps matériel nécessaire pour examiner tous les hommes qui souvent y séjournent fort peu de temps ; et connaissant l'admirable endurance de ces marins, pécheurs bretons si peu douillets, habitués à supporter avec insouciance toutes les intempéries de leur pays, il ne faut pas compter sur l'homme pour venir se plaindre des premiers symptômes de son mal. Combien de fois voyons-nous arriver à l'hôpital des matelots atteints de lésions pulmonaires irrémédiables,
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observées si fréquemment dans ces formes torpides de tuberculose, évoluant sans fracas, sans symptôme fonctionnel grave, ces rhumes négligés dont un marin aurait honte de se plaindre, jusqu'au jour où une hémoptysie le terrassera en plein travail.
Ceci est vrai surtout pour les gradés qui, presque tous mariés, désireux d'avancer, ne veulent pas renoncer à un poste avantageux et dissimulent leur mal par crainte de l'hôpital ou du congé.
La rigueur d'un règlement qui oblige à réformer sans aucune pension tout homme qui n'a pas contracté son affection à l'occasion d'un fait précis de service est encore une des principales raisons qui les pousse à cacher leur maladie jusqu'à ce qu'ils aient atteint l'âge de la retraite.
La contagion s'exerce donc dans une proportion indéniable, facilitée parla vie en commun; il n'est pas un médecin de la marine qui ne puisse citer des faits précis à cet égard : « En 1890, j'ai assisté, dit Couteaud (1), sur Vlphigénie, un navire déplorablement aménagé et surpeuplé, à une véritable épidémie de tuberculose pulmonaire qui a eu pour cause la présence d'aspirants manifestement tuberculeux dont j'avais essayé en vain d'interdire l'embarquement. »
Une des preuves les plus évidentes de la contagion à bord nous est fournie par la fréquence énorme de la tuberculose chez les hommes qui vivent le plus en contact les uns avec les autres dans des locaux étroits, mal aérés : après les infirmiers, chez lesquels la tuberculose est un accident professionnel, ce sont les fourriers qui paient le plus lourd tribut à la phtisie pulmonaire, ainsi qu'en témoigne le tableau ci-dessous :
Mortalité tuberculeuse suivant les professions et spécialités et par rapport à l'effectif.
La mortalité générale a été en 1000 :
De 6,7 p. 1000 pour les torpilleurs, dont 1,7 p. 1000,
pour les armuriers, dont 3,4 —
pour les matelots de pont, dont 2,4 —
pour les mécaniciens et les chauffeurs, dont 2,6 —
pour les timoniers, pilotes, dont 4,7 —
pour les canonniers, dont 3,2 —
pour les musiciens, clairons, tambours, dont 4,3 — I , , '
pour les tailleurs et les cordonniers, dont 3,3 —
pour les voiliers, dont 3,4 —
pour les gabiers, dont 4,7 -
i.i • i «. an I chronique,
pour les agents de service, dont 6,0 — 1 ^
pour les charpentiers, dont 4,4 —
pour les fusiliers, dont 4,9 —
pour les agents des vivres, dont 4,2 —
pour les fourriers, dont 10,4 —
pour les infirmiers, dont 10,2 — I
Moyenne générale : 11,19 p. 1000. — Moyenne générale pour tuberculose et bronchite chronique : 3,50 p. 1 000.
vl) Couteaud, loc. cit.
Traité d'hygiène. X. — 11
De
De
De
De
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De 10,0
De
De 10,5
De
De
De 13,2
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De
De
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tuberculose
et
bronchite
Au point de vue de la proportion des décès par profession, il est bien remarquable de voir les torpilleurs, les mécaniciens, les chauffeurs, malgré les conditions pénibles de leur vie dans les fonds du navire, fournir une bien plus faible proportion de tuberculeux que les fusiliers, gabiers, etc., qui vivent au-dessus de la cuirasse.
C'est qu'ici se manifeste encore nettement l'influence du lieu d'origine pour expliquer (Legrand) révolution plus ou moins tardive de tuberculoses latentes, plus fréquentes dans les spécialités de marins bretons (fusiliers, gabiers) que chez les mécaniciens et chauffeurs, originaires pour la plupart des autres régions de la France.
Il en résulte que si la marine, au lieu de se recruter en grande partie en Bretagne, prenait ses contingents dans les autres régions de la France, cette énorme proportion de tuberculeux qui a tant frappé les hygiénistes se réduirait de moitié, et nous retomberions à peu de chose près dans la moyenne générale de notre pays.
Ce côté de la question qui a été jusqu'à présent peu étudié n'est pourtant pas nouveau, ainsi qu'en témoigne ce passage d'une circulaire sur la prophylaxie de la tuberculose, circulaire rédigée sous l'inspiration des conseils de santé de la marine (1) : « Bien que chez la plupart des hommes la maladie ait pu se manifester ou s'accentuer après l'incorporation, il est malheureusement certain que beaucoup d'entre eux en avaient le germe à leur arrivée au corps, et comme il importe au plus haut point de réduire les chances de transmission par contagion, la visite médicale ne saurait être trop sévère au point de vue de la constatation de la maladie ou même de la prédisposition à la maladie. »
Des efforts très considérables ont été dirigés au contraire contre la contagion : suppression du balayage, établissement de crachoirs, désinfection des effets des tuberculeux réformés, des locaux occupés par les tuberculeux avérés qui ne reviennent plus à bord et attendent le règlement de leur situation dans les hôpitaux où ils sont soignés à part.
Traitement des tuberculeux.— Mais, à côté de ces deux grands moyens de lutte antituberculeuse, élimination dès l'entrée, réforme aussitôt que la lésion esteonstatée, doit venir s'adjoindre un troisième facteur, non moins important que les autres : le traitement d'un certain nombre de tuberculeux, des tuberculeux susceptibles de guérir complètement. Il est facile de démontrer que la marine y trouverait son intérêt, en même temps que serait tarie une des sources principales de la contagion de la tuberculose dans nos populations maritimes.
La réforme d'un marin n'est pas, dans la pratique, toujours facile à appliquer, même lorsqu'elle s'adresse à de jeunes sujets, engagés ou appelés, n'ayant pas l'intention de continuer leur carrière mili-
(1) D. 0., 21 octobre 1889.