TUBERCULOSE. IO
taire au delà du temps prescrit ; il en résulte toujours pour l'homme une certaine dépréciation et l'impossibilité à peu près absolue de solliciter plus tard aucune fonction publique.
A plus forte raison, cette réforme devient-elle plus pénible à prononcer quand elle frappe des marins de profession, des sousofficiers constituant les cadres de la maistrance de la Flotte, qui, malgré leurs quinze, vingt ou vingt-quatre ans passés au service, seraient brutalement congédiés sans aucune ressource, si le règlement était appliqué à la lettre (1).
Il est formel ce règlement, et l'infirmité contractée en service pour donner droit à la pension doit être reconnue par un certificat d'origine, rattachant la maladie à un fait précis de service.
Pour la tuberculose, en dehors de cas exceptionnels, naufrage d'embarcation, chute accidentelle à la mer, ce certificat n'est évidemment jamais établi. Le malade, au courant de sa situation, cherche à dissimuler son mal, et, quand le médecin est appelé à se prononcer, on comprend que, pris entre son devoir militaire et les sentiments d'humanité les plus élémentaires, il hésite à renvoyer brutalement, à priver de toutes ressources un homme malade, souvent marié et père de famille. Alors c'est la série des congés de convalescence que l'homme passe au milieu des siens, créant partout de nouveaux foyers de contagion.
Il y a mieux à faire, et l'intérêt môme de la marine lui commande de chercher par tous les moyens possibles à conserver à son service des canonniers, des gabiers, des mécaniciens, des pilotes dont l'instruction très longue atteint un prix très élevé ; c'est une perte sèche, considérable, de congédier un de ces hommes en pleine maturité, au moment même où il est en état de rendre le maximum de services utiles.
Or, ce n'est pas aujourd'hui une illusion de croire que la tuberculose est curable à son premier degré. Que la marine établisse pour ces malades un sanatorium où seront soignés pendant six mois, un an, les tuberculeux dès la première apparition de leur mal, et elle pourra conserver les hommes que le règlement actuel l'oblige à éliminer.
Pour arriver à ce résultat, point n'est besoin de crédits extraordinaires, nul besoin de coûteux et luxueux sanatoriums : une meilleure utilisation de certains hôpitaux pourrait, au moins au début, servir à traiter spécialement ce genre de malades.
A Rochefort, déjà, le directeur Gués, par application de la dépêche ministérielle du 21 avril 1904, relative à l'isolement des tuberculeux, organisa dans son hôpital même un service modèle où il voulut, dit-il, que les malades fussent encore mieux traités que dans les autres salles.
« Cette salle spéciale est située dans le pavillon le plus neuf de l'hôpital, exposée à l'Est et s'ouvrantsur un petit jardin où, pendant
(1) Sans doute, la retraite proportionnelle peut être donnée à quinze ans, pour infirmités contractées au service; mais elle n'est pas réversible sur la tête de la veuve.
la belle saison, des fleurs, des plantes grimpantes donnent l'illusion de la campagne aux malades qui peuvent s'étendre au soleil ou à l'abri du soleil dans des fauteuils pliants. Dans la salle même un mobilier tout propre, des tables en fer, peints en blanc, des plantes vertes ou fleuries égaient les yeux. Le régime est aussi réconfortant que possible et le traitement y vient en aide à l'hygiène. Plusieurs malades qui y ont séjourné quelques semaines (car on réforme au plus tôt les militaires et les marins) y ont augmenté de poids.. .
« L'hôpital de Saint-Mandrier, malgré l'inconvénient qu'il a d'être exposé au mistral, possède, bordant certaines salles, des galeries vitrées où les malades peuvent s'abriter.
« D'autre part le ciel pur, le soleil bienfaisant feraient de cet hôpital un sanatorium d'hiver très recommandable pour les ouvriers tuberculeux des ports du nord, en attendant que la marine sinon quelque généreux donateur nous ait pourvus à Hyères ou au golfe Juan d'une villa destinée à devenir le sanatorium de la marine.
« Les parties nord de Toulon pourraient être choisies pour l'établissement d'une construction économique (pas de luxe) destinée à cet objet et sur les côtes de l'océan la forêt de Saint-Trojan, équivalente à Arcachon. »
Et de fait, quand on constate les améliorations rapides obtenues souvent dans les hôpitaux chez des tuberculeux qu'unhasard y retient quelque temps, on est bien encouragé dans cette voie.
Sachant qu'ils ne risqueraient plus la réforme, les marins n'hésiteraient plus à venir demander à l'hôpital la guérison de leur mal, qu'ils déclareraient dès les premiers symptômes, entraînés bientôt par l'exemple de camarades qu'ils verraient revenir guéris.
Bien entendu, reste à traiter la question de la solde, qui doit être résolue dans le sens le plus large.
De cette façon, la marine conserverait chaque année un grand nombre de ses meilleurs serviteurs, et en même temps serait tarie une des principales sources de contagion dans les milieux maritimes où vont s'éteindre les réformés du service militaire.
FIÈVRE TYPHOÏDE. — Après la tuberculose, c'est la fièvre typhoïde qui cause le chiffre de décès le plus élevé chez les marins de l'État (107,3 pour 1 000 décès en 1900 ou 1 ,16 p. 1 000 de l'effectif : elle est du reste en notable décroissance, car elle atteignait avant 1885 14,4 p. 1000(1).
Si l'origine hydrique de la fièvre typhoïde avait encore besoin d'être prouvée, elle n'en trouverait nulle part une démonstration plus éclatante que dans la marine (2).
(1) Moursou, Archives de médecine navale, 1885.
(2) Il est bien entendu qu'il faut compter, dans les cas de lièvre typhoïde d'origine hydrique, les fièvres contractées par l'usage d'aliments, fruits ou légumes contaminés par de l'eau suspecte.
PALUDISME. ÎO— 165
En effet, si le chiffre de la morbidité est encore très élevé (7 p. 1 000 en 1900), il est à noter que ce sont les équipages casernes à terre, ou vivant presque constamment à terre (Défenses du littoral, navires en réserve), qui sont frappés en très forte majorité, dans la proportion du simple au double.
Tousles cas relevés dans les escadres du Nord ou de la Méditerranée ont été contractés pendant le séjour des navires à Brest, à Cherbourg ou à Toulon surtout, où la maladie est endémique. Dans la plupart des ports d'ailleurs, les eaux d'alimentation sont très défectueuses ; Cherbourg et Toulon sont particulièrement mal servis à cet égard (1).
Au contraire, quand les escadres restent à la mer un certain temps, même pendant les grandes manœuvres- d'été, où cependant le surmenage des équipages semblerait devoir les prédisposer aux infections graves, la maladie disparaît, et en aucun cas la fièvre typhoïde n'est apparue spontanément sur des navires à ta mer, c'est-à-dire pendant les périodes où les hommes boivent exclusivement de Veau distillée.
La plupart du temps, d'après les rapports des médecins des navires contaminés, ce sont les hommes qui vont le plus souvent à terre qui sont frappés de préférence, cuisiniers, maîtres d'hôtel.
C'est encore dans les écoles à terre que se montrent les cas les plus fréquents, comme à l'Ecole des mécaniciens de Toulon, où la jeunesse des élèves, le surmenage inévitable des premiers temps du service les prédisposent à l'infection typhique.
Rarement la fièvre typhoïde se montre sous forme d'épidémie, et on cite l'exemple du Magenta : 51 cas, 1 décès, épidémie bénigne qui, d'après le rapport du médecin-major Ludger, doit être rapportée à l'infection antérieure du navire, lequel depuis son premier armement en 1894 avait compté des cas assez nombreux de fièvre typhoïde et n'avait jamais été complètement désinfecté ni désarrimé.
Notons enfin que le Magenta est un bateau-école qui séjourne constamment aux Salins d'Hyères, avec communications nombreuses et journalières avec la terre, et de fréquents séjours à Toulon.
VARIOLE. — La variole est exceptionnelle dans la flotte : la statistique officielle de 1899-1900 ne cite aucun décès et note seulement quelques cas isolés dans les dépôts ou dans les Défenses du littoral.
Les fièvres éruptives fournissent également très peu de cas.
PALUDISME. — Bien que la situation sanitaire de laflotte se soit
(1) La statistique fournit des chiffres particulièrement instructifs à cet égard : tandis que la morbidité typhoïque était en 1899, de 4,92 p. 1000, et en 1900 de 4,43 dans les escadres, elle atteignait 8,17 en 1899 et 9,55 en 1900, dans les Défenses du littoral.
également beaucoup améliorée eu ce qui concerne le paludisme, on compte encore actuellement une morbidité d'environ 60 p. 1 000 : ces cas sont observés à peu près exclusivement à bord des navires faisant campagne lointaine : en France, on n'observe guère que des récidives de paludisme contracté hors d'Europe.
La morbidité en France étant de '20 p. 1 000 atteint aux colonies 200 p. 1 000, et bien entendu le paludisme frappe plus sévèrement les équipages des navires de rivière, des pontons, que ceux des bâtiments de haute mer.
Dans la Méditerranée, ce sont les navires qui séjournent en Crète ou à Bizerte qui présentent quelques cas.
Jamais nous n'avons observé de cas de fièvre de la Méditerranée, dite fièvre de Malte.
Dans l'Atlantique, certains petits navires séjournant dans les rivières africaines donnent, pour un effectif de 63 hommes, 82 entrées pour paludisme en un an.
Au point de vue de la propagation du paludisme parles moustiques, l'histoire du Jou/froy est particulièrement intéressante (Rapport du Dr Mathis).
L'état sanitaire de ce navire était excellent quand il fut envoyé à deux reprises différentes en mission dans les rivières du Contesté franco-brésilien. Aussitôt le paludisme frappa l'équipage dans une énorme proportion: 116 entrées sur47hommes en 1900, etle maximum des cas fut observé à la suite d'une véritable invasion de moustiques à bord.
En 1899 les cas furent tous bénins, et le médecin-major attribua cet heureux résultat à la prophylaxie par la quinine : chaque homme du bord prenait chaque jour 50 centigrammes de quinine pendant les séjours en rivière, et l'usage du médicament était poursuivi huit jours après le retour à l'estuaire.
D'ailleurs, en Extrême-Orient comme dans l'Atlantique ou sur les côtes de Madagascar, les médecins de la marine sont d'accord sur l'action de la quinine prise à dose préventive ; non seulement par cette pratique les atteintes de paludisme sont moins fréquentes, mais surtout elles sont moins graves. De plus, les malades sont rapatriés par les voies rapides dès qu'ils sont frappés sérieusement, avant que se manifestent les formes tenaces du paludisme chronique.
De même, après un premier accès à forme pernicieuse, il est d'expérience courante de ne pas en attendre un second dont le malade guérirait beaucoup plus difficilement.
CHOLÉRA ET FIÈVRE JAUNE.— Le choléra et la fièvre jaune n'ont causé dans laflotte que des cas isolésdans ces dernièresannées, et, sauf le cas de YUéroïne à Dakar qui. en 1900, fournit 16 cas avec 10 décès dont 2 officiers (Rapport Kermorgànt), on ne cile aucune épidémie.
MALADIES VÉNÉRIENNES. ÎO— 157
RHUMATISME. — En Franco, dit Legrand, on explique la fréquence du rhumatisme dans la flotte . par l'humidité intérieure du navire, surtout sensible à bord des navires en fer, et par les refroidissements, les hommes étant en transpiration après les exercices.
Ces dernières causes subsistent évidemment de tout temps, mais les conditions d'habitabilité du navire, très améliorées depuis l'installation du chauffage à la vapeur à bord, ne suffisent pas à expliquer le grand nombre des rhumatisants observés à bord : nous pensons qu'il faut compter dans ce groupe les formes souvent méconnues du rhumatisme tuberculeux (Poucet), dont nous avons observé un très grand nombre à l'hôpital de Toulon pendant ces dernières années. Ce rhumatisme, qui frappe de préférence les jeunes matelots peu de temps après leur incorporation, est souvent accompagné ou suivi de localisations pulmonaires d'origine bacillaire qui nécessistent la réforme des sujets atteints.
DYSENTERIE. — La dysenterie au point de vue de son origine a donné lieu à des observations analogues à celles laites pour la fièvre typhoïde.
C'est en Extrême-Orient que cette endémie est le plus souvent observée et surtout sur les équipages vivant à terre, ou bien lorsque, l'eau distillée venant à manquer, les hommes n'ont à leur disposition qu'une eau potable altérée.
Le nettoyage antiseptique des caisses à eau et l'usage exclusif de l'eau distillée ont toujours fait disparaître les cas de dysenterie ou de diarrhée des pays chauds.
L'apparition de la dysenterie est favorisée, chez les marins qui arrivent dans les régions où elle est endémique, par la dyspepsie à peu près inévitable après une longue traversée et par la constipation, « ce fléau de la vie maritime » (Rochard et Bodet). Les excès pendant les relâches, l'abus des fruits et des boissons glacées favorisent encore l'éclosion de la dysenterie, suivie toujours de congestion et souvent d'abcès du foie.
MALADIES VÉNÉRIENNES. — Les maladies vénériennes de toutes natures sont en nombre trèsélevé dans la flotte (100 p. 1 000), et ce sont naturellement les marins à terre qui sont les plus mal partagés, parce que dans les ports de guerre la prostitution est très florissante.
L'opinion unanime des directeurs du service de santé des ports est qu'il faut incriminer non la prostitution réglementée, fort bien surveillée partout, mais les innombrables débits de boisson qui ne sont que de véritables maisons de prostitution clandestine (Danguy des Déserts .
En ce qui concerne la prophylaxie individuelle dans la flotte, dos instructions ministérielles très détaillées ont indiqué depuis longtemps les mesures à prendre pour arrêter la propagation de la syplii-
lis: chaque homme est visité tous les quinze jours, seul, de façon à assurer au malade toutes les garanties de la discrétion.
En dehors des cas de dissimulation notoire, on a abandonné toute mesure disciplinaire à l'égard des marins affectés des maladies vénériennes (1). A sa sortie de l'infirmerie ou de l'hôpital, le malade est examiné par le médecin-major, qui fixe le temps de consigne qu'il juge nécessaire, et l'état sanitaire des vénériens est consigné à bord sur un registre spécial ou sur des fiches individuelles tenues par le médecin-major et mises à l'abri de toute indiscrétion.
Quand un syphilitique présente des accidents transmissibles, il est envoyé à l'hôpital à terre, et lorsqu'il ne peut être débarqué, des précautions sévères sont prises à bord pour que ses ustensiles de plat, verre, cuiller, fourchette, lui soient absolument personnels: il prend môme ses repas à l'hôpital du bord si le médecin le croit utile.
Il est prescrit également de faire aux hommes des conférences sur le péril vénérien et les moyens de le combattre ; mais il faut avouer que ce mode de propagande donne des résultats médiocres dans un tel milieu, et on doit lui préférer les conseils individuels donnés par les médecins et les officiers, conseils toujours mieux écoutés parce que l'homme auquel ils sont adressés y voit une marque d'intérêt personnel et une preuve d'affection de la part de ses chefs.
Sans doute toutes ces mesures sont excellentes et bien faites pour assurer le traitement et la guérison des malades, comme aussi pour rendre à peu près impossible toute chance de contagion syphilitique à bord.
Mais hors du bord, les mesures de prophylaxie sont malheureusement bien restreintes, et leur insuffisance explique le chiffre élevé des vénériens dans la population des ports de guerre.
Certes, quand un homme tombe malade, il doit donner le nom et le domicile de la femme soupçonnée ; mais, dans la pratique, il est à peu près impossible d'obtenir un renseignement précis, et en tout cas cette prescription ne peut s'appliquer qu'aux maisons de tolérance : le bulletin de déclaration est communiqué au médecin de la marine chargé, dans les ports, d'assister à la visite des filles; ce médecin, attaché en général pour peu de temps à ce service qui serait très long à bien connaître, ne peut guère s'y intéresser et se trouve d'ailleurs dans une situation un peu délicate vis-à-vis du médecin civil, directeur du dispensaire, seul responsable du service.
(11 En Angleterre, dans la marine, les hommes qui tombent malades à la suite d'actes volontaires de leur part, s'exposent à perdre leur solde pendant le temps où ils sont incapables de faire leur service. Le directeur général (Rapport de 1903} pense que, si l'on appliquait sévèrement cette méthode, il pourrait en résulter quelque bien?
MALADIES VENERIENNES. 10-169
Ges mesures, utiles pour la prostitution officielle, sont sans effets sur la prostitution clandestine, la plus répandue, la plus dangereuse, et le seul moyen qu'aient à leur disposition les autorités maritimes est de consigner à la troupe certains débits ou établissements, spécialement ceux tenus par des serveuses, reconnus comme des foyers de contagion et dans lesquels des marins ont été notoirement infectés; il est aisé de prévoir combien rarement des marins consentiront à dénoncer le bar où ils passent leurs heureux moments de fête à terre, et encore plus rarement trahiront-ils la fille du bar, souvent une payse, à laquelle ils hésitent à porter préjudice.
La création des maisons du marin a rendu et rendra les plus grands services dans la lutte anti-vénérienne et anti-alcoolique, de môme que l'organisation du service des canots de nuit, qui permet aux hommes de rentrer à bord à une heure avancée, et de ne pas toujours découcher chaque fois qu'ils vont à terre, comme cela avait lieu autrefois.
Quant à la prophylaxie des maladies vénériennes dans les ports, elle dépend des autorités civiles, et les militaires ne font que pâtir, en raison de leur âge, de la mauvaise organisation générale de ce service sanitaire : il est à remarquer du reste que, autant qu'on peut l'apprécier, le chiffre relatif des vénériens est sensiblement plus élevé dans la population civile, chez les jeunes gens de môme âge et de même condition que les marins.
Pour conjurer le péril vénérien, cette entente des pouvoirs civils et militaires est donc indispensable ; c'est l'opinion unanime : nous ne pouvons pas en donner une meilleure formule qu'en citant les conclusions présentées à la Conférence internationale pour la prophylaxie de la syphilis et des maladies vénériennes, tenue à Bruxelles en septembre 1902, par l'inspecteur général Auffret :
1° Quel que soit le régime sous lequel on sera appelé à vivre, que les réglementaristes passent ou non la main aux antiréglemenlaristes, on pourra changer le terme, le vocable, séparer Faction médicale de l'action policière, ce qui sera peut-être un bien; il y aura toujours une part à faire à cette dernière, car on ne se passera jamais, en semblable matière, d'une réglementation. Le tout sera de la faire efficace et équitable et de la rendre effective, quand elle sera faite.
2° Dans nos États d'Europe spécialement (mais ceci est plus ou moins vrai partout), nos enfants ou presque tous nos enfants sont soldats ou marins.
Nos armées, nos marines visitent (et cela sans mesure draconienne aucune) et soignent avec sollicitude leurs malades atteints d'affections syphilitiques et les guérissent; ils ne les rendent à la circulation, en étant responsables vis-à-vis de la société et des familles, que quand ils ne peuvent plus transmettre leurs maladies.
Ne pourrait-on, ne serait-il pas juste, comme conséquence, que l'on réclamât des pouvoirs publics un minimum de garanties au-dessous desquelles il n'y a plus place qu'à la licence?
3° Nous reconnaissons l'insuffisance de la police telle qu'elle est faite. C'est un réseau à trop larges mailles. L'injustice en est souvent la conséquence, non seulement au point de vue de la différence des sexes, mais même au point de vue des personnes du même sexe. Les cabarets mal famés, dans les quartiers mal famés, ne sont que des maisons de tolérance déguisées, mais sans garantie.
La serveuse, au lieu d'y être rétribuée de ses services comme la servante, paie la patronne ou le tenancier (en moyenne 5 francs par jour, 150 francs par mois). Elle ne peut le faire qu'en se vendant.
La mineure, qui ne devrait jamais y pénétrer, y entre souvent par une petite porte comme locataire, comme cuisinière, comme bonne d'enfants et échappe ainsi à la loi. Le régime d'uneabsolue liberté ne porterait pas remède à ces faits.
4° Tous les moyens employés jusqu'à ce jour sont insuffisants et ne sont que des minoratifs. Il faudrait avoir vraiment recours aux moyens curatifs, c'est-à-dire qu'il faudrait abandonner le régime des tracasseries, qui éloigne et effraye, et s'adresser d'une manière ferme aux principes que j'énumère:
Égalité de traitement pour les deux sexes ;
Éducation morale plus soignée ;
Protection effective de la mineure et répression de tous ceux qui la détournent. Nous croyons, en ce point, à la bienfaisante influence des maisons de protection et des œuvres moralisatrices ;
Châtiment des plus sévères du proxénétisme et du souteneur, comme en Angleterre et en Belgique;
Soins médicaux très largement assurés, sans châtiment à craindre ;
Recherche de la paternité, comme en Angleterre et aux États-Unis;
Amendes très sévères contre les délinquants ;
Autrement dit, affirmer les régimes des responsabilités personnelles égales, sans rigueurs inutiles, mais sans faiblesse.
ALCOOLISME. — L'influence de ialcooïisme sur la pathologie îles marins varie beaucoup suivant les divers groupes que Ton considère.
Tout d'abord pour la plus grande masse des matelots, pour ceux qui accomplissent leur temps de service réglementaire, qu'ils proviennent de l'inscription maritime ou de l'engagement volontaire et quelles qu'aient été leurs habitudes d'intempérance avant leur incorporation, on peut dire que le temps passé sous les drapeaux est un temps de repos, un temps de vie sobre. Car, en dehors des permissions assez courtes et des rares bordées que leurs moyens leur permettent, ils n'ont guère d'occasion de s'alcooliser dans la vie à bord: beaucoup d'entre eux pourraient même se guérir radicalement d'habitudes vicieuses, si, de retour dans leurs foyers, ils ne retrouvaient les conditions de vie particulières aux hommes de la petite et de la grande pêche.
Considérons ensuite les hommes qui font leur carrière au service de l'Etat, rengagés et sous-officiers dont la paye est beaucoup plus élevée, ayant des frais de table dont ils peuvent disposer à leur gré :
SCORBUT. i 0—1:1
c'est parmi eux que nous trouvons encore de trop nombreux alcooliques, tolérés, un peu excusés aussi, c'est bien naturel, par le commandement, en raison des services incomparables que rend à la marine son excellente maistrance.
Comment des chefs n'envisageraient-ils pas avec un peu d'indulgence une faute passagère commise par un homme dont ils viennent d'apprécier pendant une longue croisière les qualités professionnelles d'endurance et de dévoûment, si communes chez nos marins?
Néanmoins, le fléau de l'ivrognerie a toujours été combattu avec une très grande rigueur dans la marine : un tarif de punitions très élevé pour les récidivistes, la radiation des cadres de la médaille militaire, la suppression devant les tribunaux de l'excuse d'ivresse pour les actes délictueux et criminels, tels sont les principaux moyens prescrits pour réprimer les faits d'ivresse.
De plus, le règlement (1) prévoit un enseignement anti-alcoolique à l'Ecole des mousses, dans les écoles élémentaires des dépôts ou des navires armés: les conférences du médecin, les exhortations et les conseils des capitaines de compagnie, « doivent par des récits, des faits, par des chiffres montrer la triste réalité, les dangers, les crimes, les folies, les ruines de toutes natures qui sont l'effroyable suite de l'alcoolisme ».
Mais que peuvent les meilleurs conseils contre les tentations qui assaillent le jeune matelot dès qu'il met le pied à terre, quand il lui faut passer devant les innombrables brasseries de filles échelonnées sur sa route ? Et, là encore, c'est dans la restriction du nombre des cabarets que nous pourrions seulement espérer trouver un remède à la propagation de l'alcoolisme.
Au point de vue pathologique, s'il est vrai que nous trouvons souvent chez nos malades des antécédents alcooliques, il ne semble pas que ce facteur ait une influence bien grande si l'on examine la mortalité par affections pouvant avoir l'alcool comme origine: cirrhoses du foie, 6 p. 1000 décès; néphrites chroniques, 4 p. 1000; aliénation, m2 p. 1000, et la rareté des suicides dans la marine en est encore une preuve.
SCORBUT. — HÉMÉRALOPIE. — Certaines affections comme le scorbut, qui autrefois faisait des ravages effrayants dans les équipages, ne se montrent plus aujourd'hui que dans des circonstances exceptionnelles et sous une forme atténuée. De même le typhus, l'ophtalmie des armées ont reculé devant les progrès de l'hygiène à bord ; de même Yhéméralopie, que la plupart de nos confrères rattachaient aux causes débilitantes réunies à bord et surtout à l'insuffisance de l'alimentation. L'étude de la simulation de Théméralopie, son diagnostic différentiel ont été faits de la manière la plus com-
plète par Fontan (1), Piriou (2), Bonafy (3), qui rapportent tous cette affection à la débilité de l'organisme et à l'intensité des radiations lumineuses. Le traitement général, le repos absolu, l'ésérine ont toujours donné d'excellents résultats thérapeutiques.
EMPOISONNEMENTS. — L'usage inévitable des viandes de conserve provoque de temps à autre des accidents de botulisme parmi les équipages, surtout pendant les longues traversées : ces cas sont assez rares et sans grand intérêt.
Un empoisonnement multiple survenu à Lorient, en 1884, par l'usage de conserve de morue altérée (morue rouge, altération due à un champignon, le Penicillum roseum), a fait l'objet d'une étude très intéressante (4), et cet accident, facile à éviter, ne s'est pas reproduit depuis.
Plus importants sont les empoisonnements dus à des animaux toxicophores, poissons vénéneux des pays chauds dont les médecins embarqués doivent connaître les caractères pour en interdire l'usage dans l'alimentation de leurs hommes.
Celte étude, qui ne peut être faite d'une façon complète dans les limites restreintes de ce chapitre, a été l'objet de nombreux travaux, parmi lesquels il faut citer en première ligne ceux de Corre (5), de Fonssagrives, de Nielly, de Leroy de Méricourt. Nous ne pouvons qu'indiquer ici les principales espèces vénéneuses connues, ayant donné lieu à des accidents aujourd'hui possibles à éviter.
Parmi les espèces les plus fréquemment incriminées, il faut citer les mollusques, qui dans toutes les mers du globe prennent, à certains moments tout au moins, des caractères de toxicité indéniable.
Les moules, en particulier, sont très fréquemment vénéneuses, et, en dehors des accidents mortels attribués à la mytilotoxine, elles causent souvent, chez certains sujets, des troubles gastro-intestinaux, des éruptions fébriles plus ou moins graves.
Les moules et les huîtres présentent, en outre, un autre danger aujourd'hui bien connu, c'est leur contamination par des microbes pathogènes quand les eaux où elles séjournent sont accidentellement contaminées. Un fait récent, observé au port de Cherbourg, démontre la réalité de ce danger avec toute la précision d'une expérience de laboratoire.
A bord du Dupleix (6), en rade de Cherbourg en juin 1904, en
(1) Fontan, Diagnostic de l'héméralopie essentielle. Archives de médecine navale, 1884.
(2) Piriou, Considérations sur l'héméralopie. Archives de médecine navale, 1865.
(3) Bonafy, Considérations sur rhéméralopie. Thèse de Paris, 1870.
(4) BÉRANGER-FÉRAun, Archives de médecine navale, 1884.
(5) Corre, Note relative aux poissons vénéneux. Archives de médecine navale, 1881.
(6) Extrait du rapport d'inspection générale, établi le 1er octobre 1904, par le Dr Pungier, médecin-major du Dupleix.
EMPOISONNEMENTS. ÎO— 173
quelques jours apparaissent sept cas de fièvre typhoïde ; or, sur ces sept malades, six appartenaient au môme plat, c'est-à-dire mangeaient à la même table, le reste de l'équipage étant absolument indemne.
L'origine hydrique ne pouvait être soupçonnée, les hommes n'ayant à boire que de l'eau bouillie, et n'ayant pu, dans le cas actuel, puiser de l'eau à terre.
Mais, en interrogeant les malades, on apprit qu'ils avaient mangé crues de superbes moules récoltées sur un coffre de la rade, à sec à marée basse, en partie immergé à marée haute.
Un seul des matelots du plat, n'appréciant sans doute pas la chair des moules, s'abstint d'en manger; il joua le rôle que l'on fait jouer aux témoins dans les expériences de laboratoire, et seul il n'éprouva pas la moindre indisposition ; tous les autres eurent une fièvre typhoïde nette avec un cas de mort.
Or, le coffre sur lequel avaient été recueillies les moules servait à l'amarrage des bâtiments en rade : à bord de nos navires, les poulaines sont toujours à l'avant, ce qui donne aux mollusques de toute nature la possibilité d'être contaminés par les matières fécales, et de plus, à proximité de la cale de radoub sur lequel le coffre était hissé, s'ouvre une large bouche dégoût provenant des bâtiments des défenses sous-marines.
Il est donc de toute importance de prémunir les équipages contre les dangers de l'ingestion des mollusques, particulièrement lorsqu'ils sont recueillis dans le voisinage des égouts des villes.
D'autres coquillages, les bigorneaux, les palourdes, ont souvent causé des accidents analogues, dont les formes toxiques et infectieuses sont aujourd'hui bien connues (1).
En Nouvelle-Calédonie, un mollusque, le Turbo nicobaricus, a déterminé un empoisonnement à bord du Coetlogon, en 1868.
Les crustacés sont dangereux en beaucoup de pays : aux Antilles, le tourlourou, gros crabe de terre qui entre pour une grande part dans l'alimentation des noirs, ne peut être consommé qu'après avoir jeûné longtemps ou après avoir été nourri avec de la farine, comme on procède pour les escargots. D'ailleurs, les crabes de toutes espèces, de même que les crustacés, crevettes, homards, etc., se nourrissant avec prédilection d'aliments putréfiés, sont naturellement susceptibles de causer de fréquents empoisonnements, qui seraient faciles à éviter.
Il existe un grand nombre de poissons dont la chair renferme des principes toxiques encore mal connus, indépendamment des ptomaïnes qui peuvent se développer par la putréfaction: le poisson, qui est un aliment de grande valeur, présente ce gros inconvénient de ne pouvoir se garder longtemps, et surtout dans les régions
(1) Mosny, Revue d'hygiène, décembre 1899
chaudes, il doit être consommé dans les quelques heures qui suivent sa sortie de l'eau, à moins d'être mis immédiatement dans la glace.
Les poissons toxiques ne le sont probablement pas en tout temps, et leur degré de toxicité doit varier certainement avec leur alimentation, avec l'époque du frai, etc. : les expériences manquent à ce sujet.
La melette vénéneuse, très connue en Nouvelle-Calédonie, a causé des accidents relatés pour la première fois par Lacroix (1). L'erreur est d'autant plus facile à commettre que la melette ressemble beaucoup à la sardine et abonde dans ces parages.
On y trouve encore la sphyrène bécune, gros poisson de lm,lO à lm,30, qui causa à bord du Marceau (Beaumanoir) un empoisonnement de onze personnes sur treize qui en mangèrent.
Le même poisson a été signalé aux Antilles et sur la côte du Brésil, comme ayant causé des accidents analogues.
Le Lithrinus nambo a été signalé par les missionnaires de la Nouvelle-Calédonie ; le Tétrodon du cap de Bonne-Espérance paraît un des poissons les plus toxiques connus: la mort survenant très rapidement après son ingestion. Praget, cité par Fonssagrives, note quatre cas d'empoisonnement mortels; sur le Styx, quatre hommes furent pris, pour avoir mangé de ce tétrodon, d'accidents très graves et deux succombèrent.
Wilson (2) raconte que deux matelots de la frégate Winchester voulurent expérimenter sur eux les propriétés toxiques du tétrodon : ils mangèrent à eux deux le foie, qui pesait environ 16 grammes ; ils moururent tous deux, le premier au bout de dix-sept minutes, le second au bout de vingt minutes.
Il existe également dans les mers du Japon une espèce de tétrodon dont la toxicité n'est pas moins grande que celle du tétrodon du Cap : sa vente est d'ailleurs sévèrement interdite au Japon.
Corre signale de nombreux empoisonnements occasionnés par le cathiaï, très commun dans les arroyos de Cochinchine.
Quant à la prophylaxie de ces cas d'empoisonnement dont la liste est si longue, il faudrait, comme le demandaient Rochard et Bodet, que dans toutes les rades des pays civilisés où l'on peut rencontrer de ces poissons dangereux l'administration locale imitât la conduite de celle de Simon's bay, et fit remettre, par le bateau du port, à tout navire arrivant au mouillage, une notice contenant l'énumération, le signalement et la figure coloriée de tous les poissons dont il ne faut pas faire usage.
En attendant que ce vœu soit réalisé, les médecins de la marine qui arrivent sur une rade inconnue doivent prendre les mesures nécessaires pour prémunir leurs équipages.
Fonssagrives donne les conseils suivants : 1° se renseigner auprès
(1) Lacroix, Revue coloniale, mars 1856.
(2) Wilson, Naval hygiène.