SECOURS A BORD
intéressants travaux publiés par la Revue maritime et les Archives de médecine navale, auxquels nous renverrons le lecteur avide de détails.
Les deux articles si copieusement documentés parus (1) en 1894-9C> et dus à M. l'inspecteur général Auffret, les communications éloquentes faites par lui à différents congrès, les rapports du directeur Fontan, des médecins en chef Burot et Léo, celui de Valence, — pour ne citer que les plus récents, — constituent en effet les meilleures sources d'informations auxquelles on puisse remonter, pour pénétrer, avec l'indépendance d'idées qu'il réclame, un sujet dont nous ne pourrons ici qu'esquisser les grandes lignes.
Nous nous efforcerons cependant de spécifier aussi exactement que possible l'état actuel de la question, et, si notre exposé fait une large part à la critique, c'est qu'en vérité une inertie, dont aucun appel n'a pu vaincre la force, semble jusqu'ici s'être opposée au perfectionnement d'un service, resté seul, au milieu de l'évolution maritime accomplie à notre époque, à n'avoir réalisé que des progrès insensibles.
Cela tient, on ne saurait en douter, à l'efficacité beaucoup trop relative, à notre avis, qu'on lui accorde au cours de l'action navale qu'on entrevoit, dans le cadre d'un bâtiment, où le manque d'espace, l'étroitesse des communications, le respect absolu de la protection par les ponts cuirassés, la complication des cloisonnements, tout, en un mot, concourt à accroître les difficultés pratiques.
Il faut certes se garder, à l'égard d'un pareil service, d'une confiance qui confinerait à l'illusion; il faut savoir se contenter, sur le champ de bataille si particulier que représente un navire, d'un système de secours qui restera vraisemblablement toujours imparfait, à la condition pourtant que les prescriptions de ce système soient assurées et qu'elles soient réglementées.
Il existe, depuis le 2 juin 1902, un règlement très bien conçu, qui précise dans tous ses détails le fonctionnement du service de santé à bord, avant, pendant et après le combat. Malheureusement, les éléments mêmes dont ce règlement judicieux prévoit l'application font presque complètement défaut, et cet aveu devait servir de prélude aux appréciations que nous serons conduits à émettre.
Nous regrettons toutefois, au moment d'écrire cet article, de ne pas connaître encore les enseignements qui émaneront de la guerre russo-japonaise. Rien ne vaut, en toute occurrence, les leçons de l'expérience, et il est présumable que celles qui se dégageront des combats de Port-Arthur et de la bataille de Tsu-Shima élucideront plusieurs points, dont la discussion subsiste toujours.
SECOURS A BORD. — Il semblerait logique de baser l'orga-
(1) Auffret, Revue maritime, 189 i et 1896.
nisation des secours à bord sur le chiffre probable de blessés que toute unité de combat pourra compter à la suite d'un combat naval. Mais les documents officiels recueillis jusqu'ici ne sont ni assez nombreux, ni assez probants pour permettre d'établir avec exactitude une moyenne numérique, et les approximations de certains auteurs à cet égard restent fantaisistes.
Toutefois Rochard et Bodet nous semblent aujourd'hui bien pessimistes lorsqu'ils écrivent : « Il y a gros à parier qu'il ne restera debout qu'une poignée d'hommes en dehors de ceux dont le poste de combat est au-dessous du pont cuirassé. »
Les écrans protecteurs (casemates et cloisons cuirassées), établis sur ce pont depuis l'époque où ils émirent leur opinion, réduiraient notablement le nombre des victimes.
Quoi qu'il en soit, examinons successivement les principaux éléments dont se compose, sur nos cuirassés et croiseurs, le service de santé en temps de guerre.
Ces éléments sont de trois sortes :
1° Les postes où les blessés doivent être abrités; 2° Les voies et moyens propres à assurer le transport de ces blessés; '.î° Les aides employés au fonctionnement de ce transport. Postes de blessés. — La première condition nécessitée par l'organisation d'un service de santé en temps de guerre sur une grande unité de combat, — car il est admis que cette condition n'est réalisable que sur les cuirassés et les croiseurs d'un tonnage élevé, — consiste dans l'installation d'un ou plusieurs postes où des blessés puissent être déposés à l'abri d'une protection cuirassée.
Si le combat devait être de courte durée, s'il ne comportait qu'une phase, il serait superflu de créer à bord des abris protecteurs destinés aux blessés. Pansés sur place après l'action, ceux-ci seraient répartis dans tous les locaux susceptibles d'être encore habités, — carrés, chambres ou casemates, — en attendant leur transport à l'hôpital le plus voisin. Mais l'histoire moderne nous apprend qu'un combat peut durer longtemps avec des intervalles de repos, qu'il peut être interrompu la nuit pour reprendre avec plus d'acharnement au lever du jour. Il est donc indispensable, pour des motifs à la fois humanitaires et militaires, de préparer à bord les refuges où des blessés pourront recevoir les premiers soins, en courant un minimum de risques à la reprise de l'action.
Quelle situation doivent occuper ces refuges et quelles dispositions comportent-ils?
Le règlement du 2 juin 1902 répond nettement à ces deux questions :
« Les compartiments du navire destinés à constituer les postes
principaux et secondaires du temps de guerre sont désignés par la
commission prévue par les dépêches ministérielles qui les ont fait
aménager dans ce but.
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« Sous cuirasse, mis eu communication parles divers moyensréglementaires avec les étages supérieurs d'une manière aussi directe que les conditions d'existence du navire de combat le permettent, le poste principal des blessés, affecté virtuellement et spécialisé dés le temps de paix, doit posséder un minimum de confortable technique au-dessous duquel il n'aurait plus sa raison d'être : dimensions convenables sans encombrement ; bon éclairage artificiel ; cubage d'air et aération suffisants, etc. »
A la suite d'une délibération du Conseil des travaux de la marine, datant du 19 mai 1890, parut en effet, le 27 mai de la même année, une dépèche ministérielle prescrivant formellement de comprendre l'étude des postes et passages de blessés dans les plans des bâtiments en construction. Une décision ministérielle du 25 novembre 1893 indique les dispositions réservées à ces postes; enfin une commission convoquée à l'armement du navire procède techniquement à l'installation des locaux prévus dans les devis. (Décisions ministérielles du 4 juillet 1895 et du2 septembre 1896.)
Tout est donc officiellement arrêté en ce qui concerne la création des postes de blessés à bord, et il semble bien que la commission réunie à l'armement n'ait, en fixant leurs aménagements, qu'à tirer le meilleur parti possible des compartiments auxquels le constructeur a réservé cette destination.
Mais le rôle de celte commission n'est pas précisément réduit à cette œuvre de techniciens. Son rôle est tellement compliqué, et le but qu'elle poursuit se heurte à de tels obtacles, qu'elle n'a pu aboutir, sur quelque navire que ce soit, à un résultat satisfaisant.
L'impuissance à laquelle elle est vouée provient d'une raison péremptoire : la dépêche ministérielle du 27 mai 1890 a été constamment perdue de vue sur nos cuirassés, et si, à la suite de pressants appels, la lettre de cette dépèche fut enfin respectée sur nos grands croiseurs les plus récents, son esprit fut néanmoins toujours négligé. Les postes de blessés réalisés pendant leur construction sont en effet inutilisables.
Et voilà le fait capital en présence duquel, par suite de l'inexécution de la dépêche ministérielle du 27 mai 1890, se trouve placée la commission chargée de l'installation des postes de blessés, au moment où elle entre en fonction : sur tous les cuirassés quels qu'ils soient, rien n'est prévu parle constructeur, — sur les derniers grands croiseurs, ce qui est ménagé est inacceptable.
Où il n'y a rien, la commission devrait perdre ses droits ; elle les maintient cependant, et, avec un zèle méritoire, elle s'efforce de découvrir au-dessous du pont cuirassé les endroits les. moins défavorables au séjour des blessés.
Ces endroits sont à peu près introuvables, et si d'aventure il s'en rencontre un au milieu du cloisonnement du navire, sa grande diffi-
■culte d'accès le rend impraticable. Si consciencieusement choisis (mils soient, ces postes ne peuvent donc posséder que des qualités négatives : ils sont tous défectueux tant au point de vue de l'aération •que de la contenance, de la température et du dégagement.
« Ce n'est pas sans un sentiment quelque peu pénible que nous avons visité les postes du Courbet, du Baadin, du Formidable, et nous avons senti la même impression chez tout le monde », écrivait Auffreten 1894 (1).
« Les postes actuels sont absurdes », écrit franchement Fonlan en 1901 (-2).
« Sur le Suffren, comme autrefois sur le Masséna, sur le Gaulois, sur le Charlemagne et sur Yléna, déclare Léo, la commission a dû s'ingénier à trouver et à affecter au service des blessés, pendant le combat, des locaux abrités et des passages y aboutissant que les ingénieurs n'avaient nullement destinés à cet usage. Déplorons une fois de plus que, malgré les prescriptions ministérielles, le service des blessés continue à ne pas être assuré et prévu dans les plans de nos grands cuirassés, et que ce ne soit qu'à l'armement qu'on songe à l'installer dans des locaux d'occasion (3). »
Valence s'exprime ainsi sur le même sujet : « Avec le compartimentage, avec la place nécessaire aux chaufferies et à la machine, qu'on prenne n'importe quel cuirassé d'escadre ou un grand croiseur cuirassé, on verra que le poste des blessés sous cuirasse, quand il existe, n'est qu'un trou encombré par toutes sortes de choses autres que du matériel médical. Le poste existe en principe, il est compris dans la conception et l'établissement du navire (4) : mais je plains et le médecin qui aura à en user, et les blessés qu'on y descendra (5). »
Ces citations, que nous pourrions multiplier, suffisent à corroborer notre opinion, qui est celle de l'unanimité de nos collègues.
Poursuivrait-on donc une chimère en demandant aux ingénieurs de réserver dans leurs plans un local bien abrité et d'accès facile, dont les dispositions soient appropriées au séjour que des blessés doivent y faire passagèrement?
Nous ne nous ferons pas l'écho des discussions auxquelles a donné lieu de part et d'autre ce point si important de la question.
A toutes les objections soulevées et dont la principale consisté à dire que la protection réclamée sous cuirasse en faveur des blessés n'est pas assez primordiale pour « effacer d'autres nécessités militaires », nous nous bornerons à opposer un argument de fait qui nous paraît décisif : c'est la description empruntée au directeur du ser-
(1) Auffret, Revue maritime, 1894.
(2) Fontais Revue maritime, 1901.
(3) Léo, Archives de médecine navale, décembre 1901.
(4) Valence n'avait en vue que les derniers grands croiseurs en déclarant ces faits.
(5) Valence, Archives de médecine navale, février 1905.
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vice de santé Fonlan d'un poste sous cuirasse, non seulement bien disposé pour recevoir les blessés, mais d'un poste qu'il ne craint pas de qualifier de véritable hôpital de combat et que les ingénieurs des chantiers français de la Seyne ont réalisé sur le cuirassé russe Cesar évite h.
<( Hôpital de combat du « Ccsarevitch ». — Hôpital (1) de combat situé dans le faux-pont arrière à bâbord, entre deux ponts cuirassés et derrière une muraille cuirassée; hôpital large, aéré, qui comprend deux espaces contigus que l'on a séparés par une cloison de toile tendue. L'espace médian est formé par la partie libre autour de la structure fixe de la tourelle arrière ; cette partie n'a aucun encombrement, mais est commune aux services militaires et contient la coursive bâbord, dans laquelle existe un chemin de fer sous barrots. La partie latérale, en dehors du rideau de toile, forme le véritable hôpital ou, pour mieux dire, la salle d'opérations. Elle mesure 7 mètres sur 5 mètres. Contre les deux murailles avant et arrière sont appliqués 5 lits pliants et à rabattement, fixés à la cloison par des charnières au niveau de la tête. Les lits ont une fonçure en treillis et ne possèdent point de matelas. On apporterait les matelas de l'hôpital-avant, lequel devrait être évacué au moment du combat.
Au milieu de la salle, la table à opérations est fixée en travers. Elle est munie d'un plan incliné pour la tête, d'un plan incliné de Trendelenburg, d'un baquet suspendu en dessous; le tout en fer laqué blanc. Au-dessus est une forte lampe électrique, avec abat-jour, suspendue et courant sur un fil à T dans l'axe de la table. Six autres lampes Edison éclairent la salle et peuvent être remplacées par des lampes à huile en cas d'avarie aux machines.
Une seconde table, ou plutôt une sorte de fauteuil à opération, mobile, peut recevoir un blessé et peut être transportée dans tout autre local, si l'hôpital devait être évacué.
Près de la tête de la table à opération, une table à instruments avec plateaux en opaline. Contre la muraille du navire, un poêle à vapeur, appareil calorifère, comme il en existe dans tous les compartiments du cuirassé.
L'outillage de la salle est complété par un autoclave grand modèle, pouvant stériliser sous vapeur et à air sec à l'aide de divers casiers, les uns pour les étoffes et pièces de pansement, les autres pour les instruments de chirurgie ou pour l'eau des sérums (5 litres).
Dans l'angle arrière de la partie médiane, contre le bâti de la tourelle, se trouve le lavabo. C'est un appareil confortable, muni de deux robinets d'eau stérilisée chaude et froide; l'eau provient de l'appareil distillateur du bord, et elle est tenue en réserve au-dessus du lavabo dans un bouilleur contenant 24 litres, où elle est réchauffée et rebouillie, s'il le faut, par un tuyau de vapeur.
On a donc ainsi une quantité indéfiniment renouvelable d'eau distillée et bouillie, chaude et froide.
Cette partie médiane, qu'on pourrait appeler chambre du bâti de la tourelle arrière, sert vraiment d'antichambre à la salle d'opérations ; on peut y
(1) Fontan, L'hôpital de combat à bord du Cesarevilch. Archives de médecine navale.
étendre au moins 10 blessés sur des matelas, et j'ai dit plus haut qu'elle est traversée par un chemin de fersous barrots. Celui-ci sert à amener les blessés dans la gouttière Auffret, dont le navire a commandé deux échantillons de tailles différentes. Il est certain que le modèle de la gouttière Auffret, qui est réglementaire sur nos navires de guerre, serait de dimensions trop exiguës pour bon nombre des matelots russes du Cesarevitch.
Tout autour de la tourelle sont des armoires pour les instruments et les pansements.
Tout l'hôpital, salle médiane et salle d'opérations, a un sol spécial destiné
Fis
Poste des blessés sur le cuirassé d'escadre le Cesarevitch.
à constituer un isolant imperméable et d'unentretien facile. Il est formé d'une couche de ciment étendue sur la cuirasse et revêtue d'un carrelage en grès cérame. On évite ainsi la chaleur, qui est quelquefois tellement insupportable sur certains certains ponts cuirassés que des chirurgiens ont été obligés, pour pouvoir se tenir à leur poste pendant les exercices de combat, de placer des planches sous leurs pieds. L'eau de lavage et tous les liquides coulent en abord et sont recueillis par un dalot placé au point le plus bas ; un tuyau conduit ces eaux dans un réservoir spécial logé dans le compartiment sousjacent et qui est évacué après l'action.
Un petit panneau étanche, mais facile à manœuvrer, sert à faire disparaître de la môme façon les linges souillés et les détritus de toute sorte.
Tous ces détails sont trop facilement indiqués sur les figures 22 et 23