PROLOGUE
Une tradition aussi vieille que le monde veut que les campagnes soient plus salubres que les villes. La chose se comprendrait d'ellemême : soleil, air pur (grand air, comme on dit), eau pure, aliments frais et naturels, calme et tranquillité d'esprit (au lieu du surmenage de la ville,) exercice physique et promenade faciles, tout est ou du moins paraît en faveur du campagnard.
Et cependant, si on compare la mortalité à la campagne et en ville dans les pays civilisés (Angleterre, Allemagne, États-Unis, France, etc.), on constate nettement qu'aujourd'hui les bourgs et villages paient un plus lourd tribut que les grandes villes. Ainsi, en France, la mortalité urbaine en 1902 était de 19,1 p. 1000 et la mortalité rurale de 19,7 (à Paris, elle tombait à 18,4, mais Paris expulsant un bon nombre de ses vieillards et de ses enfants ne peut entrer équitablement en ligne de compte). Le fait est plus frappant encore si on compare une grande ville bien tenue avec les bourgades de sa banlieue et les villages de la périphérie, et il se confirme aussi si on prend l'effet de chacune des grandes maladies zymotiques, sauf peutêtre de la tuberculose.
Cette anomalie, qui semble paradoxale, a-t-elle toujours existé? Nous ne le croyons pas, et en tout cas elle n'est signalée que depuis quelques lustres, voire même en France et aux États-Unis depuis quelques années. Elle tient, à n'en pas douter, aux efforts que les villes, les grandes villes surtout, ont faits depuis un demi-siècle pour s'assainir : la plupart ont fait des adductions d'eau, créé un réseau
6 ED. IMBEAUX ET E. ROLANTS. — HYGIENE RURALE.
d'égouts, pavé ou asphalté leurs rues, poursuivi les logements insalubres, installé des service de désinfection, d'enlèvement des immondices, de surveillance des denrées alimentaires (particulièrement du lait et des viandes), etc. Le résultat est tangible, et les statistiques traduisent l'amélioration obtenue dans les villes ; les campagnes, au contraire, n'ayant rien fait, sont restées dans le statu quo d'il y a cent ans, et le paysan paie la faute de son inertie... et de la saleté au milieu de laquelle il s'obstine trop souvent à vivre et à mourir.
Il faut que cela cesse. S'il est évident que les villes, encouragées par le succès, doivent poursuivre les progrès commencés (il y en a beaucoup encore en France qui n'ont rien fait ou fait que trop peu), il faut de toute nécessité que les bourgs et villages sortent de la torpeur et entreprennent à leur tour les œuvres d'assainissement que commande l'hygiène moderne. 11 faut que le paysan améliore son logement, qu'il renonce à son puits presque toujours contaminé, qu'il écarte de sa demeure les fumiers, purins, eaux usées et immondices de toutes sortes, qu'il se soumette aux prescriptions du médecin pour l'isolement des contagieux: il faut aussi qu'il prenne une nourriture suffisante et appropriée à ses travaux [ce pour quoi nous renvoyons à YHygiène alimentaire (1)], qu'il se défende contre l'absinthisme et l'alcoolisme (si répandus dans certaines parties de la France), etc. Ainsi seulement les habitants des campagnes retrouveront le bénéfice des avantages naturels que la situation leur donne, et que jusqu'à présent leur incurie a laissé contre-balancer par d'autres inconvénients.
Nous reconnaissons toutefois que si, sous certains rapports, l'hygiène et l'assainissement des campagnes sont plus faciles qu'en ville, ils présentent à d'aulres points de vue, et notamment au point de vue financier, de sérieuses difficultés. Le paysan, surtout le paysan français, n'a pas l'esprit d'association, non plus que l'esprit d'initiative : or, pour certaines œuvres, exigeant une action d'ensemble, il faudrait une entente, non seulement de tous les habitants d'une même commune, mais souvent entre ceux de plusieurs et parfois même de toute une région. De plus, les nombres de participants, même groupés, restent encore faibles, relativement à ceux des villes, et ces participants sont généralement plus pauvres et par suite moins faciles à taxer que dans les cités, où les immeubles ayant une grande valeur peuvent supporter des charges même importantes. L'éparpillement et la pauvreté des populations rurales sont donc, avec leur ignorance, leur incurie et leur esprit de routine, les principaux obstacles que doit surmonter quiconque veut entreprendre une œuvre de solidarité et d'intérêt général dans les campagnes.
Comment venir à bout de ces obstacles? — Tout d'abord, par
(1) Voy. Rouget et Dopter, fascicule IV du Traité d'hygiène de Brouardel, Chaintemesse et Mosny.