‹ Traité d'hygiène (volume 4)Chapitre 9 sur 49 · DRAINAGES · texte numérisé non relu

DRAINAGES

Nous avons déjà vu que les plantations avaient pour effet d'abaisser sensiblement le niveau de la nappe souterraine (cet effet peut atteindre plusieurs mètres, ainsi que l'ont prouvé M. Ototzky pour le sous-

sol des forêts des plaines russes et M. Henry pour la grande forêt de Mondon (près Lunéville) : elles constituent donc un excellent moyen d'assainir le sous-sol — comme du reste la surface même — des régions trop humides. Mais leur effet est long à se produire, et le véritable moyen d'assèchement du sous-sol n'en reste pas moins le drainage (1).

Le drainage peut se faire soit par fossés, rigoles et canaux à ciel ouvert (il suffit que leur fond soit plus bas que le niveau le plus déprimé à obtenir), soit plutôt par une série de conduites souterraines, généralement à joints discontinus, débouchant finalement dans un ruisseau d'évacuation. Ce second système exige des terrassements moindres que le premier : il ne perd pas de place, et il aère le sol. Au point de vue agricole, le drainage est à conseiller dans tous les sols humides, froids et peu perméables ; il donne une plusvalue à la terre d'au moins 15 p. 100.

Au point de vue de la salubrité de l'habitation, disons encore que joute maison bâtie sur un sol humide doit être entourée d'un drain descendant à 0m,50 au moins en contre-bas du dessous des fondations et du sol des caves et assuré d'une bonne évacuation. Il en est de même pour remplacement d'un village entier, qui peut être ainsi assaini en bloc : c'est ainsi que l'agglomération de Gennevilliers a été entourée de deux grands drains de ceinture de 4m,50 de profondeur, qui ont eu pour effet d'abaisser notablement le plan d'eau souterrain, même après irrigation à l'eau d'égout.

ÉTUDE D'UN PROJET DE DRAINAGE. — Le projet de drainage d'une certaine étendue demande une étude attentive. On commencera par un lever de plan et un nivellement permettant de déterminer les lignes de plus grande pente et les courbes de niveau, les déclivités disponibles, etc. : la détermination du point d'évacuation sera de la première importance, puisque le tracé du collecteur s'ensuivra. Le collecteur, ou drain maître, qui suit généralement le thalweg, reçoit les drains principaux, et ceux-ci les drains élémentaires, ou petits drains. La surface est décomposée en une série de quadrilatères, à lignes de plus grande pente, sensiblement droites et parallèles, correspondant chacun à un drain principal et représentant de 2 à 4 hectares : les drains élémentaires, généralement en tuyaux de 0m,035 de diamètre, ont une direction oblique à 00° sur celle du drain principal; ils sont espacés entre eux de 10 à 15 mètres et peuvent avoir jusqu'à 300 mètres de longueur.

Gomment doit-on diriger les drains élémentaires, suivant les lignes de plus grande pente ou presque parallèlement aux courbes de niveau ? Si le terrain est faiblement incliné, cela n'a pas grande importance, et on tiendra surtout compte des obstacles à éviter, tout

(1) Voy. en outre RiSLEnet Wery, Drainages et Irrigations (Encyclopédie ai;:; cole), Paris, 1903.

ED. IMBEAUX ET E. ROLANTS. — HYGIÈNE RURALE.

en s'efTorçant de ne pas descendre à des pentes inférieures à 0^,001 pour les drains. Si le terrain est assez fortement incliné, il paraît logique, pour avoir une évacuation rapide, de tracer les drains élémentaires suivant les lignes de plus grande pente ; mais il y a à cela un inconvénient économique : c'est que les drains principaux se rapprochant des courbes de niveau auront une faible pente et devront dès lors avoir une grande section, d'autant plus que l'apport des petits drains sera subitement très accru après une averse. Aussi vaut-il souvent mieux adopter la solution inverse, c'est-à-dire établir

Fig. i. — Tracé d'un projet de drainage. I, disposition des drains élémentaires suivant les lignes de grande pente; II, disposition des drains élémentaires suivant des lignes presque parallèles aux courbes de niveau.

les petits drains presque horizontalement (je veux dire avec la pente minima adoptée) et les collecteurs suivant les lignes de grande pente. La figure 4 (I et II) met en parallèle les deux systèmes, entre lesquels il y a, bien entendu, des intermédiaires. Généralement, on fait aussi en haut du terrain un drain de ceinture, distant d'un demi-écartement du bout des drains et communiquant avec le réseau tous les 40 ou 50 mètres.

La profondeur où l'on doit établir les drains dépend de la situation

de la couche imperméable, laquelle sera donnée par une tranchée d'essai de 2 mètres de profondeur; si on laisse passer l'hiver à une pareille tranchée, le niveau au-dessous duquel les parois ne se sont pas éboulées est celui à adopter pour le fond des tranchées. Généralement, on se tient de 0m,90 à lœ,30 de la surface : plus profonds, les drains deviennent trop onéreux. L'écartement des drains pourra être combiné avec la profondeur, de manière à obtenir rabaissement voulu de la nappe. Le niveau de celle-ci forme une surface elliptique avec sillon déprimé à chaque drain et sommet au milieu de l'intervalle, la pente transversale dépendant de la capillarité, c'est-àdire de la nature du terrain. Expérimentalement, on déterminera Técartement en cherchant à quelle distance une tranchée ouverte à la profondeur voulue cesse d'influencer des trous pleins d'eau creusés à des distances croissantes d'elle.

Les diamètres des tuyaux ou les sections de la lumière des drains dépendent de la pente et du débit maximum à évacuer par chacun d'eux : ce débit dépend lui-même de la surface desservie, de l'intensité des averses de la région et du degré de perméabilité du sol. On prend souvent la formule simple h=:50 /Rz, où a est la

vitesse, i la pente et R le rayon du tuyau. La formule i où Q est le débit à écouler et D le diamètre, est préférable.

EXECUTION DES TRAVAUX. — Les drains se font générale-

Fig. 5. — Tuyaux de poterie ordinaires.

A, tube à drainage; B, deux tubes réunis par un collier; C, jonction d'un drain ordinaire avec un drain principal.

ment en tuyaux <le ferre cuite, posés bout à bout et sans joints au fond des tranchées ouvertes (fig. 5); parfois, les deux bouts contigus sont

42 ED. IMBEAUX ET E. ROLANTS. — HYGIENE RURALE.

reçus dans un manchon deOm,08 à 0m,10de longueur. Avant de recombler la tranchée, on fait bien de recouvrir les tuyaux d'une certaine épaisseur de cailloux ou de pierres cassées. Il arrive même qu'on

Fig\ 6. — Drains en pierres.

A, Drain en pierres perdues; 13, C, drains en pierres avec canal intérieur.

peut supprimer le tuyau et faire du drainage avec de simples pierrées, c'est-à-dire en se contentant de remplir le fond des fossés avec des pierres sèches (fig. 6, A) ; d'autres fois, on les arrange dans le fond, de manière à les recouvrir par une pierre plate ou dalle

FiS. 7.

Drains en fascinâmes.

(fig. 6, B, C), laissant en dessous d'elle un petit canal rectangulaire. On s'est servi aussi à l'occasion de fascinages (fagots posés en long dans le fond des fouilles) (fig. 7), ou encore de tuyaux en bois, ou de tuiles posées comme l'indique la figure 8, parfois même de mottes de tourbe coupées au louchet (fig. 9 et 10) et superposées pour former un tuyau. Pour les grands diamètres, les tuyaux en ciment présentent

de sérieux avantages.

Nous renverrons aux traités spéciaux pour la confection des tuyaux : préparation de la terre, machines spéciales (filières à action continue ou à action discontinue, séchage et cuisson dans des l'ours

semblables à ceux des fours à briques. Le prix de revient du mille de

tuyaux de 0m,035 de diamètre varie comme suit d'après les circonstances :

Terre ofyio à of',20

Trempage °fr<'50 à lf'''50

Façon des tuyaux l,r,00 à 1^50

Roulage et séchage <°f,\50 à °U'^°

. ( Arrangement et soins lfl',25 à 2fl',50

Cuisson, j Combustible if.,00 à lOf',00

Faux Iras ^fr>50 & 3f'.00

Total..... *f,\90 à 19^,50

Le terrain étant piqueté et jalonné, on ouvre les tranchées. Elles

Vis. 8. — Drains en tuiles.

Fig. 9. — Drain formé de deux mottes de tourbe.

Fig. 10. — Louchet à tourbe

ont généralement la forme et la dimension de la figure 11 : dans les terrains peu stables, on est obligé de soutenir les parois par des blindages (fig. 12) plus ou moins complets.

Le travail s'exécute de Pavai vers l'amont, afin d'assurer fécoule-

Fig. 11. — Tranchée de drainage (profil).

Fig. 12. — Boisage d'une tranchée peu stable.

ment des eaux. Il se fait comme suit : un premier ouvrier indique le l racé et , à l'aide d'une bêche ordinaire (fig. 13, A), enlève la ferre végé-

44 ED. IMBEAUX ET E. ROLANTS. — HYGIÈNE RURALE.

taie à une profondeur de 0D1,30; un second ouvrier, armé d'une bêche de drainage (flg. 13, B), continue la fouille sur 0m,40 d'épaisseur; enfin un troisième descend la tranchée à la profondeur voulue à laide d'une bêche de drainage plus étroite que la précédente (fig. 13, C). Les différents terrains exigent des instruments différents : les terrains

Fig. 13. — Bêches à drainage.

A, Bêche ordinaire; B, bêche de drainage ; C, bêche de drainage étroite.

graveleux exigent des bêches plates, très résistantes (fig. 14, B); les terrains très durs, clés pics à pédale (fig. 14, C).

Le curage du fond des tranchées se fait avec une drague plate (fig. 15, A), ou une curette spéciale (fig. 15, B). L'appareil Max (fig. 16), composé d'une tige horizontale de fer et de *2 cuillers en acier, peut curer avec six hommes '2 000 mètres de tranchées par jour.

Les tuyaux se posent ensuite, soit à la main, soit à la broche, soit avec une charrue à vapeur (charrue-taupe Fowler). De bons ouvriers

posent à la main cent tuyaux sans manchons à l'heure et trois cents avec manchons. Les tuyaux sont posés en allant de l'amont à l'aval (pour éviter l'engorgement par la terre délayée).

Les jonctions se font soit avec des pièces spéciales, soit, plus économiquement, en faisant une entaille avec un marteau ad hoc,

AK?5...«i

Fig. 14. — Outils pour l'ouverture des tranchées de drainage. A, semelle pour appuyer sur la pédale de la bêche B ; E, bêche plate ; C, pic à pédale.

soit sur le tuyau, soit sur un manchon (fig. 5), et en y faisant pénétrer le plus petit. On les fait souvent aussi coïncider avec des regards (fig. 17 et 18) permettant de vérifier l'écoulement de l'eau : ces regards sont les uns en tuyaux de poterie, couverts à la partie supérieure par une dalle ou une tuile: les autres plus grands, en maçonnerie.

Le prix de revient du drainage varie de 0 fr. 35 à 0 fr. 75 le mètre courant ; à l'hectare, le prix varie de 300 francs à 1 000 francs, suivant les terrains, l'espacement des drains, la profondeur, etc.

46 ED. IMBEAUX ET E. ROLANTS. — HYGIÈNE RURALE.

Les drains doivent être soigneusement visités et entretenus,

Fig. 15. — Outils pour Je curage des tranchées de drainage.

A, drague plate ; 15, curette spéciale.

car ils tendent à s'obstruer, notamment par les racines des erbres

Fig. 16. — Appareil Max.

il convient de tenir les arbres à 15 mètres de distance des drains; Il se forme aussi souvent i\o± dépôts minéraux (carbonate de

ASSAINISSEMENT DU SOL. 13 — i?

chaux), ferrugineux : on les évite autant que possible en empêchant Faction de l'air et en employant des regards pneumatiques, où

ï///~ ''ÈÈ^^f-fv/^

Fig. 17. — Coupe d'un regard en tuyaux de poterie.

le tuyau d'écoulement a son départ au-dessus de l'arrivée du Invar <ramenée.

Fig. ls. — Regard et citerne.

A, plan ; B, coupe verticale ; C cl D, détails des conduits simple (C) et double (D).

LÉGISLATION DU DRAINAGE. -- La pratique du drainage n'a été importée en France que vers 1848 essai de la Famille Rothschild à Ferrières). On l'encouragea :

1° Par une loi du 10 juin 1854, qui donne aux propriétaires le droit de faire passer les tuyaux d'évacuation des drainages au travers des héritages voisins jusqu'à la rencontre du ruisseau d'évacuation ; une juste indemnité fixée par les tribunaux est allouée aux fonds frappés de servitude ;

2° Par une loi du 17 juin 1856, qui admet le principe de prêts à faire par l'État, jusqu'à concurrence de 100 millions, en faveur des

48 ED. IMBEAUX ET E. ROLANÏS. — HYGIENE RURALE.

opérations de drainage : la loi du 18 mai 1858 substitua le Crédit foncier à l'Etat.

Malheureusement, peu de prêts (moins de 2 millions) eurent lieu, et la loi, sans être rapportée, est tombée en désuétude : l'agriculture et l'industrie privées ont par bonheur pratiqué le drainage en grand et obtenu dans toutes les régions de la France de grands et excellents résultats.

Loi sur le libre écoulement des Eaux provenant du Drainage.

10 Juin 1854.

Article premier. — Tout propriétaire qui veut assainir son fonds par le drainage, ou un autre mode d'assèchement, peut, moyennant une juste et préalable indemnité, en conduire les eaux souterrainement ou à ciel ouvert, à travers les propriétés qui séparent ce fonds d'un cours d'eau ou de toute autre voie d'écoulement.

Sont exceptés de cette servitude les maisons, cours, jardins, parcs et enclos attenant aux habitations.

Art. 2. — Les propriétaires de fonds voisins ou traversés ont la faculté de se servir des travaux faits en vertu de l'article précédent pour l'écoulement des eaux de leurs fonds.

Ils supportent dans ce cas: 1° une part proportionnelle dans la valeur des travaux dont ils profitent; 2° les dépenses résultant des modifications que l'exercice de cette faculté peut rendre nécessaires ; 3° pour l'avenir, une part contributive dans l'entretien des travaux devenus communs.

Art. 3. — Les associations de propriétaires qui veulent, au moyen de travaux d'ensemble, assainir leurs héritages par le drainage ou tout autre mode d'assèchement, jouissent des droits et supportent les obligations qui résultent des articles précédents. Ces associations peuvent, sur leur demande, être constituées, par arrêtés préfectoraux, en syndicats auxquels sont applicables les articles 3 et 4 de la loi du 14 floréal an XL

Art. 4. — Les travaux que voudraient exécuter les associations syndicales, les communes ou les départements, pour faciliter le drainage ou tout autre mode d'assèchement, peuvent être déclarés d'utilité publique par décret rendu en Conseil d'État.

Le règlement des indemnités dues pour expropriation est fait conformément aux paragraphes 2 et suivants de l'article 16 de la loi du 21 mai 1836.

Art. 5. — Les contestations auxquelles peuvent donner lieu l'établissement et l'exercice de la servitude, la fixation du parcours des eaux, l'exécution des travaux de drainage ou d'assèchement, les indemnités et les frais d'entretien sont portés en premier ressort devant le juge de paix du canton, qui, en prononçant, doit concilier les intérêts de l'opération avec le respect dû à la propriété.

S'il y a lieu à expertise, il pourra n'être nommé qu'un seul expert.

Art. 6. — La destruction totale ou partielle des conduits d'eau ou fossés évacuateurs est punie des peines portées à l'article 456 du Code pénal.

Tout obstacle apporté volontairement au libre écoulement des eaux est puni des peines portées par l'article 457 du même Code.

L'article 463 du Code pénal peut être appliqué.

ASSAINISSEMENT DU SOL. t»— 49

Art. 7. — Il n'est aucunement dérogé aux lois qui règlent la police des eaux.

Loi sur le Drainage.

17 Juillet 1856.

Titre premier. — Encouragements donnés par l'État.

Article premier. — Une somme de cent millions (100 000000 de francs) est affectée à des prêts destinés à faciliter les opérations de drainage.

Un article de la loi de finances fixe, chaque année, le crédit dont le ministre de l'Agriculture, du Commerce et des Travaux publics peut disposer pour cet emploi.

Art. 2. — Les prêts effectués en vertu de la présente loi sont remboursables en vingt-cinq ans, par annuités comprenant l'amortissement du capital et l'intérêt calculé à quatre pour cent.

L'emprunteur a toujours le droit de se libérer par anticipation, soit en totalité, soit en partie.

Le recouvrement des annuités a lieu de la même manière que celui des contributions directes.

Titre II. — Du privilège sur les terrains drainés et sur leurs récoltes ou revenus.

Art. 3. — Il est accordé au Trésor public, pour le recouvrement de l'annuité échue et de l'annuité courante sur les récoltes ou revenus des terrains drainés, un privilège qui prend rang immédiatement après celui des contributions publiques. Néanmoins, les sommes dues pour les semences ou pour les frais de la récolte de l'année sont payées sur le prix de la récolte avant la créance du Trésor public.

Le Trésor public a également, pour le recouvrement de ses prêts, un privilège qui prend rang avant tout autre sur les terrains drainés.

Art. 4. — Le privilège sur les terrains drainés, tel qu'il est établi par l'article précédent, est accordé : 1° aux syndicats, pour le recouvrement de la taxe d'entretien et des prêts ou avances faits par eux ; 2° aux prêteurs, pour le remboursement des prêts faits à des syndicats ; 3° aux entrepreneurs, pour le payement du montant des travaux de drainage par eux exécutés ; 4° à ceux qui ont prêté des deniers pour payer ou rembourser les entrepreneurs, en se conformant aux dispositions du paragraphe 5 de l'article 2103 du Code Napoléon.

Les syndicats ont, en outre, pour la taxe d'entretien de Tannée échue et de l'année courante, le privilège sur les récoltes ou revenus, tel qu'il est établi par l'article 3.

Le privilège n'affecte chacun des immeubles compris dans le périmètre d'un syndicat que pour la part de cet immeuble dans la dette commune.

Art. 5. — Toute personne ayant une créance privilégiée ou hypothécaire antérieure au privilège acquis en vertu de la présente loi a le droit, à l'époque de l'aliénation de l'immeuble, de faire réduire ce privilège à la plus-value existant à cette époque et résultant des travaux de drainage.

Traité d'hygiène. XIII. — 4

Page 1