L'OPINION ET L'ŒUVRE DE BELGRAND
En 1872, Belgrand pouvait dire (1), selon les croyances d'il y a un tiers de siècle : « Les terrains du bassin de la Vanne étant très perméables,... les eaux extérieures ne peuvent troubler les sources, et leur limpidité esta peu près constante:... cependant, au moment de leurs grandes crues, ces sources deviennent louches pendant quelques jours, mais elles ne tardent guère à reprendre leur splendide limpidité. » — « Les eaux de la craie sont dans des conditions excellentes de pureté : je crois que ce sont les meilleures eaux potables du bassin de la Seine (2). En général, les eaux des calcaires oolithiques sont d'une admirable limpidité et excellentes à boire (3). » Il pouvait considérer la dangereuse résurgence de Châtillon-sur-Seine (Côte-d'Or) comme une belle source (4), dire que le calcaire à entroques, très perméable, et la terre à foulon, demi-perméable, servent de filtre aux sources et donnent naissance à de limpides ruisseaux (5) et aussi à la pureté des sources du bassin de Paris (6). Quand ceci fut écrit, en effet, on ignorait deux choses : 1° l'action néfaste des microbes pathogènes , 2° la prédisposition spéciale des terrains perméables par fissuration à leur livrer libre parcours. Et Belgrand est mort le 8 avril 1878, au moment même où Pasteur
(1) Belgrand, La Seine, p. 171.
(2) Dans un mémoire préliminaire il avait déjà dit que les eaux de la Champagne Pouilleuse sont, après celles du granité, les plus pures du bassin de Paris (Sources du bassin de la Seine, Paris, 1854, p. 48).
(3) Belgrand, La Seine, p. 131 et 135.
(4) Belgrand, loc. cit., p. 176.
(5) Belgrand, loc. cit., p. 208.
(6) Belgrand, loc. cit., p. 141 et 158.
faisait triompher définitivement la théorie de l'infection parasitaire etdela pathologie microbienne (charbon, 1877; septicémie anaérobie, 1878; choléra des poules, 1870, etc.), dix ans avant qu'on entreprît en France la recherche méthodique et scientifique de la vraie marche des eaux dans le sous-sol.
Donc il importe de proclamer bien haut que Belgrand, n'ayant certes pas pu lire dans l'avenir, doit être formellement déchargé de toutes responsabilités, quant aux déboires bien secondaires qu'a procurés la réalisation de son gigantesque et génial plan de captage d'eaux pour Paris (1). Loin de critiquer ses conceptions, ce qu'on a souvent fait injustement quand on a voulu ne considérer que ses petits mauvais côtés au lieu de rendre hommage à ses innombrables grands avantages, il convient de déclarer que nul autre plan que le sien n'était plus aisé, moins coûteux, plus sûr à réaliser.
L'ASSAINISSEMENT ET L'ALIMENTATION DE PARIS. — Et s'il est vrai, [au contraire, que les sources (disons les résurgences) de la Vanne (et aussi de l'Avre et de la Dhuis) peuvent être troublées et contaminées parfois par les infiltrations de leurs terrains perméables, — s'il est vrai qu'il faut les mettre en décharge (c'est-à-dire les retirer de la consommation) dès qu'elles deviennent louches, — s'il est vrai même que la limpidité n'est plus synonyme de pureté hygiénique, il n'en est pas moins avéré et prouvé que, depuis que Belgrand a doté Paris d'eaux meilleures que celles de ses anciens puits, de l'Ourcq, de la Seine, la capitale de la France est devenue une des plus saines villes du monde. La mortalité générale y est tombée de 25 p. 1000 à 17 p. 1000 et la part de la fièvre typhoïde dans cet ensemble est infiniment affaiblie.
Les chiffres sont là, plus sincères que toutes les polémiques, pour rendre au grand ingénieur l'hommage qui lui est dû.
Cela n'empêche point de dire son œuvre perfectible, comme tout ce qui est humain, d'écouter et d'encourager ceux qui tendent vers l'idéal d'une amélioration constante.
Pour la catégorie des résurgences, on a déjà fait et il reste encore beaucoup à faire.
Quelques dissidents seulement se refusent toujours à admettre l'origine hydrique, la transmission par l'eau, de la fièvre typhoïde surtout et de nombreuses autres maladies.
(1) Voy. Belgrand, Les travaux souterrains de Paris, Les eaux: I. La Seine, in-8° (1872) et atlas (1873) ; II. Les aqueducs romains, in-8<> et atlas (1875) ; III. Les anciennes eaux, in-8° et atlas (1877); IV. Les eaux nouvelles, in-8° et atlas (1882); V. Les égouts et les vidanges, in-8° et atlas (1887). Paris, Dunod. —Le bassin parisien aux âges antéhistoriques, 3 vol.in-4° (2 de planches). Paris, Imp. nation., 1869. — Recherches statistiques sur les sources du bassin de la Seine, in-4°, Paris, 1854, Préfecture de la Seine. — Voy. encore Les eaux de Paris (Mémoire à la commission municipale, in-4°, Paris, 1854, Préfecture de la Seine). — Le tout résumé dans Imdeaux, Les eaux de Paris, Versailles et la banlieue, in-8°, Paris, 1903,
Scientifiquement, la question esl tranchée et sa première conséquence est (pic les Infiltrations englouties dans les terrains perméables par fissuration, où elles ne se filtrent pas. peux cul transmettre au loin, par le captage des résurgences, les maladies dites épidémiques, plus hydriques encore que contagieuses. Les exemples en sonl maintenant si innombrables qu'il serait oiseux de les citer.
Opinions contradictoires sur les résurgences. — En ce qui concerne donc le captage, l'utilisation alimentaire <\o< résurgences (ainsi que des puits de terrains fissurés), il s'est manifesté récemment deux opinions extrêmes, qui se sont trouvées face à face au Congrès d'hygiène de Bruxelles (2 au 8 septembre 1903).
La première, que je représente moi-même, veut qu'il n'y ait pas de sources dans les terrains fissurés. Bien des spécialistes la partagent (P. Choffat, Putzeys, E. Fournier, etc.); De Launay n'a pas hésité à dire que toute émergence des terrains calcaires est en principe suspecte, et Michel Lévy surtout a rappelé « que les eaux de Paris provenant de la craie sont contaminables, notamment à la suite des grandes pluies, parce que la nappe d'imbibition de la craie n'est protégée par aucune couche imperméable (1) ».
Enfin, l'autorité de Duclaux s'est exprimée et affirmée en ces termes : « La question des microbes était née quand ont été faits el exécutés les projets de dérivation des sources de la vallée de la Vanne; mais Belgrand n'y croyait pas. C'était pourtant un esprit très fin et très avisé. Mais il prenait le mot limpidité dans le sens ancien ; il croyait qu'une eau filtrée était par là même purifiée, et son aqueduc de la Vanne ne fonctionnait pas encore, quand on découvrit que l'eau la plus transparente pouvait contenir des milliers de microbes.
« Grand émoi ! L'Institut Pasteur a fait observer qu'il y avait microbes et microbes. Seuls sont dangereux les microbes qui sortent du corps d'un malade; les autres sont banaux. Cela est si vrai que l'œuvre de Belgrand resterait inattaquable, malgré l'entrée en scène des microbes, qu'il n'avait pas prévus, si les plateaux qui dominent et alimentent les sources captées ne portaient pas d'habitations et ne recevaient aucun fumier humain.
« Mais ce que Belgrand ignorait, ou n'avait pas consenti à voir, c'esl que la présence d'un seul malade, d'un typhique par exemple, au voisinage d'une de ces sources, ou de leurs drains d'alimentation, ou à la surface des coteaux qui les nourrissent, peut contaminer les eaux et les rendre dangereuses à boire, sans rien leur faire perdre de leur belle transparence.
« Il est certain qu'il y a là un fait nouveau, devant amener la révision d'une foule de procès qu'on croyait jugés.
« Il est certain que toute eau de source doit être surveillée non
(1) Conseil d'hygiène publique de la Seine, 13 avril et 15 décembre 1904.
seulement aux abords de l'orifice, mais encore dans tout son parcours souterrain, surtout lorsqu'elle circule dans une région où la fîltration poreuse est aussi aléatoire que dans les terrains calcaires.
« Il est certain que, depuis qu'on est en possession de cette notion, on a eu tort de continuer à promettre une sécurité dont on n'était plus assuré. A quoi bon, ici encore, se gendarmer contre la vérité ? On y gagne qu'en se faisant jour elle prend, chez quelques-uns de ses zélateurs, des allures agressives qui sont bien inutiles à son triomphe, et môme le retardent parfois, en introduisant dans le débat des questions de personnes ou d'esprit de corps qui n'ont rien à y faire.
« Son œuvre n'est pas irréprochable, mais elle est bonne et belle ; maintenant que ses défauts sont connus... et avoués, il faut seulement les éviter dans les nouvelles adductions, et les corriger dans celles qui existent.
« Dans les terrains calcaires, la purification par fîltration est presque toujours incertaine, mais parmi les dangers que court et que fait courir Peau potable, il n'y a de vraiment sérieux que ceux qui viennent de la présence de malades dans la région où les sources s'alimentent.
« Pour les sources de l'Avre, la communication entre les puits absorbants, nommés bétoires, et les sources a été démontrée en 1887 par Ferray (1), et il ne faut pas hésiter à dire qu'on aurait dû faire de ce point une étude plus attentive, avant de poursuivre ou plutôt de commencer les travaux d'adduction.
« Le contrôle chimique et bactériologique diagnostique avec un retard inévitable la maladie de l'eau, laisse cette eau en service pendant qu'elle est dangereuse, en prive Paris lorsqu'elle est peutêtre corrigée, et, dans tous les cas, ne peut permettre de prévenir le mal puisqu'il n'en indique pas les origines.
« Il faut donc ajouter à ce service un service de prévention. Ce sera la surveillance médicale. Il faudra que, si un malade apparaît, dont la maladie peut se transmettre par les déjections, d'un typhique, par exemple, une autorité médicale se préoccupe de la désinfection des selles et obtienne de la famille, fût-ce à prix d'argent, des mesures d'hygiène et de protection (2). »
Je suis donc fondé à maintenir que, théoriquement, toutes les résurgences sont suspectes, tout en reconnaissant que des dispositions exceptionnelles peuvent parfois les constituer en véritables sources, naturellement filtrées, par exemple lorsque tout le bassin d'alimentation est entièrement inhabité, inculte, boisé. J'ai été suivi, dans cette
(1) Voy. Ed. FEnnAY, Hydrographie souterraine du déparlement de l'Eure, Evreux, 1896, in-8°, 120 pages. — F. Bhard, Etude des pertes de l'Avre et de ses affluents. Mém. de la Soc. des inyènieurs civils de France, octobre 1899.
(2) E. Duclaux, Les sources. Bévue de Paris, 15 mai 1900.
sévérité, notamment par Thoinot, Putzeys (de Bruxelles] (1), Fouruier (de Besançon), etc. (qui demandent même qu'il n'y ait poinl de gouffres ni d'absorptions dans Le bassin), de Grossouvre, etc. (2).
Défense des sources vauclusiennes. — L'autre opinion, formulée par Deblon (3), Babinet, etc., a pris au contraire la défense des sources vauclusiennes et cherché à montrer qu'on ne pouvait s'en passer : en pratique, eel avis est exact; il est bien clair que, si on interdit la consommation de toutes les eaux <l<i< formations calcaires, on aboutira à des impossibilités matérielles. « La recherche de l'absolu, dit avec raison Babinet, n'est pas toujours la meilleure marche à suivre (4) » et « on ne peut songer à interdire absolument l'emploi des eaux vauclusiennes. »
Modus vivendi à établir. — Comme dans la plupart des controverses, il importe de concilier ces extrêmes; cela consiste à établir un modus vivendi entre la théorie et la pratique ; on l'a défini et réglementé, tant au Congrès d'hygiène que dans les dernières dispositions légales adoptées en France, que nous résumerons plus loin. La difficulté est d'en faire la complète application, et de sortir tant bien que mal de l'impasse, qui constitue actuellement le problème de Veau potable : en principe, les eaux issues des terrains fissurés ne présentent pas les garanties de pureté nécessaires à la santé publique: en fait, il est impossible de se passer de ces eaux, une grande partie du globe terrestre n'en possédant point d'autres. Et l'exercice même du contrôle géologique des captages, que je pratique personnellement depuis 1900 dans les terrains calcaires et crétacés de la Marne, de l'Aube et de l'Eure, m'a conduit moi-même à me demander s'il est bien sage de se montrer absolument impitoyable pour des eaux topographiquement suspectes, sous cette impression que la prudence veut qu'on les soupçonne? Devant les impossibilités de la pratique, j'en arrive donc à me départir quelque peu de ma rigueur raisonnée, mais trop souvent inapplicable en fait !
Congrès d'hygiène de 1903. — Au Congrès d'hygiène tenu à Bruxelles du 2 au 8 septembre 1903, la division de l'hygiène (troisième section : technologie sanitaire, sciences de l'ingénieur et de l'architecte appliquées à l'hygiène) a spécialement traité, dans une longue discussion, la question suivante : Etablir au point de vue des exigences de Vhygiène, les conditions que doivent remplir les eaux issues des terrains calcaires.
Sans rappeler les différentes opinions formulées, il importe de
(1) Putzeys, Bull, de la Soc. belge de géologie, 15 décembre 1903, t. XVI IF. p, 615-619.
(2) Guossouvre, C. R.des collaborateurs de la carte géologique, 190 î. p. 16 (n° 105).
(3) A. Dedi.on, Les eaux alimentaires de Bruxelles. Annales des trav. publ. de Bruxelles, i'' f'asc, août 1903.
(4) Babinet, Alimentation en eau potable dans les villes. Ier congrès international d'assainissement, etc., section VII, 190 i. — Babinbt, Rapport sur la défense des sources vauclusiennes, 17 mars 1900.
reproduire, au moins en substance, la synthèse et les conclusions du rapport de E. Van den Brœck sur celte question.
« 1° Aucune thèse appliquée à l'hydrologie des calcaires ne pourrait prétendre à devenir une vérité scientifique, base d'applications pratiques judicieuses, si elle tendait à l'unification des phénomènes et des conclusions, ou à un principe immuable d'admissibilité ou d'inadmissibilité des eaux à l'utilisation alimentaire.
« 2° L'essence même de l'hydrologie rationnelle des calcaires se caractérise par l'extrême diversité des résultats que fournissent l'étude de leur régime aquifère, essentiellement variable, et la variation des qualités alimentaires des eaux qu'ils renferment.
« 3° Ce sont de multiples facteurs, d'ordre géologique, qui concourent, avec d'autres causes secondaires, parfois temporaires, à diversifier à l'extrême le régime hydrologique des calcaires et la valeur alimentaire de leurs eaux.
a 4° Les divergences, parfois si grandes, des principes défendus, spécialement au sujet de l'existence ou de l'inexistence tant des nappes ou réserves aquifères des calcaires que des sources qui en constituent l'exutoire, proviennent uniquement de la localisation du champ d'étude et d'investigation des spécialistes. Ceux-ci, opérant dans les parties distinctes d'un même ensemble, se sont crus, à. tort, autorisés à formuler, chacun d'après sa seule expérience personnelle, la prétendue loi ^ensemble qui, en réalité, doit faire place à des énoncés complexes et distincts, mais mutuellement complémentaires.
« 5° C'est ainsi qu'il ne serait plus possible de nier qu'au sein des calcaires, on constate, soit un réseau d'eaux courantes souterraines n'ayant rien de commun avec les nappes classiques, soit la sortie pure et simple — sous forme de résurgences de ruisseaux engouffrés — d'eaux absolument inutilisables pour l'alimentation.
« Mais il serait tout aussi inutile et décevant de vouloir nier, soit au sein de certains types et de certaines dispositions de terrains calcaires, soit même en certaines zones inférieures des massifs précédents, l'existence de véritables et vastes nappes, analogues à celles des formations meubles, et sous-jacentes à d'autres dispositifs, plus localisés.
« Il ne serait pas moins puéril de nier l'existence, dans les terrains de cette nature, de réelles sources — abstraction faite de leur valeur alimentaire — constituant le classique trop-plein, le déversement de réservoirs souterrains imprégnant, dans leurs parties profondes, restées forcément inconnues et impénétrables à l'exploration humaine, les vides communicants du calcaire fissuré.
« 6° Mais c'est, dans la plupart des cas, et surtout lorsqu'il s'agit de calcaires durs et rocheux, l'extrême difficulté d'apprécier le degré de variabilité du plexus si changeant du régime hydrologique des
calcaires, qui reste constituer le principal obstacle à l'obtention de garanties suffisantes de sécurité, pour l'avenir surtout, en ce qui concerne la connaissance réelle et complète du régime régional ou local, et, par suite, l'opportunité d'utilisations alimentaires.
« Les lumières apportées par l'investigation spéléologique directe ou appliquée, et par les renseignements que fournissent les procédés de coloration des eaux souterraines inaccessibles, ne sont parvenues à nous éclairer qu'en partie sur les éléments de si grande complexité du régime hydrologique souterrain en terrains calcaires, et de sérieux progrès restent à accomplir.
« 7° Le régime hydrologique des massifs calcaires est en si intime relation avec les facteurs d'ordre géologique que c'est, comme l'a d'ailleurs reconnu récemment le gouvernement français, au géologue qu'il appartient tout d'abord d'élucider le problème.
« 8° Quelle que soit d'ailleurs la somme de travail consacrée par le géologue, le chimiste, le bactériologiste et l'ingénieur à l'étude du captage des eaux provenant du calcaire, et quelque compétence que puissent posséder ces spécialistes, aucun d'eux ne serait à même de fournir, — vu les redoutables inconnues du problème et les variations éventuelles, toujours possibles, des éléments du régime hydrologique de ces terrains, — aucun d'eux, disons-nous, ne pourrait fournir de garanties absolues pour l'avenir. Aussi, une surveillance topographique, médicale, chimique et bactériologique incessante et consciencieuse, tant dans l'aire maximum d'alimentation des venues d'eau captées qu'au captage lui-même et dans la région d'adduction, doitelle, de même que l'organisation de mesures spéciales de défense éventuelle en cas de contamination partielle ou totale ultérieure, constituer le complément indispensable de tout captage des eaux du ealcaire.
« Il s'agirait, en somme, d'adopter, en la perfectionnant et en l'élargissant même, la voie, assurément féconde dans son principe, dans laquelle est entré récemment le gouvernement français.
« On peut se demander si un Service technique spécial, essentiellement géologique dans certains de ses éléments, ne serait pas un objectif des plus hautement désirables? Il serait chargé, aussi bien de fournir des éclaircissements pendant la phase d'étude préalable des projets, que d'organiser la surveillance ultérieure continue de toute distribution d'eaux — qu'elles émanent du calcaire fissuré ou des sables filtrants ; — il pourrait rendre les services les plus signalés, et prévenir soit de regrettables fausses recherches, soit de lamentables et coûteux échecs en matière d'entreprises d'eaux alimentaires, soit de graves atteintes à la santé des populations desservies. »
En définitive, la troisième section du congrès a adopté à l'unanimité les conclusions suivantes :
« Les alimentations au moyen d'eaux issues des terrains calcaires
doivent être l'objet d'une attention particulière en raison des imperfections possibles du filtrage dans les terrains fissurés.
« Une enquête minutieuse, au double point de vue hydro-géologique et chimico-biologique, s'impose donc avant tout captage.
« La distribution d'eau étant établie, des mesures de surveillance doivent être instituées et poursuivies, tant en ce qui concerne les eaux captées que leur bassin d'alimentation. »
Je me rallie entièrement à ces formules, demandant seulement (comme l'avait fait Navarre) que les mots des imperfections possibles du filtrage soient remplacés par de ï insuffisance générale du filtrage.
J'approuve aussi l'insistance de Van den Brœck à éviter les solutions extrêmes et je me range à ses conclusions, tout en persistant à croire que les vraies sources et les vraies nappes dans les calcaires sont l'exception, plus rare qu'il ne le pense. On remarquera d'ailleurs qu'il ne parle des sources, en ces terrains, qu'abstraction faite de leur valeur alimentaire : cette réserve est hautement prudente et corrobore ma propre définition, qui n'accorde le nom de sources qu'aux émergences filtrées et saines des vraies nappes d'interstices.
La difficulté se complique d'une autre considération, totalement inconnue il y a peu d'années : c'est la diminution universelle des eaux dites de sources, l'appauvrissement général de leur débit, l'abaissement du niveau des puits (que partout on est obligé de recreuser), le dessèchement d'un grand nombre de vallées. Diverses explications en ont été données (1). Beaucoup de géologues et de météorologistes admettent que c'est là un phénomène passager, tenant surtout à une diminution des chutes de neige (entraînant une infiltration moindre) dans les régions où se manifestent les dessèchements; et ils considèrent qu'il n'a pas une portée très générale. Telle est, par exemple, l'opinion de De Launay:
« Cette éventualité de la disparition, ou tout au moins de la diminution de l'eau est une de celles que doit prévoir la géologie et l'une des causes nombreuses qui assignent une durée limitée à la vie de l'espèce humaine. La quantité d'eau existant sur la terre ne saurait manquer de se réduire progressivement.
« Il est, d'ailleurs, à peu près certain que cette diminution progressive de l'eau superficielle ne se fait .sentir en aucune façon pour les' périodes de temps que peut envisager l'histoire. La provision d'eau dont la terre dispose est encore énorme, puisqu'elle représente
1) Voy. Wiutaker, The présent shortage of water. Journal af the sanilary institute, vol. XXIV, Ï" partie, 11 février 1903 (Diminution par l'accroissement du nombre des puits à pompe).
une épaisseur de 3 kilomètres, répartie sur toute ^a surface. Le seul phénomène d'ordre général, qui puisse amener une modification permanente dans le régime de nos sources, est la diminution progressive du relief, qui, enrapprochant le niveau hydrostatique de la superficie, doit avoir pour effet de réduire la zone où s'alimentent les eaux souterraines (1). »
De môme, L.-A. Fabre, qui s'inquiète également beaucoup du dangerfulur de la dessiccation (2), le prévoit surtout à longue échéance et ne semble pas le croire humainement mesurable.
« La dégénérescence locale de la situation altitudinale de certaines associations végétales hydrophiles, la régression des glaciers continentaux, l'exagération de la torrentialité, rabaissement des étiages, l'obstruction des estuaires, la progression des édifications littorales, sont, dans nos régions hydroclimatiques,. et particulièrement en Gascogne, les symptômes incontestables, non pas tant d'une réduction dans la circulation aérienne des eaux, que d'une inaptitude progressive des écrans montagneux dénudés à leur condensation, à leur emmagasinement sur le sol et à leur circulation superficielle. Ils traduisent la caducité, l'épuisement prématuré de nos terres pauvres livrées à des cultures intensives et désordonnées, l'assèchement, par cette culture, des régions de sources d'un grand nombre de rivières.
« Il est peu probable, d'ailleurs, que les mensurations nivométriques et autres corroborent utilement et par des chiffres bien précisées faits séculaires, aux multiples et lointaines contingences. »
Je ne partage point tout à fait cet avis et je crois que l'évolution de la dessiccation est beaucoup plus rapide. Dès 1896 et 1899, Le Couppey de la Forest avait été frappé par la baisse du plan de l'eau dans larégion del'Iton, etc. (3). Un grand nombre de faits que j'ai cités à ce sujet ont été confirmés par d'autres observations analogues de E. Fournier qui, dans le Jura, constate aussi la descente progressive des rivières souterraines, l'abaissement des résurgences, des transformations d'émergences en trop-pleins où des travaux permettent de retrouver la veine cVeau, des cas formels de captures, même superficielles, historiques (4), des dessèchements de bassins fermés et même, par une curieuse contradiction apparente, l'augmen-
(1) L. de Launay, La science géologique. Paris, 1905, p. 192.
(2) Voy. L.-A. Fabre, La lutte pour et contre l'eau (C. R. du Icv congrès du S.-O. navigable, Bordeaux, 1902). — Boppe et Jolyet, Les forêts, Paris, 1901. — Henry, La forêt et les eaux souterraines. Revue des eaux et forêts, septembre 1898 etc. — L.-A. Fadre, La Géographie, 15 mai 1905, p. 353.
(3) Observation publiée en 1903, p. 170-171 du 3e volume de la Commission de Monlsouris, juin 1903.
(4) C. R. Ac. Se, 13 mars 1905. — Celle de la rivière d'Etretat (Seine-Inférieure) ne date que de 1660 (Voy. l'abbé Cochet).
Tout près de là, à Yport, le captage d'une émergence sur la plage a retrouvé le courant souterrain par un puits de 12 mètres, exécuté dans la galerie naturelle par où l'eau, parait-il, sortait autrefois (Diction. Joanne, Yport).
talion de certaines grandes résurgences, sortant dans de profondes vallées et drainant des artères de plus en plus nombreuses.
Ailleurs L.-A. Fabre lui-même avait reconnu que le réseau souterrain des terrains fissurés « soustrait à la circulation superficielle des quantités d'eau de plus en plus considérables (1) ».
Ce n'est pas en somme le phénomène lui-même qui fait question, c'est la mesure de sa durée, la possibilité d'évaluer sa rapidité. Celleci est-elle d'un ordre de grandeur directement accessible à l'observation expérimentale? Je le crois. Mais je reconnais bien volontiers que la vraie prudence scientifique exige que l'on s'abstienne de conclusionsprématurées : il faut laisser au temps et à la multiplication des observations le soin de préciser si, oui ou non, la dessiccation s'opère avec une vitesse empiriquement enregistrable ou si, au contraire, sa lenteur est de dimension géologique, comme le pense De Launay. Récemment Bigot, en Normandie, a confirmé encore la première opinion. Et au printemps de 1905 Ardouin-Dumazet signale en Beauce un extraordinaire abaissement de la nappe des puits.
De nombreux exemples pourraient prouver que l'érosion mécanique seule, s'exerçant sur les fissures du sous-sol, agrandit celles-ci et y entraîne Feau de plus en plus avec une célérité très appréciable en un temps bref. Cet effet ne saurait être, sous terre, inférieur à ce qui se passe à la surface du sol : or la rapidité du creusement des marmites du barrage de la Maigrauge près Fribourg (constatée par J. Brunhes) est devenue un exemple classique. En Amérique, il est constaté que l'approfondissement (et aussi le dessèchement) des thalwegs de la région du grand canon du Colorado marche très vite. Selon W.-M. Davis (2), l'influence de l'érosion éolienne est faible; celle de l'eau l'emporte de beaucoup. Depuis 1871, les eaux torrentielles ont approfondi de 12 à 22 mètres le petit canon de Kanab-Creek. Il n'est absolument pas niable que l'eau, suret sous terre, scie et sape beaucoup plus vite qu'on ne le pense, proportionnellement, cela va sans dire, au degré de fissuration et de dureté des roches attaquées.
En 1904, la ville du Havre projetait le captage d'une nouvelle source, parce que celle de Saint-Laurent, qui donnait, lors de son captage, 20 000 mètres cubes par jour et qu'on a même vue monter à 30 000 mètres cubes est maintenant descendue à 13 000 mètres cubes. Les forestiers, de leur côté, regardent, avec raison, la pratique inconsidérée, encore si répandue, du déboisement, de la destruction des forêts, comme une cause majeure de réduction des capacités aquifères générales du sol.
(1) Bull, de géogr. histor. et descriptive, n° 2, 1903, p. 22. — Voy. aussi A. Richard, Diminution des sources, des eaux, etc. (Congrès international de météorologie, 1878, n° 20) et E. Imbeaux, Les eaux potables, Nancy, 1897.
(2) W.-M. Davis, An excursion to the plateau province of Utah and Arizona (Bull, of Mus. of compar. zool. Harvard collège, t. XLU ; Geol. ser., n° 1, t. VI, 48 p. et 6 pi; Cambridge, Mass., juin 1903).
11 esl bien certain que la végétation mei obstacle à la rapidité du ruissellement, et donne à une notable quantité d'eau le temps de
s'infiltrer. La forêt est donc bien, selon l'heureuse expression de L.-A. Fabre (1), « l'organe essentiel de réceptivité hydraulique, de prophylaxie torrentielle » (contre les excès du ruissellement), le réservoir vivant au service des irrigations. Cependant, il ne faut pas oublier que l'évaporalion par les feuilles ou celle des gouttes suspendues aux branchages, etc., rend directement à l'atmosphère une certaine proportion d'eau, insuffisante d'ailleurs pour contrebalancer le sûr effet de l'accroissement d'infiltration. A ce sujet et tout nouvellement, Houllier a émis l'idée (2) que, pour les plaines du moins, l'appauvrissement des sources pouvait provenir de la diminution des jachères et de l'accroissement des cultures intensives : ainsi, en effet, il y a un plus grand nombre de plantes pour retenir l'humidité de l'air; Ycvaporation par transpiration végétale s'en trouve accrue, au détriment de] l'infiltration et du ruissellement ; les expériences de Houllier dans le bassin de la Somme rendent cette hypothèse très plausible.
Dans le môme ordre d'idées, les forestiers avaient déjà remarqué que, sous le sol des bois, les niveaux phréatiques sont affectés d'une sensible dépression, tandis que ces niveaux se relèvent vers la surface dans les régions déboisées; en contradiction apparente avec ce qui vient d'être dit du déboisement, cette particularité corrobore au contraire le rôle que jouent les forêts dans la formation de réserves d'eau soustraites à l'action extérieure. Démon côté, je crois que le creusement continu des canaux souterrains des terrains fissurés conduit lentement, mais sûrement, à un abaissement général du plan d'eau, à un enfouissement progressif des eaux souterraines, à l'abandon de quantité d'orifices de résurgences.
Dans le Jura, tout témoigne du remplacement de la circulation superficielle de jadis (représentée maintenant] par] des vallées desséchées) par] une circulation souterraine d'investigation la plupart du temps impossible.
Deux topiques exemples de cette évolution sont fournis par le lac de Joux et le bassin fermé du Locle (Suisse).
On sait qu'actuellement le lac de Joux et son annexe le lac Brenet (altitude 1 006 mètres) au sud-ouest de Vallorbe, ne se vident que par des entonnoirs, vrais ponors karstiques (d'ailleurs -impénétrables), et que la résurgence de leurs eaux est un point dit source de l'Orbe (impénétrable, altitude 789 mètres), ainsi que l'ont établi en 1893 et 1894 les expériences de coloration à la fluorescéine de Piccard, Forel et Colliez.
(1) L.-A. Fabre, L'enseignement sylvo-pastoral. V//c Coîigrès international d'agriculture, Rome, 1903.
(2) Houllier, C. R. Ac. Se, 6 février 1903.