DIVISION DES CLIMATS
La plupart des auteurs, Michel Lévy, Fleury, etc., divisent les climats en climats chauds, froids et tempérés. Rochard a montré les inconvénients de cette classification mal définie, et qui s'en tient encore à la latitude et à la vieille division en trois zones. Avec ce savant, nous partagerons l'espace compris entre l'Equateur et les pôles en cinq zones climatériques, séparées par des lignes isothermes, présentant entre elles une différence de 10° de température, et nous admettrons cinq climats :
1° Les cUmats torvides s'étendant de l'Equateur thermal à la ligne isotherme de + 25°; ■. "
2^ Les climats chauds de la ligne de ^- 25° à celle de + 15° ;
3° Les cUmats tempérés^ pris entre celles de -1-15° et de H- 5°; • 4° Les climats froids entre celle de + 5° et celle de — 5° ;
5° Les climats joo /aires entre — 5° et — 15°.
CARACTÈRES DES DIVERS CLIMATS LEUR INFLUENCE SUR L'HOMME DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE DES MALADIES
CLIMATS TORRIDES
La zone des climats torrides qui comprend l'espace limité dans les deux hémisphères par l'isotherme de H- 25°, représente plus d'un tiers de la surface du globe. Son domaine s'étend sur quatre parties du monde; l'Europe seule reste en dehors. En Asie, à l'Occident, la zone torride va de la mer Rouge à l'Indus, elle embrasse l'Arabie, le sud de la Perse et le Beloutchistan. Au Centre, elle s'étend de l'Himalaya
PROUST, TRAITÉ d'hYGIÈNE. 42
à la mer, renfermant l'Hindoustan. A TOrient, elle comprend l'Indo-Chine (empire Birman, royaume de Siam et empire d'Annam).
En Afrique, à l'Occident, elle comprend la région étendue du cap Blanc au cap Negro, c'est-à-dire la Sénégambie, la Guinée et le Congo. Au centre, le Sahara, le Fezzan et le Soudan. A l'Orient, la région étendue du tropique du Cancer à l'embouchure du Zambèze, renfermant la Nubie, l'Abyssinie, les royaumes d'Ajan, de Zanguebar et de Mozambique, Madagascar et les îles voisines.
En Amérique : dans l'Amérique du Nord, le Mexique, l'Amérique centrale et les Antilles; dans l'Amérique du Sud, la Colombie, les Guyanes et le nord du Brésil.
En Océanie : en Malaisie, les îles de la Sonde, les Philippines, les Célèbes, les Moluques et la Nouvelle- Guinée. En Polynésie : les archipels des Carolines, des Navigateurs, les îles de la Société, les Marquises.
La zone torride est surtout remarquable par la constance et l'uniformité des influences atmosphériques K
Les conditions telluriques y sont dans bien des points les mêmes; elles sont caractérisées surtout dans l'Amérique centrale et aux Antilles. Dans l'Amérique centrale du huitième au dix-septième degré de latitude, le pays présente, le long de la mer Orientale, une côte basse, très plate, souvent d'une telle horizontalité que les fleuves, descendant de la Cordillière, y prennent un cours ralenti; les pluies périodiques torrentielles entraînent vers leur embouchure des quantités considérables de matières terreuses, sédimentaires, et des amas d'arbres, reliés les uns aux autres par ces lianes et ces épiphytes qui sont le trait dominant de la forêt vierge des tropiques. Il en résulte des barres aux bouches des fleuves, des flèches de sédiments qui se créent entre le vrai rivage et la haute mer de vastes lagunes, des levées de sable entre le continent et l'océan, qui atteignent plusieurs centaines de kilomètres.
Les rivières, dans leur trajet à travers la plaine, se partagent en une foule de branches qui, s'anastomosant avec celles des rivières les plus voisines, viennent former un réseau presque inextricable de canaux qui souvent n'ont pas de courant. La largeur de la plaine est très limitée et l'on voit surgir d'une manière abrupte les cimes de la Cordillière. Ces hautes cimes séparent Venfer des terres chaudes des régions heureuses de l'intérieur, doucement inclinées vers le Pacifique. Il pleut à peu près toute l'année sur la côte ouest. On comprend quelle peut être la richesse d'un pareil sol d'alluvions et on ne doit pas être surpris de la splendeur des forêts sur le versant Atlantique.
En effet, des bois impénétrables s'étendent partout. Les palétuviers du rivage se dressent dans les lagunes. Il faudrait une longue énumération pour donner une idée des arbres qui, le long des cours d'eau, forment des murailles de 100 pieds de hauteur, serrés et reliés les uns aux autres par une multitude de lianes. Les vents régnant du nord-est sont arrêtés dans leur essor par la haute barrière delà Cordillière. Il en résulte un obstacle à la propulsion des couches d'air et un défaut de circulation active au niveau des plaines basses du littoral ; en dehors de la brise
1. Lorsque nous avons étudié les divers éléments constitutifs des climats, nous avons insisté sur les caractères météorologiques de la zone torride, tant au point de vue de la température que de l'humidité, de la pression, de l'électricité; nous n'avons donc pas à y revenir.
de mer et des ouragans, on ne trouve plus ici que de faibles oscillations de l'atmosphère.
Les Européens ne peuvent s'acclimater sur cette côte, funeste d'ailleurs à tous les émigrés ; il est passé en proverbe, en Amérique, que le chemin de fer de Panama a coûté une vie d'homme par traverse posée sur la voie ; les Chinois y meurent par centaines; on raconte qu'au plus fort de l'épidémie une multitude de ces pauvres expatriés allèrent s'asseoir, à la chute du jour, sur les sables de la baie de Panama à la marée basse, et là, les yeux fixés à l'ouest, se laissèrent noyer par le retour du flot^
Les phénomènes que nous avons observés pour l'Amérique centrale se reproduisent dans les autres régions : un sol formé d'alluvions, un régime de cours d'eau caractérisé par des débordements périodiques, au milieu de forêts épaisses, après des pluies torrentielles et avec une chaleur extrêmement élevée, une côte basse et plate, la formation de barres, de flèches, de sédiments, provenant du conflit des eaux douces limoneuses du continent et de la houle constante du large, enfin la stagnation de l'atmosphère, constituent les phénomènes caractéristiques des climats torrides, qui peuvent être considérés comme les causes des endémies que l'on rencontre en si grand nombre dans tous les pays appartenant à cette zone.
Une des influences les plus actives du climat torride sur l'organisme consiste dans l'exagération des exhalations pulmonaire et cutanée 2. Elle amène une diminution de quantité dans la production de la chaleur animale, et, par suite, une plus faible proportion d'acide carbonique. Le ralentissement de la fonction respiratoire fait que le carbone qui devait être brûlé dans le poumon est éliminé par une autre voie : de là l'activité fonctionnelle plus grande du foie. Il existe une débilité musculaire, une tendance à l'atonie générale qui exphquent le désir d'une ahmentation excitante. Sous ces climats, les populations sont molles, inertes, paresseuses; elles sont peu belliqueuses et souvent manquent complètement de courage.
On voit de grandes nations recevoir avec indifférence le choc des conquérants étrangers; l'Egypte elle-même, après avoir accompli ses transformations intérieures et vu s'éteindre la caste guerrière qui faisait sa force, est tombée aux mains des étrangers, qui l'ont ensanglantée de leurs luttes et dont la succession fait toute son histoire. En Asie, il n'y a point à proprement parler de zone tempérée, et, par là même, point d'intermédiaire entre les races mobiles et entreprenantes du nord et les races amollies du sud. L'extrême pauvreté à côté de l'extrême abondance, la force voisine de la faiblesse, nous expliquent cette longue succession d'empires, qui
1. Reclus, Nouvelle Grenade, et Pauly, Esquisses de climatologie comparée.
2. Le pigment des parties directement insolées est augmenté, sans que toutefois cette modification soit héréditaire. Le soleil d'Afrique a été impuissant à bronzer la peau des générations des Kabyles blonds, qui, depuis bien des milliers d'années, habitent les frontières orientales de l'Algérie. Les modifications anatomiques de quantité, de couleur et de forme que le pelage des animaux subit, sous l'influence de la température des divers climats, sont évidentes : notre mouton, sous les tropiques, perd sa laine, qui est remplacée par un poil droit et raide de même nature que celui qui lui recouvre le nez et les pattes; et inversement, les toisons lisses des tropiques deviennent laineuses sous notre ciel ; le froid, l'exposition à l'intempérie des saisons, chez le porc et le sanglier, augmentent dans des proportions considérables les villosités pileuses de la peau. Ces modifications se prononcent et se consolident par l'hérédité dans la suite des générations. Les modifications du plumage ne sont pas moins évidentes que celles du pelage.
CLIMATS TORRIDES ' 661
couvrit de ruines TAsie méridionale et qui la fit tant de fois changer de maîtres. Et les mêmes causes agissant toujours dans le même sens, nous comprenons pourquoi ces conquêtes n'amenaient aucun changement durable, et comment les vainqueurs, prenant les mœurs des peuples vaincus et subissant la même influence, se préparaient les mêmes destinées. La race vigoureuse des Perses ne s'établit sur les bords du Tigre et de l'Euphrate que pour succomber au jour marqué devant l'invasion des Grecs; les successeurs d'Alexandre ne font que préparer les voies aux Romains ^
Il en est de même lorsqu'on jette les yeux sur l'Inde; la rehgion y a pour dogme le néant du monde, l'inutihté de la vie humaine, pour morale l'indifférence et l'inertie. L'influence du climat, la facilité de la vie - et en même temps le retour des grands fléaux qui la rendent précaire, le goût de la contemplation oisive, la splendeur souvent accablante d'une nature presque toujours supérieure aux forces de Fhomme, ont contribué à développer outre mesure parmi ces imaginations, à la fois molles et ardentes, cette partie de l'intelligence qu'on a nommée de nos jours le sens reHgieux.
Cet ensemble de conditions physiques et morales fait aisément prévoir les différences qui séparent, au point de vue pathologique, les climats torrides de toutes les autres régions du globe. On y rencontre, en effet, des maladies spéciales propres au climat, ainsi que des affections communes à tous les pays, mais qui, sous l'influence de la température, acquièrent quelquefois un caractère particuher.
Les maladies que l'on observe sous ces climats peuvent être divisées en trois classes : l°les unes sont communes à tous les pays, comme la variole, la rougeole, la scarlatine, les maladies nerveuses, l'épilepsie, la diplhérie, la tuberculose, le rhumatisme et la goutte ^ offrant cependant dans leur marche, leur durée et leurs terminaisons quelques traits différents. Cependant on a beaucoup exagéré l'influence heureuse de la chaleur sur la marche de la phtisie. Dans la Guyane, la phtisie aiguë enlève un tiers de la population, et, ainsi que le dit Laure, les phtisiques ne guérissent pas sous l'Equateur. Rochard a démontré, d'après une foule de documents français et étrangers et d'après ses observations personnelles, que, chez les sujets prédisposés, la maladie se développe et marche avec beaucoup plus de violence et de rapidité dans les régions équatoriales que dans les climats tempérés. Rien de plus commun dans les pays chauds que la forme galopante; la durée totale de la
1. Quant aux Chinois ne nous ont-ils pas devancés dans les arts et dans l'industrie? Ne connaissaient-ils pas, longtemps avant nous, la boussole, l'imprimerie, la poudre à canon et même le papier-monnaie ?
Nous avons vu à l'Exposition de 1878, dans la curieuse vitrine consacrée à la numismatique de l'extrême Orient, non seulement des pièces de monnaie en forme de lames de rasoir qui remontent à deux mille ans avant Jésus-Christ, mais encore des billets de banque et du papier-monnaie dont les Chinois connaissaient l'usage depuis un temps immémorial. Ils s'en servaient, notamment au treizième siècle, lorsque le célèbre voyageur Marco Polo alla les visiter.
2. Il résulte toutefois d'un rapport du D'^ Cornish (a), médecin-major de l'armée des Indes, que l'Indien ne doit pas être considéré comme exclusivement vegetarian (légumiste). Sans doute, les brahmanes, qui ne prennent jamais d'exercice, s'imposent un régime spécial, mais les travailleurs de l'Inde méridionale, les wuddahs, sont omnivores, mangent de la viande, particulièrement de la viande de porc, et à tel point qu'ils laissent rarement passer un jour sans se nourrir de viande.
(a) Cornish, Médical aspect of the famine in India {Médical press and circular, 23 avril 1879, p. 329.)