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INFLUENCE DES CLIMATS SUR LE TRAUMATISME

Il est hors de doute que les circonstances extérieures, la température, le degré d'humidité de l'air, l'altitude, les vents dominants et d'autres causes moins connues ont une influence sur la marche des traumatismes.

On se demande s'il ne faut pas faire ici une large part aux influences qui dérivent de la race plutôt que du climat. Il n'est pas douteux que les divers groupes de la famille humaine diffèrent considérablement dans leur aptitude à supporter le traumatisme. Les hommes du Nord paraissent offrir une résistance vitale très grande pour ce qui touche aux lésions chirurgicales. Enfin les races noires semblent offrir à cet égard une incontestable supériorité. Gomment en serait-il autrement, puisque les maladies qui sévissent sur ces races diverses sont, à bien des égards, différentes? Nous savons avec quelles difficultés le typhus s'introduit en France, tandis qu'en Allemagne, en Angleterre, en Amérique, cette maladie règne à l'état endémique. La race nègre, rebelle à l'influence palustre, est particulièrement prédisposée à l'érysipèle et à la phtisie pulmonaire. Enfin n'est-il pas permis de dire que le campagnard, avec ses goûts, ses habitudes, sa nourriture et son genre de vie, est un homme d'une race différente de l'être nerveux qui s'agite convulsivement au sein des grandes villes? D'ailleurs Yerneuil a insisté avec beaucoup de raison sur l'influence énorme qu'exercent les maladies diathésiques sur la marche des traumatismes. Or, les diathèses ne sont-elles pas essentiellement différentes selon le pays? Qui ne sait, par exemple, que la goutte, la gravelleet les anévrysmes, sont infiniment plus fréquents en Angleterre qu'en France? Ges réserves une fois établies, il n'est point douteux que l'influence des climats, qui constitue à la longue le principal facteur dans l'évolution des races humaines, se fait sentir aussi chez les individus momentanément transplantés d'un pays dans un autre. Aussi voit-on les Européens qui fréquentent les diverses régions du globe éprouver des accidents fort différents, suivant les latitudes sous lesquelles ils se trouvent momentanément placés.

Rochard a étudié la géographie médicale au point de vue des blessures. Pour obtenir des résultats plus tranchés, il les a étudiés sous les latitudes extrêmes, dans la région polaire et dans la zone torride.

Dans la région polaire, le froid seul entre en ligne de compte, et ce froid continu est très nuisible à la marche des plaies. Les érosions, les blessures légères s'irritent s'ulcèrenty se compliquent souvent d'érysipèle etd'angioleucite, et souvent le scorbut

PROUST, TRAITÉ d'hYGIÈNE,

vient en augmenter la gravité. L'évolution des plaies et leur cicatrisation sont très lentes. Les pertes de substance qui succèdent aux congélations mettent un temps fort long à se réparer. Toutefois la guérison est la règle; les complications ne sont pas à craindre et le tétanos, quoi qu'on en ait dit, n'est pas plus commun dans ces régions que sous les latitudes tempérées. Ce qui a accrédité l'opinion contraire, c'est l'extrême fréquence du trismus des nouveau-nés en Islande. L'auteur appuie son opinion sur des exemples empruntés aux expéditions polaires.

L'influence des climats torrides est plus complexes; il faut y tenir compte de la température, des maladies endémiques et de la race.

L'action d'une température élevée est très favorable à la marche des blessures.- Sous les tropiques, les plaies se cicatrisent plus rapidement qu'en Europe. L'auteur le prouve à l'aide d'exemple empruntés à nos expéditions du Sénégal, à celle que les Anglais ont accomplie contre les Ashantis et à la guerre des Hollandais contre l'empire d'Atchin. En revanche le tétanos est la plus redoutable des complications. Rochard donne des chiffres qui étabUssent l'extrême fréquence du tétanos dans les régions équatoriales, surtout à la Guyane et dans l'Inde.

L'influence des maladies endémiques sur la marche des traumatismes avait pour Rochard un intérêt tout particulier, en raison des observations importantes faites par Yerneuil. Ses recherches lui ont donné les résultats suivants : dans les contrées paludéennes, les lésions traumatiques ont pour résultat fréquent de faire reparaître les accès de fièvre intermittente chez les blessés qui en ont été antérieurement affectés. Ces accès entravent la cicatrisation des plaies et leur donnent un fâcheux aspect. La chloro-anémie avec infiltration des extrémités est plus fâcheuse encore. Sous son influence, les moindres érosions aux jambes donnent lieu à des ulcères interminables, et quelques observateurs pensent que les ulcères phagédéniques des pays chauds ne reconnaissent pas d'autre cause. Rochard ne partage pas cette opinion. La dysenterie chronique affaibUt l'économie et ajoute ses chances de mort à celles du traumatisme.

En ce qui a trait à la race, Rochard a borné ses observations aux nègres de la côte d'Afrique et des Anlilles, aux Chinois, aux Annamites et aux Kanaks de rOcéanie. Elles lui ont permis de vérifier un double fait signalé depuis longtemps par les médecins de la marine : la force de résistance que les races des colonies opposent aux traumatismes et le peu d'intensité de la réaction qui en résulte.

On entend par acclimatement la faculté que possède l'homme de s'adapter, de façonner son organisme, de s'habituer, en un mot, à un cHmat différent de son pays natal. L'action de l'art qui surveille et protège ces mouvements de transformation successive chez l'individu se nomme acclimatation.

Pour certains auteurs le mot acclimatement ne saurait s'adresser à un individu isolé, mais seulement à une suite de générations. Bertillon ne considère comme

acclimaté que l'individu dont une longue descendance a présenté des caractères suffisants de résistance, de viabilité.

Le mot indigénisation doit caractériser la transformation de la race immigrante en race indigène, par suite de croisements répétés de la première avec la seconde.

La question de Tacclimatement a soulevé bien des controverses. Certaines races sont-elles si étroitement liées au sol qu'elles habitent qu'elles ne puissent en être éloignées, sous peine de mort ou de dépérissement forcé? Au contraire, l'immigrant sera-t-il capable de s'assimiler à l'indigène et de se perpétuer sous uq ciel étranger.

Pour qu'il y ait un véritable acclimatement, il faut que la race se maintienne riche de son propre fonds, et que le chiffre des naissances, par conséquent, égale ou dépasse celui des décès.

D'après Boudin un tel acclimatement est impossible. L'opinion inverse a pour représentant de Humboldt. « L'homme, dit de Humboldt, a une merveilleuse flexibiUté d'organisation qui se plie à tous les climats. »

Pour juger sainement la question d'accHmatement, disent Jacquot, Folley et Martin, il faut écarter des conditions essentielles du pays des conditions accidentelles qui s'annihilent ou se mitigent par des sacrifices de temps, d'hommes et d'argent. Or, les arguments invoqués par Boudin se rattachent tous aux conditions accidentelles, c'est-à-dire : influence paludique, défrichement, misère, fatigue, alimentation insuffisante, oubli de toutes les règles de l'hygiène. Enlevez à une région les influences accidentelles, et elle rentrera dans la catégorie des pays qui ne sont soumis qu'aux conditions cHmatologiques essentielles, et la mortalité diminuera d'un tiers, un demi et même des deux tiers. Ces auteurs citent l'îlot volcanique de Corée, situé à peu de distance et sous le même parallèle que Saint-Louis, et beaucoup plus salubre. Enfin, ajoutent-ils, si la mortahté est de 483 p. 1 000 à Sierra-Leone, elle n'est que de 14,1 p. 1 000 au Cap.

Des problèmes aussi complexes ne sont guère susceptibles d'une solution générale ; l'assainissement des régions torrides de l'Afrique nous parait actuellement une utopie.

Bertillon considère que l'acclimatement obéit à certaines lois que les observations tirées de l'histoire ont universellement consacrées :

1° Tout mouvement migratoire à marche séculaire, résultant de l'extension des populations de proche en proche, aboutit certainement à l'acchmatement, quelque loin qu'il s'étende (migration indo-européenne) ;

2° Une migration rapide ne peut constituer une colonie durable et prospère que si elle a lieu sur la même bande isotherme ou un peu au nord de cette bande. Le succès sera d'autant plus compromis que l'émigration s'éloignera davantage de cette zone pour se porter vers, le sud ;

3° Les croisements avec les races aborigènes, s'ils sont eugénésiques, favorisent et accélèrent sans doute l'acclimatement, tandis que la sélection séculaire qui les suit le consolide.

4° La race indo-européenne s'est constamment trouvée inacclimatable dans ses nombreuses et persévérantes tentatives sur les versants méditerranéens de la côte d'Afrique, et plus particulièrement en Egypte.

Les colonies helléniques qui s'établirent sur les côtes de l'Europe ou de l'Asie Mineure, c'est-à-dire dans des pays presque isothermes avec la Grèce, n'ayant à

surmonter que le petit acclimatement^ eurent un succès complet : la plupart subsistent encore aujourd'hui; mais celles qui s'aventurèrent sur le rivage d'Afrique périrent misérablement, ou n'eurent qu'une existence éphémère due aux recrues incessantes de la métropole ^

L'Italie continue ce mouvement non seulement sur les bords de la Méditerranée, en Sicile, en Espagne, mais encore, ce qui démontre une fois de plus le facile acclimatement des Méridionaux dans les pays froids, elle peuple des régions situées plus au nord, telles que la Gaule, les rives du Danube, la Bretagne.

En résumé, dit Bertillon, les innombrables expériences de nos ancêtres concluent à ce fait que les peuples ne doivent tenter que le petit acchmatement, en l'assurant encore par le croisement avec les aborigènes.

Pour les races européennes, l'acclimatement est beaucoup plus facile lorsqu'elles se dirigent du côté des pôles que lorsqu'elles descendent vers l'équateur; cette remarque avait déjà été faite par Vitruve, il y a près de deux mille ans. Nous avons dit, à propos des climats polaires, que l'équipage John Ross, les expéditions envoyées à la recherche de Franlvlin, avaient supporté sans péril les froids les plus excessifs. Les factoreries établies au Spitzberg par les Hollandais dans le courant du xv!!*" siècle ont donné les mêmes résultats. Le fait est encore plus évident pour les populations méridionales. Dans l'armée de Russie, où tous les pays de l'Europe étaient représentés, ce furent, dit Larrey, les Italiens, les Espagnols, les Portugais, les Français du Midi, et même les créoles, qui résistèrent le mieux au froid pendant la retraite; les Allemands, les Hollandais et les Russes succombèrent dans une plus grande proportion.

Toutefois, il faut remarquer, dans ces régions, la grande mortahté des nouveaunés. A Pétersbourg, elle est telle que les décès y surpassent constamment les naissances. Cette mortaUté de la première enfance semble indiquer que l'on touche au terme où l'acclimatement de la race aryenne va cesser d'être possible.

En Islande, la population de race Scandinave ou aryenne s'est considérablement raréfiée. Elle était de plus de 100000 habitants autrefois, et elle est réduite à 60 000 aujourd'hui. Les femmes y sont partout très fécondes, mais la fréquente mortaUté des enfants dans les premières années de la vie, la dégradation qui paraît frapper les adultes eux-mêmes, l'aspect maladif général qui règne dans ce pays, y révèlent hautement l'insuccès de l'acclimatement ^.

Avant de faire un examen analytique par région, nous remarquerons que généralement sous la zone torride l'hémisphère sud est beaucoup plus salubre que l'hémisphère nord ; c'est dans ce dernier que se rencontrent les localités les plus malsaines, et cependant, grâce à leur plus grande proximité de l'Europe, c'est là qu'ont été fondées la plupart des colonies.

Les Européens ne sont encore acclimatés dans aucune des régions de la zone

1. Cette proposition de Bertillon nous paraît comporter quelques réserves. Nous nous contenterons de citer l'exemple de Gyrène, colonie grecque sur la côte de Libye, qui eut une existence prospère pendant de longs siècles et ne périt que par l'invasion des barbares.

2. Certains climats, rigoureux pour les races européennes, peuvent favoriser d'autres types. Ainsi l'Egypte et presque tout le littoral occidental et les terres circumpolaires (le Groenland), si meurtriers pour nous, sont tutélaires pour les types humains qui y habitent aujourd'hui;

intertropicale de TAsie : Bengale, Hindoustan, empire Birman, royaume de Siam et Cochinchine. Ce dernier pays, que nous occupons depuis quelque temps, est plat, traversé par de nombreuses rivières, et présente un sol complètement palustre. Il en est de même de la Birmanie, qui dans ses provinces méridionales offre des caractères identiques. Le Bengale est également insalubre au plus haut degré, comme nous Pavons vu en décrivant les régions torrides; les fièvres paludéennes, les dysenteries, les hépatites, y existent à l'état endémique. La mortaUté des troupes y est trois ou quatre fois plus élevée qu'en Angleterre, et dans la presqu'île du Gange, dit le docteur Twinning, la troisième génération de race pure n'existe pas.

Déjà nous avons vu l'Afrique funeste à toutes les migrations européennes. Les faits contemporains, sauf quelques exceptions, ne font que confirmer cette opinion. A Madagascar il en est de même.

Au Sénégal, il n'y a jamais eu acclimatement des Anglais et des Français; nous n'avons là que des comptoirs, nous n'y cultivons pas, et notre mortalité y est considérable. Nous y souffrons des fièvres paludéennes, des dysenteries, des hépatites et de la fièvre jaune. Les Européens n'y peuvent faire souche; on n'y a jamais vu un produit de la troisième génération. Le vent du Sahara y est particulièrement funeste. La mortalité de nos troupes s'y élève à près de 11 p. 100, et, dans quelques épidémies, elle a dépassé la moitié de l'effectif (Dutroulau).

Les comptoirs anglais ne sont pas plus épargnés, et, à Sierra Leone, la mortalité moyenne s'élève à 48,3 p. 100, et au cap Coast 66,8 p. 100 (Boudin).

C'est pour l'Algérie qu'a eu Heu surtout la discussion dont nous avons parlé entre Boudin d'un côté, et Martin et Folley de l'autre. Rochard fait observer avec raison que l'occupation de l'Algérie est bien récente pour qu'on puisse tirer des conclusions définitives des faits qui y ont été observés. Il signale toutefois comme grave le chiffre très élevé de la mortalité qui pèse sur l'enfance et qui ne s'est point encore abaissé. D'autre part, il cite en faveur de l'acchmatement possible des Européens dans le nord de l'Afrique, l'exemple des Kabyles blonds qui se maintiennent depuis plus de deux mille ans dans l'Aurès, fait que Broca a cité à la Société d'Anthropologie. Nous ajouterons que dans ces pays les races italiennes, espagnoles et maltaises sont de beaucoup les plus prospères.

Il ressort de travaux d'Aubert Roche que le premier degré de facchmatement, celui qui concerne l'individu adulte, est beaucoup plus facile dans l'isthme de Suez que dans la vallée du Nil. Les terres marécageuses de l'isthme jouissent de la même immunité miasmatique que celle que nous rencontrons dans quelques îles de rOcéanie (Havaï, Taïti, Nouvelle-Calédonie).

Mais ce qui est beaucoup plus remarquable, c'est que les Canaries et Madère,^ situées sous une latitude qui se rapproche du Sénégal, ont été peuplées par des Espagnols et par des Portugais qui y prospèrent, quoiqu'ils cultivent le sol. De même Corée, comme nous Pavons déjà vu, située à quelques heues de la côte du Sénégal, jouit d'une salubrité relative. A Sainte-Hélène, à Maurice, à la Réunion, on paraît observer l'acclimatement des Européens. La température de Maurice et de la Réunion est très élevée, elle est au moins égale à celle de Cuba et du Sénégal; ces îles sont presque complètement indemnes de fièvre intermittente. La mortalité de la garnison anglaise à Maurice est de 0,0:2:2; celle de notre garnison de la Réunion de 0,020; et on rencontre, dans l'intérieur de l'île, une population remarquable, des-

cendanls non croisés, dit le docteur Yvan, des premiers colons français, et connus sous le nom de petits blancs. Ils vivent loin des villes, dans le haut pays, échelonnés sur les étroites vallées du centre de l'île, et s'y perpétuent ainsi depuis près de deux siècles.

Les faits contraires à ceux qui se produisent pour notre race sont observables pour la race éthiopienne, qui ne peut s'acclimater dans le nord. Lorsque Méhémet- Ali recrutait son armée avec des nègres du Sennaar, ils succombaient presque tous. Les noirs de l'intérieur de l'Afrique, transplantés en Arabie, y sont décimés par la fièvre, par la dysenterie, et en Europe ils meurent de phtisie.

Boudin a cité à la Société d'Anthropologie l'exemple d'un régiment anglais composé de 1 800 noirs, envoyé en garnison à Gibraltar en 1817; il fut presque entièrement détruit par la phtisie en moins de quinze mois. Rochard observa un fait semblable au bagne de Brest sur les forçats de cette race provenant des colonies ; la tuberculisation pulmonaire en enlevait un cinquième tous les ans.

Nous avons vu précédemment la prospérité des colonisations françaises dans la Nouvelle-Écosse et au Canada. Il n'en est pas de même aux Antilles : la mortalité de la garnison française est quatre fois et demie plus considérable à la Martinique qu'en France. Les résultats sont aussi déplorables à la Guadeloupe et à la Guyane française. La race anglo-saxonne échoue comme la nôtre dans ces régions, mais la race espagnole a un sort tout différent * ; il paraît se faire en sa faveur un véritable accUmatement par sélection. Tous ceux dont l'organisation n'est pas appropriée au cHmat disparaissent; les autres présentent des conditions de prospérité et de fécondité remarquables.

Les races noires s'acclimatent aussi aux Antilles. Toutefois, dans les colonies françaises, il y a équilibre; dans les Antilles espagnoles, la population de couleur prospère et se multiplie. Sur les hauts plateaux de l'Amérique centrale et méridionale, Mexique, Nouvelle-Grenade, Bolivie, Pérou, les Espagnols paraissent être parfaitement acclimatés. L'accUmatement des Portugais au Brésil et des Espagnols au Chili est un fait évident.

L'Amérique du Sud est très favorable aux Européens. Les Espagnols et les Portugais y prospèrent depuis plusieurs siècles ; les Allemands eux-mêmes s'y maintiennent et s'y multiplient. La petite colonie allemande de San Leopoldo, fondée en 1824 par 120 familles, dans la province brésiheiine de Rio-Grande-do-Sul, compte aujourd'hui 12 000 habitants, vivant exclusivement de l'agriculture. Le Paraguay, situé entre le 20^ et le 28^ degré de latitude sud, présente une puissance d'acclimatement considérable. A partir de 1817, Francia, devenu dictateur, a interrompu toute communication entre le Paraguay et le reste du monde, et cependant la population y serait aujourd'hui très nombreuse, sans la guerre qui a dépeuplé ce beau pays.

L'Océanie, à l'exception des îles de la Sonde, se montre assez généralement hospitalière aux Européens. Les Anglais prospèrent à Sidney, où ils sont cependant exposés à une chaleur très analogue à celle de nos côtes algériennes. Malgré ses marécages, ses marais salants et sa température élevée, la Nouvelle-Calédonie est très salubre. Notre petite garnison y a fait des terrassements; elle n'a pas eu une

1. A Cuba, les races espagnoles ont une mortalité moindre qu'en Espagne; les naissances donnent un excès constant sur les décès, et la natalité est bien supérieure à ce qu'elle est en Espagne.

ACCLIMATEMENT GOÎj

seule fièvre intermittente, et la mortalité a ét6 inférieure à celle qu'on observe en France. Un certain nombre d'Iles de l'Oc'anie jouissent de ce privilège de ne pas engendrer la fièvre intermittente malgré leurs nombreux marais, leur situation et leur température tropicale. Telles sont Nouka-Hiva, les îles Taïti, Havaï.

Une race s'est distinguée entre toutes les autres par sa prodigieuse puissance d'acclimatement et a même surpassé la race aryenne : la race juive, dit Boudin, a résolu le problème de l'ubiquité; c'est la seule qui se montre véritablement cosmopolite. Ce rameau syro-arabe s'est autrefois développé en Égypte; les Juifs en émigrèrent et s'établirent en Palestine pour dix-huit siècles ; ils' y rencontrèrent les températures les plus variables : dans la vallée du Jourdain, 24 degrés de température moyenne; près de Jérusalem, il n'y a que 17 degrés, et sur les sommets du Liban des neiges perpétuelles. Dans son pays, le Juif possédait donc toutes les variétés de climat; aujourd'hui on voit la population juive prospérer et se multiplier sur les bords de la Méditerranée et même en Égypte. De là aux climats tropicaux il n'y a qu'un pas. Les expériences manquent au Sénégal et à Madagascar. Mais les Juifs prospèrent aux Antilles et aux Guyanes; on en compte 3 000, anglais et hollandais. L'Inde possède depuis bien des siècles des colonies juives. La Suède en comptait 815 en 1825, et 1 000 en 1860, mais on les rencontre exclusivement dans la Suède méridionale.

Pour Bertillon, toutefois, l'acclimatement des Juifs ne dépasse pas beaucoup celui dont les Aryens nous ont donné des exemples, lorsqu'ils se sont trouvés placés dans des conditions aussi favorables. En effet, dit-il, le Juif émigré surtout de proche en proche; il ne se hasarde pas dans des colonies nouvelles, ne se répand point sur un sol neuf pour le défricher ni le cultiver ; il ne s'emploie point aux travaux rudes et périlleux, mais il cherche les sociétés assises, organisées, surtout dans l'abri des villes. Pour Bertillon encore, le type juif, par le fait même de son point de départ (Égypte et Syrie), n'a eu qu'à subir le petit acclimatement pour s'adapter à la zone torride; le seul grand acclimatement qu'il ait eu à tenter s'est trouvé dirigé des climats chauds vers les régions froides, c'est-à-dire dans une direction qui a toujours été pour les Aryens l'acclimatement le plus facile et le moins périlleux. Cependant, si l'on excepte les Hindous et les Espagnols, la race juive paraît mieux s'adapter aux climats tropicaux que la race aryenne pure. Elle offre son maximum de densité sur les bandes isothermes chaudes (Afrique septentrionale, Espagne, Italie, Australie) et sur les bandes isothermes moyennes (France, Allemagne, Hollande, -Pologne, Russie centrale, Angleterre). Dans le haut Nord, en Suède et au Canada, elle n'a pas atteint les mêmes limites que la race aryenne.

Dans le type mongolique, les Chinois jouissent de la plus grande puissance d'acclimatement; on les trouve partout en Asie, conservant leur type, leurs mœurs. Ils sont très nombreux dans l'Inde, en Birmanie, au Cap, à Maurice; toutefois, il y en a peu à Bourbon, et ceux qu'on y a envoyés comme travailleure n'y ont pas réussi.

Il est difficile de déterminer quelles sont les lois qui régissent l'acclimatement de la race nègre. Tantôt des nègres transportés d'une côte africaine sur une autre côte du même Uttoral, située à quelques degrés de distance, également sous les tropiques, sont décimés comme à la Réunion, à Maurice, en Algérie, en Égypte. D'autre part, ils se multiplient au Brésil, dans certaines régions de l'Amérique du Nord, dans la

Nouvelle-Ecosse. D'après Rameau, ces nègres supporteraient assez bien le rude climat de TAcadie.

Ainsi donc, en résumé, les Juifs sont répandus et acclimatés dans toutes les parties du monde, de Stockholm à T Atlas, du Canada à Buenos-Ayres et en Australie. Les Germains, les Anglais, les Français, prospèrent au Canada, aux États-Unis, au Cap, en Australie; les Espagnols et les Portugais se sont acclimatés aux Antilles, au Mexique, dans toute l'Amérique méridionale et en Algérie. Mais les Antilles, la Guyane, les Indes, le Sénégal, l'Égypte, paraissent opposer à Facclimatement des Français, des Anglais et des Germains, des obstacles presque insurmontables. Quant à l'acclimatement des Français et des Germains en Algérie, il n'est pas encore établi. Nous trouvons avec Bertillon que l'activité agricole n'est pas une condition nécessaire d'acclimatement, comme le demande Boudin. Il faudrait alors refuser aux Juifs, aux Bohémiens, la quaHté d'acclimatés. Que le soudra, le fellah, le Copte, le Kabyle, le nègre, le mulâtre, le Chinois, soient agriculteurs; que le Juif soit banquier, négociant et musicien ; l'Aryen, artisan, ingénieur, législateur et savant; si chacun de ces groupes subsiste, progresse et se multiplie, tous auront prouvé leur accHmatement.

Lorsqu'un Européen arrive sous un climat torride, après quelque temps, son appétit, son activité, décroissent; les fonctions de la peau et du foie s'exagèrent; tandis que l'hématose et la nutrition languissent. Bientôt le dépérissement augmente; on voit survenir une dyspepsie absolue et de la gastralgie ; l'anémie s'aggrave et s'accompagne de troubles nerveux multiples; c'est V anémie des pays chauds-^ on peut retarder la marche rapide de ces phénomènes en envoyant l'Européen sur des points élevés, comme au camp Jacob, par exemple.

Dans les pays froids on voit apparaître le typhus, le scorbut.

Ces phénomènes sont dus aux conditions atmosphériques ; mais quelquefois il s'y joint d'autres causes qui tiennent au sol et vont constituer de véritables foyers d'infection : la fièvre intermittente, l'hépatite, la dysenterie, et, dans certains pays, le choléra et la fièvre jaune. Alors, comme l'a dit Périer, la trame organique s'use, des rides apparaissent, l'individu vieillit, il vieiUit vite et l'on voit survenir les affections dont nous avons parlé.

Si même l'immigrant a bien supporté les premières épreuves du changement de pays, ce n'est néanmoins que plus tard que le fait de son acclimatement est acquis.

Tous les observateurs signalent une mortahté considérable des enfants du premier âge, chez les Européens transportés dans les pays chauds. Les enfants des Mamelucks mouraient dans une telle proportion que leur caste ne pouvait se maintenir en Egypte qu'à la faveur de renforts annuels. Sur 94 enfants, Méhémet- Ali n'est parvenu à en conserver que 2.

Certains médecins considèrent l'état d'anémie tropicale que nous avons décrit comme le cachet de l'habitude pathologique, comme une épreuve salutaire, une garantie contre l'action du climat. Aussi, voulant en favoriser la production, ils prescrivent aux nouveaux arrivés un régime débihtant; quelques-uns conseillent même aux Européens de régler leur genre de vie sur celui des indigènes et de se soumettre à ces précautions longtemps avant le départ et pendant la traversée. Nous croyons, avec Rochard, que ces prescriptions sont inutiles, et que quelques-unes

ACCLIMATEMENT 697 ne sont point exemptes de danger. Les Anglais ont renoncé à échelonner leurs garnisons sur la route des colonies, et notre gouvernement ne l'a jamais fait.

L'assuétude pour les maladies endémiques est bien loin d'êlre démontrée; une première attaque de dysenterie, loin d'en empêcher une seconde, y prédispose, et si Ton ne quitte pas le climat, la dysenterie devient chronique, elle est presque toujours fatale; il en est de même de l'hépatite. La congestion du foie qui la précède ne peut que s'aggraver sous l'influence du climat torride, et les chances d'inflammation ne font que s'accroître.

On a discuté davantage sur l'assuétude du miasme palustre; Boudin, Celle, Jourdanet, ne l'admettent pas, Martin et Folley lui attribuent la moindre mortalité des soldats provenant des départements du centre de la France. Dutroulau l'accepte avec réserve, et Fonssagrives y croit, en la décorant du nom de mithridatisme palustre. Rochard ne la rejette pas absolument. Ce qui prouve, dit-il, que l'assuétude au miasme palustre est possible dans une certaine mesure, c'est que les indigènes, lorsqu'ils arrivent accidentellement dans ces foyers d'infection, en subissent l'influence, mais qu'ils finissent par s'y accoutumer. Les Hovas, qui habitent les hauts plateaux de l'intérieur de Madagascar, contractent la fièvre quand ils viennent sur le Uttoral. Il en est de même des Indiens et des Malgaches transportés à Mayotte : à leur arrivée, ils comptent autant de malades et même de morts que les Européens; mais, au bout de deux ou trois ans, ils rentrent dans les conditions de résistance au miasme qui sont particulières à leur race. Récemment Koch a admis l'existence d'une immunité acquise chez les indigènes des contrées palustres par suite d'une atteinte dans le jeune âge. Toutefois il faudra prendre contre le paludisme les mesures prophylactiques que nous avons indiquées et ne renouveler les garnisons qu'après l'hivernage, c'est-à-dire au mois de décembre dans l'hémisphère nord, au mois de juin dans l'hémisphère sud. Il faut encore éviter d'envoyer de nouveaux contingents pendant la durée d'une épidémie de fièvre jaune. C'est, comme nous l'avons montré ailleurs, donner à la maladie un ahment et renforcer l'épidémie.

Il faut aussi, pendant la période épidémique, disséminer les troupes par petits groupes et les faire caserner sur les hauteurs ; nous avons déjà signalé à ce sujet les heureux effets du camp Jacob. Les garnisons doivent être renouvelées d'autant plus fréquemment que la contrée est plus insalubre.

Enfin, il faut rapatrier, aussi vite que possible, les convalescents, et envoyer se refaire, sous un ciel moins brûlant, ceux qui paraissent souffrir de l'ardeur du climat. Les Anglais sont ainsi parvenus à diminuer d'une façon considérable la mortaUté de leurs troupes dans l'Inde, et le docteur Dickson a fait connaître, à la Conférence de Vienne, les heureux résultats que l'Angleterre a obtenus dans ce pays.

Rochard donne sur l'hygiène individuelle des indications précieuses : il défend de se réduire au mode d'alimentation des Indiens, des Birmans, des Arabes et des nègres. Cette extrême frugalité, dit-il, ne convient ni aux tempéraments ni aux habitudes des Européens. Loin de les débiliter, il faut soutenir leurs forces, lutter contre l'anémie tropicale, avant-coureur des maladies endémiques, se préserver de la chaleur du soleil dans le milieu du jour, du froid des nuits, de l'humidité des savanes et des pluies diluviennes de l'hivernage, éviter les excès de tout genre. Un régime réparateur, sans être trop stimulant, l'usage modéré des vins de France

aux repas, du café noir le malin à jeun, le gilet de flanelle, une ceinture de laine, des bains fréquents et surtout des bains froids, l'exercice, Téquilation et la distraction : tels sont les préceptes de conduite que donne Rochard à ceux qui quittent la France pour aller vivre dans les pays chauds, préceptes qui sont basés sur son expérience personnelle.

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