‹ Traité d'hygiène [electronic resource]Chapitre 57 sur 326 · FIÈVRES ÉRUPTIVES · texte numérisé non relu

FIÈVRES ÉRUPTIVES

La variole est la plus contagieuse et la plus grave des fièvres éruptives; elle a été, pendant de longs siècles, une des plus grandes calamités pour l'espèce humaine et le triomphe de la médecine prophylactique a été de trouver un moyen sûr et commode de se mettre à l'abri de cette maladie. Grâce à la vaccine^ la science possède actuellement un procédé certain de conférer l'immunité vis-à-vis de la variole, pourvu toutefois que Ton ait soin de se conformer à quelques précautions, malheureusement trop souvent négligées. De là résulte que la prophylaxie de la variole n'est pas encore actuellement ce qu'elle devrait être dans nos pays et que ce n'est pas une maladie définitivement éteinte. De là ces nombreuses et récentes épidémies qui ont au moins eu ce résultat de faire cesser une sécurité excessive qui conduisait à la négligence ; de là aussi, pour le médecin et pour l'hygiéniste, la nécessité d'être bien familiarisés, d'une part, avec les allures de la maladie varioleuse, d'autre part, avec toutes les conditions que doivent rempUr les mesures prophylactiques pour qu'elles acquièrent toute leur efficacité. L'importance de la question justifie donc pleinement les détails dans lesquels nous allons entrer.

Nous ne discuterons pas la question de l'ancienneté plus ou moins reculée de la variole ; elle ne paraît avoir régné ni chez les Grecs, ni chez les Romains, et ceux qui ont cru en trouver la description dans quelques passages d'Hippocrate et de Galien se sont laissé tromper par de fausses analogies. En revanche, elle semble avoir existé de temps immémorial en Chine et dans les Indes, et, d'après Moore, les annales de ces pays en feraient mention 1200 ans déjà avant Jésus- Christ, Ce fut au vi® siècle de notre ère qu'elle fit son apparition en Europe, importée par les Sarrasins qui la tenaient sans doute eux-mêmes de source égyptienne ou abyssine. La première description où elle soit nettement reconnaissable est due à Grégoire de Tours qui l'observa dans les Gaules et la décrivit sous le nom de lues cum vesicis, imsiula^ pustulœ; il n'a garde de la confondre avec sa contemporaine, la peste, ou morbus inguinarius.

La variole, à partir de ce moment, prit pied définitivement en Europe; les croisades contribuèrent beaucoup à la propager et les médecins arabes, Rhazès entre autres, en donnèrent d'excellentes descriptions et la firent entrer définitivement dans le cadre nosologique ; ils s'appliquèrent en outre à distinguer celle grande maladie éruplive (morbus, maladie par excellence) de la rougeole et de la scarlatine, auxquelles ils n'attribuèrent qu'une importance secondaire {morbilli) \

Une fois implantée à la surface du globe, la variole, dit J. Franck, a causé de plus grands ravages que la peste. Au xvii' siècle et au commencement du xvni% elle avait pris les proportions d'une véritable calamité publique ; toute la descendance directe de Louis XIV (un enfant de cinq ans, plus tard Louis XV, excepté) y succomba dans un court espace de temps; et il faut lire les mémoires contemporains, ceux de Saint-Simon par exemple, pour se rendre compte de la terreur qu'inspirait justement cette redoutable maladie. Dans les pays où elle faisait apparition pour la première fois et qui étaient vierges jusque-là d'infection variolique, ses ravages étaient grands encore. Lorsque la variole fut importée au Mexique par les compagnons de Narvaez, il mourut 3 millions et demi d'habitants! et il en périt encore 800 000 dans une autre épidémie qui eut lieu quelque temps après. Plus que les cruautés des Espagnols et de l'Inquisition, plus que l'eau-de-vie et l'invasion anglosaxonne, la variole a contribué à la destruction des populations indigènes des deux Amériques. Un rapide coup d'œil jeté sur l'étiologie et le mode de propagation de la petite vérole est indispensable pour la connaissance exacte de la nature de cette maladie et des moyens prophylactiques dont on dispose contre elle.

. Éiiologie de la vainole. — Jamais, dans les conditions actuelles, la variole n'apparaît spontanément. Elle naît toujours par contagion, c'est-à-dire que pour qu'un sujet sain soit atteint de variole, il faut toujours qu'il soit mis en contact avec un principe virulent provenant d'un individu atteint de cette maladie. L'histoire de la variole en Australie est, à ce point de vue, tout à fait démonstrative. La variole y était inconnue avant l'arrivée des blancs. Elle éclate dans les tribus entourant Port-Jackson quinze mois après sa fondation, apportée par un navire. Le tiers ou la moitié des indigènes succomba à cette épidémie. Depuis, la variole en Austrahe n'a jamais paru qu'après l'arrivée de passagers contaminés au cours de la traversée et il a été possible, dans les dernières années, d'empêcher de nouvelles introductions du fléau, grâce à des mesures quarantenaires. La contagion s'effectue par voie immédiate ou médiate : immédiatement, par le contact direct de la peau et des muqueuses ; médiatement, par l'intermédiaire de l'air qui environne le variolifère, par le séjour plus ou moins prolongé dans la pièce où il réside, par le contact d'objets sur lesquels le contage s'est fixé (vêtements, ustensiles, etc.). Des personnes saines et à l'abri de la variole peuvent en transporter le germe sur leurs vêtements et le transmettre à des sujets prédisposés.

La variole est contagieuse à toutes les périodes de son évolution ; cependant elle l'est surtout au stade d'éruption, lors de l'éclosion et au début de la dessiccation de l'exanthème. Elle continue à le demeurer en plein stade de dessiccation, et c'est

1. Voici, d'après Hirsch, l'époque d'apparition de la variole dans différentes contrées : France, 580; Angleterre, xii'' siècle; Islande, 1241; Allemagne, 1493; Amérique, 1500; Danemark, 1527; Suède, 1578; Groenland, 1733; Kamtchatka, 1767.

même en faisant priser la poussière des croûtes varioleuses que les Chinois avaient pris Fhabitude d'inoculer la maladie.

Les linges souillés par le pus des variole ux conservent longtemps le pouvoir infectant. La fréquence, bien connue autrefois, de la variole chez les chiffonniers tenait certainement à ce mode d'infection, qui a provoqué aussi un nombre assez élevé d'épidémies de variole chez les ouvriers maniant les chiffons dans les papeteries.

On ignore si l'inoculation des produits de sécrétions physiologiques, du lait, de la salive, de l'urine, est capable de transmettre la petite vérole, comme le fait le liquide des pustules; les tentatives instituées dans cette direction ont toujours échoué; cependant, d'après Osiander et Zûlzer \ le sang des varioleux inoculé à un sujet sain lui transmettrait la maladie. De toutes façons, il est bien démontré, par de nombreuses observations, que la variole se transmet de. la mère au fœtus, chez lequel elle évolue à peu près comme elle le fait pendant la vie extra-utérine; et l'on ne voit guère que le sang maternel qui, dans ce cas spécial, ait pu servir de véhicule au contage.

L'agent contagieux^ quand il se propage par la voie aérienne, est probablement contenu dans des particules très fines, provenant des produits de sécrétion de l'éruption et tenues en suspension dans l'air. Le contage varioleux semble assez pesant et ne paraît pas pouvoir être transporté par l'air à une assez grande dislance. En dépit de nombreuses recherches, on ne connaît pas encore le parasite de la variole. Les cocci colorés par Weigert, cultivés par Guttmann, Garré, Buist, Hlava, Le Dantec sont des staphylocoques ou streptocoques qui jouent un rôle important dans la symptomatoiogie, mais ne représentent pas l'agent de la maladie. Celui-ci appartient peut-être à la classe des protozoaires, comme l'admettent Van der Loff, Pfeiffer, Roger et Weil. Guarneri, inoculant sur la cornée des lapins, la sérosité variolique a vu se développer de petites vésicules durant une dizaine de jours. Au niveau de ces vésicules, les cellules de la cornée sont envahies par de petits organismes arrondis, auxquels il a donné le nom de cytorrictes variolœ. Monti, Ruffer, Copeman, Pfeiffer ont vérifié les assertions de Guarneri.

Le virus varioleux est très tenace et peut rester longtemps fixé à des objets inertes (murs d'une maison, meubles, vêtements, instruments) sans rien perdre de sa puissance. De là aussi l'extrême ténacité de la maladie qui, malgré l'énergie des moyens préventifs, s'éternise parmi nous et existe toujours dans les villes, du moins à l'état sporadique.

L'infection s'opère probablement par la voie respiratoire ; il est douteux que le poison puisse être absorbé par la voie digestive ; cependant Camper prétend avoir observé un cas de variole grave à la suite de l'ingestion par la bouche de pus varioleux, et c'est de cette façon, paraît-il, que l'inoculation se pratiquait autrefois dans l'Inde. Il n'est pas probable que l'agent virulent puisse être absorbé par la peau intacte.

L'incubation de la variole est en moyenne de 12 jours.

Aucun âge, aucune race^, aucun cHmat, ne sont à l'abri de la contagion de la variole; l'enfant dans le sein de sa mère y est sujet aussi bien que le vieillard arrivé

1. Cités par Gursclimann, art. Variole, in Ziemssens Handbuch, t. II, 2" partie, p. 311. Klebs, Der Micrococcus der Variola und Vaccine {Archiv fur experim. Pathologie, 1879, Bd. X, p. 222).

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