PREMIERE PARTIE
L'hygiène, dans la large et compréhensive acception du mot, comporte l'étude de toutes les conditions qui assurent la prospérité de l'individu et de l'espèce, qui les améliorent moralement et physiquement, en un mot qui favorisent et activent leur évolution. Ainsi comprise, cette étude ne saurait être renfermée, comme plusieurs auteurs le pensent, dans les bornes étroites de la prophylaxie des maladies. Conserver la santé de l'individu, prévenir la maladie, et retarder l'instant de la mort, n'est qu'une partie de la tâche que doit se proposer l'hygiéniste. Son but doit être plus élevé et son programme doit se confondre avec celui qui résume toutes les aspirations de l'humanité, toutes ses tendances vers un perfectionnement continu et indéfini, et qui se formule par un seul mot : le progrès.
Telle est, à notre sens, la véritable portée de l'hygiène; tout ce qui intéresse l'histoire de l'humanité est de son ressort; elle ne doit pas puiser ses enseignements seulement dans la connaissance des conditions physiques et physiologiques de l'existence ; l'attention de l'hygiéniste ne doit pas se borner à l'homme contemporain et au compatriote ; l'évolution de l'homme dans la succession des temps et dans la variété des milieux et des chmats est un objet d'étude tout aussi instructif, et ce n'est que par l'étude des étapes successives parcourues par l'humanité qu'il est possible de dégager quelques-unes des lois qui ont présidé à son évolution et qui contribueront à l'assurer dans l'avenir.
D'où est venue l'humanité? comment se sont formées les diverses races qui la composent? comment se sont groupés les peuples actuels, et quelles sont les condi-
lions qui expliquent la suprématie et la marche envahissante des uns, l'infériorité et le refoulement graduel des autres? Telles sont les graves questions qui se dressent au seuil de toute étude ayant l'homme pour objet. Problèmes redoutables entre tous, non seulement par les obscurités inhérentes au sujet, mais surtout par les discussions de principe et les conflits ardents qu'ils soulèvent.
Cependant, de toutes parts, on s'est mis à la tâche avec une merveilleuse ardeur, et le problème des origines de l'homme a été abordé, de tous les côtés à la fois, par toutes les branches de nos connaissances. L'histoire écrite, la géologie, l'archéologie, la paléontologie, l'ethnologie, la linguistique, tout a été mis à contribution, et la science de l'homme, ainsi comprise, quoique née d'hier, n'en constitue pas moins l'un des plus beaux titres de gloire de l'époque contemporaine. Bien des solutions manquent, une foule d'inconnues subsistent, mais les jalons sont posés, la voie est tracée, et telle est l'importance des données déjà établies, qu'il n'est plus permis, même dans un ouvrage de la nature de celui-ci, de passer sous silence les notions fondamentales désormais acquises à la science.
Dans toutes les cosmogonies, le problème des origines de l'homme est posé nettement et nettement résolu par la création d'un couple humain primitif et unique d'où dérivent tous les hommes ; elles ne diffèrent en cela que pour la date plus ou moins reculée assignée à cette création. Cette doctrine qui fait descendre tous les hommes, sans distinction de race, d'un seul et même couple, a été soutenue par toute une école de naturalistes, notamment par Cuvier et par Flourens. Pour ces savants, l'homme constituerait non pas un genre, mais une espèce unique, dont les races ne seraient que des variétés, espèce immuable dans ses caractères fondamentaux, et prouvant son unité spécifique par la fécondité ilhmitée du métissage entre les différentes races. L'action prolongée des miUeux différents, l'adaptation de l'homme à ces milieux et les croisements suffiraient pour rendre compte des déviations qu'offrent les diverses branches de la famille humaine, et pour expliquer la formation et la conservation des races. (De Quatrefages.)
C'est là la doctrine monogéniste qui a longtemps régné sans conteste, grâce au grand nom de son plus ardent défenseur, Cuvier. Elle se rattachait au dogme fondamental qu'il cherchait à faire prévaloir en biologie, celui de la permanence et de la fixité immuables des espèces.
Sans oser attaquer ce dogme, un certain nombre d'observateurs, se basant sur les différences profondes et radicales qui existent entre les diverses races, admirent la pluralité spécifique de l'homme et la multiplicité originelle des divers groupes humains; ce sont là les polygénistes. En effet, le critérium décisif, constamment invoqué par les monogénistes, la fécondité ilhmitée des produits de métissage, ne peut s'appliquer à tous les croisements entre les races humaines, ainsi que cela ressort notamment des recherches de Broca et de Périer sur Vhybridité. Du reste, monogénistes aussi bien que polygénistes admettaient comme un axiome la notion de rimmuabihté de l'espèce % telle que la concevait Cuvier.
Mais toute une école a surgi, dont Lamarck, Etienne Geoffroy-Saint-Hilaire et Darwin sont les plus illustres représentants, et dont les travaux ne tendent à rien
1. Un grand nombre de naturalistes et d'anthropologues concilient aujourd'hui le polygénisme avec le transformisme. Voy. Hovelacque et Hervé, Prem d'Anthropologie, p. 201; A. de Quatrefages, art. Espèce humaine, du Dict. cncycl. des sciences méd.
moins qu'à renverser cette notion de l'espèce, base immuable de la biologie, comme la comprenait Guvier. Lamarck, le premier, a formulé le principe de la modification organique par la fonction, et a montré les conséquences incalculables qui en peuvent découler. Darwin alla plus loin et chercha à établir que la conception de l'espèce, selon la formule de Guvier, n'est qu'une vue de l'esprit; que l'espèce, loin d'avoir pour attributs la pérennité et l'immuabilité, est au contraire éminemment transitoire, qu'elle se fait et se défait par la reproduction sélective de la variété. Loin de proclamer la perpétuité et l'invariabilité de l'espèce, la science moderne en accepte au contraire la mutabilité morphologique indéfinie par des différenciations et des modifications d'abord insensibles, mais bientôt énormes, et dont certains des procédés ^ ont été mis en lumière avec une grande netteté par Darwin.
Parmi ces procédés, le premier et le plus important est la sélection naturelle, qui assure la prédominance et le triomphe des individus et des races les mieux doués et les mieux adaptés aux temps et aux miUeux, les êtres inférieurs en étant réduits à céder la place ou à disparaître. Elle a pour cause la concurrence pour la vie, lutte que se livrent, pour assurer leur existence, tant individuelle que spécifique, tous les êtres placés dans les mêmes conditions.
Outre cette première sélection, il en est une autre, la sélection sexuelle, comme l'appelle Darwin ; ici il s'agit du succès que les individus les mieux doués remportent sur les autres de même sexe, relativement à la propagation de l'espèce; c'est là un nouveau triage, qui rend le fait de la reproduction de l'individu un droit souvent acquis au prix de quahtés qui se transmettent à la progéniture par suite même de cette sélection. Par la répéfition du triage, ces qualités s'accusent et s'exagèrent de plus en plus, au point de constituer des variétés qui s'écartent progressivement du type primitif, pour constituer définitivement un type nouveau.
L'étude de ce qui se passe encore actuellement sous nos yeux, chez les animaux, a permis de dégager ces lois qui, tout porte à le croire, s'appliquaient, dans le principe, à l'homme lui-même ou plutôt à ses ancêtres immédiats ^. C'est là, en substance, la fameuse théorie du transformisme qui, poussée à l'extrême, ne tendrait à rien moins qu'à faire dériver toutes les espèces actuellement vivantes, ainsi que toutes celles qui ont été détruites et que la paléontologie nous révèle, d'un organisme élémentaire primitif.
Ces spéculations, si hardies et si ingénieuses qu'elles soient, n'ont rien à voir avec notre sujet, non plus que l'opinion qui fait descendre le genre homme d'une ou de plusieurs formes anthropoïdes.
Mais, sans accepter toutes ces déductions encore discutées, il faut bien reconnaître que la théorie du transformisme, et les lois de la sélection qu'elle proclame, sont une véritable conquête de la biologie, et que ces mêmes lois s'appliquent aussi à l'histoire actuelle de l'humanité dont elles expliquent l'évolution graduelle et dont elles consacrent, en quelque sorte, la tendance instinctive et irrésistible vers le progrès. Loin donc de constituer une doctrine humiliante, cette théorie affirme au
1. Voir J.-L. de Lanessan, Le Transformisme, Paris, 1883; — A. de Quatrefages, Les Émules de Darwin, 2 voL, Alcan, 1894,
2. Cf. A. de Quatrefages, op. cit., I, p. 73-78, et les Essais de Wallace sur la sélection naturelle.
4 DE l'homme considéré EN GÉNÉRAL
contraire la supériorité et l'excellence de l'homme, en montrant par mille preuves qu'il n'est devenu ce qu'il est que par une lutte incessante, et que ce n'est qu'au prix de semblables combats qu'il maintiendra et accroîtra l'héritage transmis par ses ancêtres. C'est là une vérité que l'étude de l'histoire de l'homme, que nous allons maintenant esquisser, mettra dans tout son jour.
L'espèce humaine a une existence beaucoup plus reculée que celle qu'on était convenu de lui assigner. Cuvier, constatant que les dépôts antérieurs à « la dernière catastrophe » ne renfermaient point de restes humains, ne faisait pas remonter
PÉRIODEPALÉOLITHIQUE
l'origine de l'homme au delà de la période géologique actuelle ; mais la science contemporaine a pu exhumer des produits de l'industrie primitive et des ossements qui reculent singulièrement cette chronologie originelle de l'homme. Notre espèce a déjà existé lors de la période quaternaire la plus ancienne {époque chelUenne), et même dès l'âge tertiaire pliocène, ainsi que l'a établi l'exploration de la ballastière de Tilloux et des alluvions stratifiées du Champ de Mars d'Abbeville ; elle a été contemporaine des grandes espèces fossiles aujourd'hui éteintes qui, à cette époque, couvraient la surface du globe. Cette humanité antérieure à l'humanité actuelle avait son industrie, primitive sans doute et grossière, mais qui, dans tous les pays et sur tous les continents, présente des caractères pour ainsi dire identiques, et a passé par les mêmes phases de perfectionnements graduels.
Ces vestiges sont aujourd'hui étudiés et classés avec le plus grand soin. Les premiers produits et les plus rudimentaires de cette industrie consistent en pierres taillées en forme de haches, de pointes, de racloirs, de couteaux, etc. (fig. 1, 2
et 3). A cette période, dite paléolithique^ en succède une autre, où le travail se perfectionne, où la hache grossière des premiers âges s'aiguise et se polit. C'est l'âge de la pierre polie ou période néolithique (fig. 4, 5, 6). A la fin de la première période, d'autres besoins et d'autres aptitudes se révèlent ; des tentatives de