Traité d'hygiène industrielle à l'usage des médecins et des membres des conseils d'hygiène
LIBRAIRE DE L’ACADÉMIE DE MÉDECINE •120, boulevard Saint-Germain, en face de l'Ecole de Médecine
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PREFACE
L’hygiène industrielle n’occupe pas parmi les moyens d’investigation clinique le rang auquel elle a droit. En général, on se borne à tenir compte des professions dans les cas d’intoxications saturnine et mercurielle, et encore parce que ces genres d’empoisonnement sont devenus partie intégrante des programmes des cours de pathologie. Mais ce ne sont pas là les seuls genres d’intoxication d’origine industrielle. Ils sont, au contraire, très nombreux et très variés, ceux qu’engendre l’activité professionnelle, et ils restent pour la plupart méconnus; aussi se perpétuent-ils, minent-ils de plus en plus l’économie malgré tous les traitements, qui ne sauraient remplacer ici la suppression ou l’atténuation de la cause.
Que de troubles nerveux entés sur une anémie profonde, qui sont dus exclusivement aux poussières, aux gaz et vapeurs qui saturent l’atmosphère de certains ateliers, notamment à l’oxyde de carbone, l’acide sulfhydrique, etc.
Que de déformations, que de troubles dans les appareils locomoteur, pulmonaire et digestif, qui sont l’œuvre exclusive des altitudes et des mouvements exigés par la main-d’œuvre et qui défient la thérapeutique et l’intervention chirurgicale tant que les conditions du travail ne sont point améliorées !
En négligeant ce point de vue étiologique, on s’expose même à de véritables errreurs de diagnostic.
A chaque instant, le médecin trouve dans l'exercice de sa profession l’occasion d’appliquer les notions d’hygiène industrielle ou de regretter de ne point les posséder.
Ces notions sont, a fortiori, indispensables pour les membres des conseils d’hygiène qui, du reste, appartiennent pour la plupart au corps médical, car c’est sur ce terrain spécial que se meuvent leurs attributions. 11 ne peut plus s’établir en France une industrie, quelle qu’elle soit, sans une autorisation préfec-
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lorale, qui n'est accordée ou refusée qu’aprés une enquête de commodo et incommoda , confiée aux soins des municipalités, et après avis motivé des conseils d’hygiène. Sans doute le préfet a toujours le droit de statuer en toute liberté, mais il est bien rare qu’il ne se range pas aux conclusions du conseil dont il respecte la compétence.
La législation n’impose toutefois aux conseils d’hygiène qu’une seule mission, qui est de sauvegarder la sécurité et la salubrité publique. Elle ne leur crée aucune préoccupation en ce qui concerne l’hygiène des ouvriers. Rigoureusement ils peuvent donc se désintéresser d’un grand nombre de questions relevant de l’hygiène industrielle conçue dans sa plus large acception. Mais ils assumeraient une bien grande responsabilité morale, ils seraient même coupables, vis-à-vis de la société, s’ils ne profitaient pas, pour améliorer la situation des travailleurs, du droit qui leur est laissé d’introduire dans les conclusions de leurs rapports des conditions de détail capables d’atteindre ce but. Il y a là pour eux non seulement une question d’humanité et de devoir de conscience, mais une question sociale et mèmè politique.
Les aspirations de la classe ouvrière, qui sont devenues aujourd’hui des exigences impérieuses, sont nées sous l’influence de différentes causes, parmi lesquelles les souffrances professionnelles pèsent autant ou plus que celles de la misère.
Les misères physiologique et pathologique sont les plus mauvaises conseillères des masses ouvrières, d’autant plus que trop souvent elles vont chercher l’oubli de leur souffrance dans la consommation si pernicieuse de l’absinthe et de l’eau-de-vie de grains. Elles n’y trouvent qu’une nouvelle cause de dégradation morale, d’impulsions criminelles et de tendances anarchiques ou révolutionnaires.
Si la mission officielle des conseils d’hygiène les renferme dans la question un peu trop patricienne de la tranquillité, des voisins, ils en ont une officieuse, peut-être plus élevée, qui est de sauvegarder la société en préservant la classe ouvrière des causes de déchéance. C’est d’ailleurs faire œuvre de sécurité publique et œuvre de bonne économie politique.
Pour que la connaissance de l’hygiène industrielle devienne, entre les mains du médecin et du membre des conseils d’hygiène, une arme réellement efficace, il faut que l’un et l’autre possèdent à la fois des données cliniques et des données de technique industrielle. Il n’est nullement besoin d’insister sur la nécessité des premières pour le praticien, puisqu’il doit toujours connaître à fond l’appareil symptomatique qu’il est appelé à combattre. De leur côté, les conseils d’hygiène ne sauraient dans les enquêtes
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qu’ils sont chargés de faire, rester complètement privés de documents d’ordre pathologique, surtout s’ils veulent étendre leur sollicitude à l’hygiène des ouvriers. Il ne faut pas compter pouvoir être renseigné sur place au sujet des troubles morbides éprouvés' par les ouvriers. Les patrons et les contremaîtres sont naturellement portés à faire le silence sur celte question. Ils en arrivent même à se persuader que leur industrie est toujours à peu près innocente. Quant aux ouvriers, ils sont dans 1 industrie ce qu’ils sont partout. La crainte d’ètre mal notés près des maîtres et plus encore des plaisanteries de leurs camarades, développe en eux un sot respect humain qui les empêche d’avouer leurs malaises. Ils en arrivent même à des actes de forfanterie. 11 est donc indispensable que la commission d’enquête arrive sur place avec une connaissance parfaite de la clinique particulière à chaque industrie.
D’autre part, comment pouvoir apprécier les inconvénients d’une industrie dont on ne connaît pas la théorie et d’une usine dont on ignore le mode de fonctionnement?
Pour juger de l’influence qu’une usine peut exercer sur la salubrité publique et surtout pour indiquer les conditions capables d’atténuer ce que cette influence peut avoir de fâcheux, il faut absolument que le rapporteur tienne compte des difficultés et des besoins industriels, qu’il ait des notions exactes sur la théorie des opérations, sur la structure et le mécanisme des appareils et des machines. Il y a plus, il faut qu’il soit au courant des perfectionnements mis déjà en pratique ailleurs, ou même simplement proposés. En un mot, il faut qu'il ait une certaine éducation industrielle.
Sans initiation préalable, le délégué des conseils d’hygiène manque tout à fait d’autorité. 11 est reçu avec courtoisie, mais il n’a au fond aucun prestige aux yeux des ouvriers et des patrons. Aussi l’industriel en est-il venu à ne voir dans ces enquêtes qu’une simple formalité, dont il lui est toujours facile d’éluder les conséquences. L’enquête des ingénieurs en ce qui concerne les machines à vapeur reste seule sérieuse et fructueuse, tout justement parce que l’industriel reconnaît que ces hommes spéciaux parlent avec pleine connaissance du sujet.
Le délégué sait sans doute toujours assez de chimie et de physique pour s’initier aux faits principaux du fonctionnement de l’usine qu'il est en train d’étudier en vue d’un rapport. Mais encore est-il obligé de demander des renseignements, qui ne lui sont pas toujours donnés avec une impartialité parfaite. En outre, il est obligé de se livrer à un travail long et pénible dont les éléments se trouventnoyés dans des publications trop techniques et trop détaillées.
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Ce sera donc pour lui une utile ressource de trouver, réunis et condensés sous un petit volume, tous les documents qui peuvent lui être nécessaires ou même simplement utiles. Cette ressource lui devient même indispensable s’il tient à faire rendre à sa mission tout ce qu’elle est susceptible de rendre et à étendre son action bienfaisante, c’est-à-dire être à même de donner une direction plus hygiénique aux procédés employés. Pour cela il ne suffit plus de voir et d’interroger. 11 faut être au courant des progrès des procédés chimiques et mécaniques.
Pour le praticien, ces mêmes connaissances techniques peuvent souvent lui donner la clef de la pathogénie des accidents qu’il observe. S’il est médecin d’une usine, elles peuvent agrandir considérablement sa sphère d’action. Ses rapports intimes et journaliers avec le haut personnel de la maison lui donnent des chances d’être plus écouté qu’un délégué de passage. S’il arrive là muni des données nécessaires pour entrevoir les avantages qu’il y aurait à substituer tel procédé à tel autre, ou une machine quelconque à la main-d’œuvre, que d’existences il peut sauver, que de familles il peut arracher à la misère.
11 importe toutefois que cette instruction technique reste dans les limites du strict nécessaire et quelle ne porte d’une manière complète que sur les points qui ont un véritable intérêt hygiénique. Aussi ne décrirons-nous, et toujours sommairement, que les machines qui constituent un progrès pour l’hygiène, laissant de côté tout ce qui est simplement un perfectionnement industriel.
Nous multiplierons le plus possible les figures, parce que dans une œuvre d’initiation, on gagne toujours beaucoup à parler aux yeux.
Nous nous montrerons, au contraire, très sobre en ce qui concerne la législation industrielle. Ce qui fait que l’étude de l'hygiène industrielle entre difficilement dans les mœurs des étudiants, c’est la répulsion que leur inspire la gangue législative au milieu de laquelle elle se trouve un peu noyée dans les traités publiés jusqu’alors. Il nous a paru préférable, au lieu de reproduire in extenso les textes de lois et de règlements dont l’industrie a été l’objet, d’en faire saillir simplement l’esprit sous une forme moins sévère et plus brève.
Les excellents livres de MM. Freycinet, Layet, Napias, Proust et Yernois, ont singulièrement favorisé ma tâche. Qu’ils n’accusent, pour les nombreux emprunts que j’ai dû leur faire, que la perfection avec laquelle ils ont traité certains sujets, ce qui ne permet plus d’innover qu’au prix d’une infériorité inévitable.