PAPETERIES
Sommaire technique. — L'opération tout à fait initiale est celle du triage des chiffons emmagasinés. Tous les chiffons n'étant pas susceptibles de fournir de la Aid ù papier, et Lous ne pouvant pas donner la mûme qualité de papier, il est indispensable de faire un choix et d'établir des catégories, Ce sont en général des femmes et des enfants qui sont chargés de ce triage.
Ce sont aussi des ouvrières qui sont chargées de la seconde opération dite : délissage et rompage. Elles sont devant des faux fixes faisant glisser sur le tranchant la pièce de chiffon qu'elles tendent avec deux mains, Dans ce mouvement, elles détachent rapidement les boutons des agrafes, rompent les coutures qui abimeraient les machines et feraient des plis dans le papier, et elles découpent les pièces en morceaux de dimensions à peu près égales, Les faux sont disposées sur un établi à grillage, à travers loquel tombent toutes les poussières el corps étrangers qui se détachent,
Après le rompage, les pièces renferment encore hoaucoup de poussières dont il faut les débarrasser par un 4/wtage.
Elles sont ensuite soumises à deux /essivages, l'un à la soude, qui enlèveles matières grasses, l'autreàla chaux, qui décolore le tissu. Tous deux doivent être faits à chaud,
Vient ensuite le reénçage à l'eau chauflée à 60° pour dépouiller le tissu des deux lessives qui l'imprègnent,
Puis, le défilage, qui doit réduire les morceaux en fils qui sont recueillis dans de l’eau.
Les fils sont soumis à l'égouttage où au pressurage, pour les débarrasser de la plus grande partie de l'eau qui leur sert de bain. Il en résulte une bouillie qu'on nomme demripüäte.
La demti-pâte est soumise à un nouveau blanchiment qui se fait à l’aide du chlore soit gazeux, soit liquide, Dans le premier cas, la demi-pâte est placée dans une tourie dont la tubulure communique avee une cornue éontenant du manganèse, de l'acide chlorhydrique et de l'eau. Dans le second cas, la demi-pâte est plongée dans un bain de chlorure de chaux.
Le blanchiment est suivi de la neutralisation, qui a pour but de neutraliser le chlore par du sulfate de soude,
Le triturage transforme ensuite la demi-pàle en pâte, c'est-à-dire en une masse plus homogène et plus consistante qui, dans le langage des ateliers, est appelé ra//iné el qui est prète à ètre transformé en papier.
Cette transformation en papier peut se faire suivant deux procédés :
1° Le procédé ancien ou à la main. L'ouvrier plonge dans la pâte un châssis métallique en treillage qui se charge d'une couche. Il imprime au châssis un mouvement de va-etvient qui égalise la couche. Il laisse égoutter, La pâte prend plus de consistance. Il la presse entre deux draps de laine, ce 1e la dessèche PRE complètement. On a ainsi des feuilles qu'on superpose, qu’on presse de nouveau et qu'on fait sécher au grenier sur des cordes. Après dessiceation, le pa-
pier destiné à l'écriture est collé, c’est-à-dire qu'on plonge les feuilles dans une dissolution faible et tiède de colle de Flandre additionnée d’alun. Après l’encollage on soumet à une presse sèche, on égalise aux ciseaux et on assemble en mains et en rames.
2° Le procédé moderne ou à la mécanique, dans lequel la main-d'œuvre est remplacée par une machine trop compliquée pour être décrite ici dans tous ses détails. Disons seulement qu'on fait tomber la pâte en bouillie laiteuse sur une toile métallique sans fin, qui l’entraîne avec elle, tout en étant agitée d’un mouvement de va-et-vient destiné à égaliser la couche et à produire l’égouttage. La pâte arrive ainsi entre deux cylindres garnis de feutre qui continuent à lui enlever son eau; de là elle subit la pression de deux nouveaux cylindres, et elle vient s’enrouler sur une troisième paire de cylindres qui, étant chauffés, achèvent de la sécher et de polir la couche. La pâte sort de là en véritable feuille de papier qu’une autre machine divise en morceaux dans les proportions voulues.
Depuis un certain nombres d'années on associe souvent à une petite quantité de chiffons de la paille, particulièrement de la paille de seigle. Celle-ci est coupée au hache-paille, blutée au tarare pour la débarrasser des nœuds, des graines et des poussières, écrasée sous un petit laminoir, trempée, pendant quinze heures, à chaud et avec pression dans une lessive de soude concentrée, plusieurs fois soumise à de la vapeur d’eau et une solution étendue de soude, alternativement pressée de nouveau énergiquement au laminoir, trempée dans l’eau chaude, effilée mécaniquement comme les chiffons, blanchie au chlorure de chaux, lavée et mise en pâte qui est enfin traitée comme la pâte de chiffons.
On agit de même avec le maïs en Autriche, avec l’alfa en Angleterre. |
Enfin on tend de plus en plus à employer aujourd’hui le bois, particulièrement le tremble, le peuplier, le tilleul, le sapin blanc, le pin d’Ecosse. Les rondins sont d’abord sciés, fendus en petites büchettes et dépouillés de leur écorce. Ils
sont ensuite livrés à une machine dite défibreur, qui désagrège les fibres. C’est une meule verticale contre laquelle un mécanisme paticulier pousse régulièrement les büùchettes en les comprimant. Un filet d’eau entretient une humidité convenable.
Il en résulte une sorte de râpage qui détache les fibres, les émiette et les transforme en une pulpe qu’on tamise et qui n’a plus qu’à être traitée comme la pâte raffinée de chiffons.
Hygiénologie. — Comme toutes les usines mettant en jeu la vapeur et de nombreuses machines, les papeteries apportent avec elles les inconvénients de la fumée et du bruit. Mais c’est là un fait secondaire à côté des dangers qu'elles peuvent créer par leurs eaux résiduaires. Celles-ci
sont toujours surchargées de matières organiques déjà en fermentation et répandent ainsi sur le sol et dans les cours d’eau des éléments fébrigènes: La soude et la chaux des lessives y rencontrant des sulfates peuvent dégager de l'acide sulfhydrique et engendrer des odeurs très désagréables. Enfin elles communiquent aux ruisseaux un aspect savonneux qui empèche les bestiaux de s’y abreuver. Les résultats déjà considérables avec l'emploi des chiffons le sont encore plus avec la paille.
Les premières opérations, c’est-à-dire le triage, le délissage, le découpage, le blutage, donnent lieu à un dégagement considérable de poussières qui, comme toujours, déterminent chez les ouvriers des conjonctivites, des blépharites, des furoncles, diverses autres affections cutanées, des angines et des bronchites catarrhales.
En Autriche (1) on a observé dans les papeteries u un état pathologique qu’on a appelé la maladie des chiffons. Elle débute par de la faiblesse, de l’anorexie, de l’insomnie, des vomissements, de la pesanteur à l’épigastre. Dès le deuxième ou le troisième jour il survient de la cyanose des Ièvres, des joues, des ongles; des sueurs froides, de l’œdème
(1) Revue d'hygiène 1879, p. 1.
des poumons, On ne constate rien du côté du cerveau, mais cela peut aboutir à la mort, On a compté quatorze décès dans uné année el dans une seule usine, La maladie ne frappe que les femmes occupées à trier les chiffons blancs. Elle est rare chez celles qui trient les chiffons de couleur,
Mais il est un danger beaucoup plus grave, longtemps méconnu et dont les études éliologiques modernes ont démoutré l'existence et la fréquence, C'est que, comme les chiffons proviennent souvent d'individus morts d'affections contagieuses, ils transmettent celles-ci avec la plus grande facilité aux ouvriers qui les manipulent, [est parfaitement élabli que les chiffons sont souvent un agent de propagation de la variole, d'autant plus que les papeteries sont surtout alimentées par des chiffons provenant des pays musulmans où la petite vérole est en permanence, Les ouvriers atteints deviennent à leur tour une source d'infection pour tout une région, de sorte que Le danger professionnel devient bien- Lôt une calamité publique,
L'atelier où se fait le lossivage est toujours sursaturé d'une vapeur chaude, parfois caustique, Les sueurs profuses qui couvrent le corps des ouvriers les épuisent sans pouvoir servir à les rafraîchir, puisqu'elles ne peuvent pas s'évaporer dans ce milieu déjà saturé, De à des malæises considérables et une débilitalion rapide que viennent bien- Lôt aggraver des troubles digestifs.
Les chaudières de lessivage font souvent explosion, et le traumatisme se complique de brûlures rendues plus graves par la présence du caustique,
Les ouvriers employés au blanchiment souffrent davanlage encore, parce qu'ils inhalent de grandes quantités de chlore qui irrite les bronches ot peut mème déterminer des crachements de sang,
Dans l'atelier de collage, il se dégage beaucoup d'acide carbonique, Aussi les ouvriers sont-ils souvent atteints de céphalalgié et de troubles des sens,
Enfin les plicuses, dont les mains frottent constamment sur le papier ont fréquemment de la dermite professionnelle
ou tout au moins de l'hyperesthésie de la peau de ces extrémités.
Toute papeterie doit ètre mise en demeure de ne laisser sortir de l'usine les eaux résiduaires qu'après leur 6puration. Deux procédés peuvent être suivis : celui de la A/traton et celui de la régénération de l'alcali.
Dans le premier les eaux des divers ateliers et opérations doivent ètre amenées à travers des caniveaux souterrains dans une grande caisse où elles sont brassées avee de la chaux par un agitateur mécanique et d'où elles s'écoulent par des trous multiples dans une série de bassins de décantation. Elles déposent dans ceux-ci toutes les matières qu'elles tiennent en suspension. En sortant du dernier bassin elles sont obligées de traverser un large filtre de mâchefer ou de gravier, après quoi elles sont abandonnées au cours d’eau le plus voisin. Quant aux dépôts des bassins, ils sont employés comme engrais. Le moyen n'est point parfait, mais dans ces conditions la contamination des cours d’eau se trouve très diminuée et peut être acceptée.
Au fond, le second procédé ne dispense pas complètement du premier, car il s'adresse aux eaux de lessives et a pour but de retirer la soude déjà employée, pour qu'elle puisse servir à nouveau. Il intéresse donc encore plus léconomie industrielle que l'hygiène, quoique la présence d’une grande quantité d’alcali dans les rivières tue le poisson etrende leurs eaux impotables pour le bétail, Le moyen le plus rationnel pour retirer la soude parait être, jusqu'à présent, d’évaporer les lessives dans des générateurs qui permettraient d'utiliser la force motrice de la vapeur produite, et de compenser ainsi la dépense de combustible. Malheureusement les premiers essais tentés dans ce sens ont donné lieu à une explosion terrible et peu encourageante. Comme d'autre part la régénération de la soude par simple évaporation ne couvrirait peut-être pas les frais de chauffage des chaudières, on est en droit de regarder la question comme n'étant encore qu'à l'étude.
Les effets mécaniques des poussières doivent ètre atté-
nués non pas par une ventilation générale qui ne fait qu’agiter les particules en suspension, mais par l’usage d’établis à aspiration, comme celui représenté dans les Généralités, page 40. Dans le blutage le danger peut mème être écarté tout à fait par l’emploi de blutoirs mécaniques entourés d’une enveloppe hémétique. Il en est de même pour le découpage qui peut aussi être réalisé par une machine.
La nécessité de désinfecter les chiffons avant le triage doit être posée en principe désormais. Malgré les ménagements dont on croit devoir entourer une industrie qui est un peu en souffrance, je serais d'avis de rendre même cette désinfection obligatoire. Ce serait le plus sûr moyen de faire éclore une solution pratique, satisfaisant à la fois l'hygiène et l’économie industrielle. Si la construction et l'entretien d’étuves sèches sont réellement trop coûteuses. et si le lavage préalable dans un bain de soude ou de chlorure a réellement l'inconvénient de faire pénétrer les poussières dans le tissu, pourquoi ne ferait-on pas précéder le triage et le découpage par un battage et un blutage mécaniques ? D'ailleurs 1l est probable que l’inconvénient précité a été exagéré par la mauvaise volonté de certains industriels, car le lavage et la désinfection préalables sont mis en pratique dans quelques papeteries qui déclarent n'avoir qu’à s’en louer. Ainsi, d’après Freycinet(1}, chez M. Godin, à Huy (Belgique), on fait d’abord digérer les chiffons dans de l’eau claire pendant un ou deux jours. Onles fait ensuite travailler par une machine effilocheuse dans un lait de chaux. Chez M. Breton, dans l'Isère, on fait bouillir les chiffons dans un lait de chaux mélangée d’un peu de soude: puis on les rince dans une roue et on les fait sécher. Ce n’est qu'après ces opérations préliminaires que se fait le triage.
Mais pour soumettre les chiffons à l’action de ce bain, il faut encore que les ouvriers s’exposent, en démontant les tas de chiffons mis en magasin et en les transportant dans
(1) Traité d'assainissement industriel, p. 139.
les cuves. C’est pourquoi il est nécessaire, à l’exemple de M. Breton encore, d’arroser auparavant le tas avec une solution de chlorure de chaux, à raison de 4 demi-litre par mètre carré de surface pour une épaisseur de 30 centimètres. |
Une mesure plus radicale sera la substitution complète de la paille ou du bois aux chiffons. Comme les eaux résiduaires de la paille engendrent des foyers paludéens, l’hygiène doit faire des vœux pour que désormais le papier ne se fabrique plus qu'avec du bois. On marche du reste aujourd’hui à grands pas dans cette voie qui sera en outre un grand progrès industriel. La Norvège est, à elle seule, assez boisée pour alimenter pendant longtemps toutes les papeteries. Pour diminuer les frais de transport, le bois sera transformé en pâte sur place et livré sous cette forme aux papeteries. Pour éviter la fermentation pendant le transport, 1l suffit d'ajouter un peu de sulfate d’alumine et d’acide oxalique.
Pour le nettoyage mécanique etle blutage, qui désormais ne doivent plus être confiés qu’à des machines, l'hygiène peut laisser le choix entre deux procédés : ou bien la machine nettoyeuse sera placée dans une chambre parfaitement close où les poussières s’accumuleront, et, pour que les ouvriers ne soient jamais forcés d’y pénétrer pour en reürer les chiffons propres, une toile sans fin devra ramener automatiquement ceux-c1 à l'extérieur; ou bien toutes les poussières devront être entraînées dans une fosse éloignée au moyen d’un ventilateur. Ce dernier moyen est encore le meilleur, parce que la ventilation contribue à détacher la poussière des tissus.
Les cuves à lessivage doivent être placées sous des hottes en communication avec des cheminées aspiratrices. she so] de l'atelier doit être parfaitement-dallé.
Pour le blanchiment au chlore, il ne faut autoriser que le procédé Breton ou le procédé Godin: et encore le premier né doit être que toléré, le second répondant seul à toutesles exigences de l'hygiène. Dans le procédé Breton, les caisses
Poincaré. — Hyg. industr. 21
à blanchir sont constituées par des armoires verticales dont la porte peut être parfaitement lutée et qui peut être enlevée en deux parties : l'une supérieure, l’autre inférieure. Quand les chiffons ont été disposés dans l'armoire et que la porte a été lutée, on fait arriver le chlore. On arrête le courant deux jours avant d'ouvrir l’armoire et on ouvre d’abord uniquement le volet supérieur afin que ce qui reste de gaz s'échappe en passant au-dessus de la tête des ouvriers. Dans le procédé Godin, les caisses sont en grès, et sommuniquent d'un côté avec le générateur de chlore, de l'autre avec une cheminée exerçant une aspiration puissante. L'opération terminée, on arrête l’arrivée du chlore, tout en maintenant l'aspiration pendant quelque temps avant l'ouverture de la caisse. Avec ce système, il ya moins de perte de temps, et l'aspiration enlève bien plus complètement le chlore que le dégagement spontané.
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