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LA RATION QUANTITATIVE

L'expérience nous a appris qu'il est plus important encore de rationner le nourrisson élevé artificiellement que celui qui reçoit le sein. L'inanition, lorsque la ration est insuffisante, produit les mêmes effets dans les deux cas, le bébé ne s'accroît pas ou même il dépérit; mais la suralimentation est bien plus dangereuse pour l'enfant au biberon que pour celui qui tète au sein.

Il est en somme peu commun de voir des bébés suralimentés au sein de leur mère, présenter des accidents graves : le plus habituellement, quand ils ont fait une tétée trop copieuse, ils régurgitent le trop plein après quelques minutes, au moment du spasme gastrique qui suit l'ingestion du lait. D'autres fois ils ont des selles multiples, quatre ou cinq par jour, grumeleuses, dans lesquelles on aperçoit des fragments de caséine et de beurre non émulsionnés; parfois même ils présentent de la diarrhée avec flux bilieux. Mais il suffit de limiter les tétées, de les espacer, et quand le lait maternel est bon, les accidents cèdent en quelques jours, et les fonctions digestives se régularisent sans le secours d'aucune médication.

Il n'est pas rare de voir des bébés suralimentés ou par leur mère, ou

(1) Voir pour plus de détails le chapitre de la Mortalité infantile et les tables de M. Diétrich.

plus souvent par leur nourrice, avoir un pannicule adipeux, épais, être mafflus et dépasser notablement le poids normal pour leur âge; ils ont aussi une anticipation de croissance pour la taille. J'ai rencontré des enfants qui, vers l'âge de un an, sont vraiment polysarciques. Cette obésité précoce se voit chez les bébés qui tètent un lait trop gras. J'ai fait analyser le lait d'une femme dont le bébé pesait 22 livres à 10 mois; il contenait 8 % de beurre. Ces faits sont exceptionnels.

La suralimentation des enfants est la cause la plus habituelle des échecs si fréquents de l'allaitement artificiel, surtout dans les premières semaines après la naissance; c'est pourquoi, après avoir procédé au coupage convenable du lait, on ne saurait s'appliquer avec trop de soins à bien régler la ration quantitative ou volumétrique, comme on l'a dit aussi.

Très généralement, les femmes du peuple remplissent le biberon avec du lait qu'elles coupent de moitié d'eau; or, ce lait étant acheté à bas prix chez les épiciers ou les laitiers peut avoir été déjà mouillé.

C'est donc une mixture lactée avec 2 /3 ou 3 /4 d'eau qui est donnée au bébé. Celui-ci buvant au biberon bien plus facilement qu'au sein, puisqu'il n'est pas obligé de faire d'efforts de succion, et que les trous des tétines sont souvent trop larges, absorbe très vite une quantité excessive de liquide. Il distend outre mesure son estomac et celui-ci devient intolérant; il rejette tout ou partie de son contenu. Dans ces circonstances très communes, c'est, on le voit, plutôt une surcharge volumétrique de l'estomac, qu'une vraie suralimentation qui est le point de départ des accidents dyspeptiques.

Lorsque l'estomac est devenu intolérant à la suite de ces surcharges répétées avec du lait plus ou moins coupé, les vomissements se reproduisent à chaque tétée, l'inanition et l'atrophie pondérale en résultent. La croissance staturale due au travail épiphysaire est moins retardée. Il est d'ailleurs difficile de faire la part qui revient à la quantité et à la qualité du lait, dans ces troubles dyspeptiques qu'on peut combattre efficacement, nous le verrons, en graduant les tétées avec du bon lait stérilisé, additionné ou non d'une solution de citrate de soude. Il n'est pas rare que les laits fermentes, adultérés par des conservatifs, maniés par les femmes du peuple, produisent en même temps que l'intolérance gastrique, qui a une origine mécanique, des phénomènes de gastro-entérite; mais, habituellement, les vomissements incoercibles se produisent sans diarrhée. Nous observons aussi les troubles de la suralimentation vraie, dans nos Gouttes de lait, où les mères, malgré nos objurgations, dépassent les doses de lait que nous prescrivons.

Les enfants ont d'abord des déjections multiples ou même une diarrhée légère; les matières sont grises et contiennent du beurre non utilisé.

D'ailleurs, avec le lait stérilisé industriellement, et qui est pur, les accidents de suralimentation sont rarement graves, et les vomissements ne sont pas habituels; les troubles cessent dès qu'on revient à la ration convenable.

On ne saurait trop insister sur la différence fondamentale des conditions mécaniques entre la tétée au sein et la prise de lait au biberon.

Il faut, surtout dans les premières semaines, pour que le lait monte dans les seins, que le bébé fasse un effort de succion plus ou moins prolongé, et de

même quand la tétée s'achève, la sécrétion lactée devenant moins abondante, il y a une sorte de fatit^ue physiologique de l'appareil de la succion qui ne se produit pas avec le biberon; le lait alors arrive presque toujours trop vite dans la bouche, et l'enfant, même après avoir pris une forte ration, n'a pas la sensation d'être repu. Il pousse des cris quand on lui enlève le biberon et cependant il a bien assez pris. Maintes fois je me suis assuré de ce fait sur un enfant dont j'ai surveillé quotidiennement l'élevage artificiel. Il buvait avec gloutonnerie et après avoir vidé la bouteille chargée convenablement pour son âge, il criait comme s'il n'avait pas assez. Son accroissement était par jour de 30 à 40 grammes; il était bien certain que sa ration était suffisante. Presque toujours les enfants boivent trop facilement et trop vite au biberon, et l'on voit combien sont chimériques les craintes des gens du peuple qui s'imaginent que les enfants s'épuisent en tirant sur la tétine.

On ne saurait trop recommander de faire boire lentement les enfants à la bouteille, de tenir la bouteille à la main pendant dix minutes au moins, d'avoir des tétines à trous fins et souvent renouvelées. Le biberon aura été tiédi à 35** ou 40° au bain-marie, ou sera conservé à cette température avec une enveloppe en liège si le bébé boit au dehors.

C'est faute de prendre ces précautions méticuleuses à cause du personnel insuffisant des berceuses, que l'on voit si souvent l'alimentation artificielle échouer dans les crèches et dans les pouponnières. Pour ce qui est des intervalles des tétées et des quantités de lait pour charger le biberon des enfants normaux suivant leur âge, nous allons les fixer avec précision à l'article de la graduation des tétées.

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