LE BIBERON ET LA TÉTINE, LE BIBERON GRADUÉ
L'allaitement direct au pis des animaux est à peu près délaissé aujourd'hui. C'est Parrot qui, il y a une trentaine d'années, fit la dernière tentative dans cette direction, à l'hospice des Enfants-Assistés de Paris; il n'obtint pas de résultats satisfaisants avec les chèvres; mais en mettant directement des nourrisssons atrophiques ou syphilitiques au pis de l'ânesse, il réussit à faire baisser sensiblement leur mortalité. Néanmoins, on a renoncé bien vite à ce mode d'élevage, à cause de sa complication, de la difficulté de se procurer des ânesses en lactation : il n'est pas aussi aisé qu'on le croit de faire prendre à des nourrissons le pis d'animaux qui ne sont pas toujours dociles. (Voir le chapitre de Y Hérédité morbide.)
En somme, pour l'allaitement artificiel, le biberon est l'instrument indispensable et de beaucoup le plus commode; on ne recourt guère au petit pot et à la cuillère que pour les enfants très débiles ou pour les malades auxquels on ne veut faire prendre que de petites quantités de lait bien graduées.
Les accoucheurs français, efTrayés jadis parles ravages du biberon, avaient conseillé de donner le lait au verre. Nous ne saurions approuver cette pratique, qui s'éloigne par trop des conditions de l'absorption du lait pris au sein. L'enfant boit trop vite au verre, son estomac est distendu trop brusquement : les sécrétions buccales n'ont pas le temps de se mêler au lait; la dyspepsie avec vomissement est à craindre dans ces circonstances . D'ailleurs c'était bien plus le contenu que le récipient lui-même qui était dangereux.
Depuis que l'on a reconnu la nécessité de la stérilisation du lait, on s'est at-. taché aussi à simplifier les biberons et les appareils plus ou moins compliqués qu'on y adaptait en guise de tétines. Plus un biberon, plus une tétine seront simples, plus il sera facile de les nettoyer, de les débarrasser des grumeaux de lait qui, s'ils séjournent, ne manqueront pas de fermenter.
L'asepsie des biberons étant le complément indispensable de la stérilisation du lait, il faut donc délaisser tous les anciens appareils plus ou moins ingénieux, imaginés pour régler l'écoulement du lait ou pour éviter aux nourrissons les fatigues d'une succion prolongée.
(1) L'origine du biberon. — Bureau, bibliothécaire de l'Académie de Médecine, a recherché l'origine du biberon et a écrit à la Chronique médicale qu'il n'était pas arrivé à un résultat satisfaisant: « Il est impossible de considérer le GuUus comme \m biberon. Varro, Pline, Juvénal, Auiu-Gellc, ont donné des détails très clairs sur l'usage des guttus : ils n'ont jamais été des biberons, et si Pompéi a offert des guttus, aucun biberon n'a encore été découvert que je sache, dans les fouilles de cette ville. En revanche, les biberons sont fréquents dans les cimetières francs, gallo-romains et romains de la Gaule. On les a toujours rencontrés dans les tombes renfermant des ossements de tout petits enfants, et l'abbé Cochet en donne un certain nombre dessinés et recueillis en Normandie, dans le Gard, en Belgique, dans le grand-duché du Luxembourg, etc. Tous ont un goulot et une petite éminence en forme de tétine, placée dans le ventre du vase (voir Normandie souterraine, 1854. et Sépultures gauloises et romaines, 1857). Un archéologue parisien, M. Toulouse, en a trouvé plusieurs (fouilles dans ie sol du vieux Paris, 1888) et notre savant confrère, le professeur Dcneffe, de Gand, en possède un, trouvé à Tournai, que nous avons vu dans la magnifique et unique collection d'instruments anciens, qu'il a
recueillis dans toutes les nécropoles du monde, grâce à. ses voyages incessants et à son intelligente persévérance. »
TRAITÉ d'hygiène ISFA.NTILE. 25
Au xviii^ siècle (1), les tétines que Ton plaçait sur les biberons étaient des plus simples, d'après Rosen deRosenstein.« Si l'on ne peut se procurer une nourrice, et que la mère ne puisse allaiter, il faut accoutumer l'enfant au biberon; et l'on s'en sert avec beaucoup d'avantage dans l'Ost-Bothnie. On a soin de tenir le vaisseau toujours bien net. Le bout de ce biberon est garni d'un mamelon de vache ou d'une peau fine percée de plusieurs petits trous. » Plus loin, Rosen ajoute : « On a objecté contre l'usage du biberon que l'aliment devant y être très délayé pour passer par les trous de la peau dontonlegarnit, affaiblit l'estomac de l'enfant, ce qui est aisément suivi de diarrhée. » {loc. cit.)
L'utilisation du mamelon de la vache déjà signalée par Rosen s'est perpétuée fort longtemps; on se servait encore de la peau d'une tétine de vache pour garnir le biberon de Mme Breton.
On employait aussi un petit tampon de linge, fermant le goulot de la bouteille et laissant filtrer le lait dans la bouche du nourrisson.
Pour modérer l'afflux du lait, on introduisait d'autres fois dans le col du biberon une petite éponge et on attachait par-dessus une mousseline fine que suçait l'enfant. Des usages analogues se sont encore conservés dans certaines parties de la France. D'après le D^" Bohéas, les femmes de l'île d'Ouessant ont l'habitude de donner à téter à leur nourrisson, pendant qu'elles sont aux champs, un chiffon contenant un mélange de cassonade et de biscuit pilé. C'est une sorte de sucette.
Il y a trente ou quarante ans, on crut faire faire un grand progrès à l'allaitement artificiel en inventant, pour alimenter les enfants, de véritables machines. Les biberons à tube, réprouvés par tous les hygiénistes et proscrits par les règlements administratifs, datent de cette époque.
Je ne m'attarderai pas à critiquer ces instruments absolument nuisibles, impossibles à nettoyer et qui n'ont d'autre avantage que de favoriser la négligence ou la paresse des nourrices parce qu'elles n'ont pas besoin de tenir la bouteille à la main pendant que l'enfant boit.
Gomme exemple de l'extraordinaire complication des appareils de succion proposés il y a trente ans, je citerai celui de Darbot. « Au goulot du récipient ordinaire s'adapte un embout en buis percé d'un canal sphéroïde; à la partie supérieure est un petit tube en ivoire et sur ce tube qu'il enveloppe est adapté et maintenu avec une virole un bout de sein en liège fort souple, évidé au centre. L'abord trop abondant du lait par le canal central est modéré par une aiguille en ivoire qui le traverse, divise le liquide et l'empêche d'arriver trop vite. »
La monture du biberon Thiers, celle de Mathieu, dont on trouve éga\oment la description dans le dictionnaire de Dechambre, sont tout aussi compliquées et n'offrent guère plus d'avantages. Le démontage de toutes ces pièces était fort long, lorsqu'on devait les nettoyer à chaque tétée.
(1) Dans le labloaii do Jordactis placi'! au l/ouvre ot reprisent an I rcnl'anco ilc .Ini)iter, on peut voir un spi'îcimen curieux de biberon. Auprès de !a femme nue trayant la rhèvre Amallhée, l'enfanl lient dans la main ^^uiclie une petite Lfourde h col allongé, paraissant faite do poterie. Le tjoulot est recouvert d'un bouillon do môm(! suf,.'iiance, eflilé i'i son extrémité et probidiloincut i)ercé en cet endroit. C'était sans doute la forme des Lilicrons usités en l''l;uidr(! au commoncomont du wii'" siècle. Voir, pour les détails historique." sur ce sujet, l'ouvrage de M. All'icd l'ranklin : VKnfant, chez IMon, éditeur.
TECHNIQUE DE l.'AM. VITEMENT ARTIFICIEL 387
Dans ces dernières années, et depuis que la stérilisation du lait s'est répandue, tous ces appareils ont été à peu près abandonnés.
Pour manier le lait stérilisé on se sert en général de simples flacons cylindriques à goulot assez large pour être lavés aisément; ces flacons portent soit une soûle échelle de graduation en grammes, comme le flacon Soxhlet,le galactophore de Budin, soit une graduation en grammes et l'indication correspondante des rations variant suivant l'âge des nourrissons, comme le biberon que j'ai proposé d'adopter.
Le caoutchouc bien fabriqué et tout à fait dépourvu de plomb, a paru la substance la plus commode pour les tétines.
Le caoutchouc est en même temps souple, élastique et résistant; on adapte très facilement les tétines de caoutchouc sur le goulot des flacons et on les retire de même; on peut les retourner au besoin pour le nettoyage, comme un doigt de gant.
Les nourrissons prennent très bien la tétine en caoutchouc, qui n'a pas l'inconvénient de s'altérer et de se ramollir, comme les tissus organiques, tels que celui de la tétine de vache séchée et tannée. On peut laisser tremper ces tétines dans les solutions antiseptiques, dans l'intervalle des tétées.
Il semble que l'on a fait bien des efforts superflus pour ménager des prises d'air, soit dans les biberons, soit dans les tétines. Dans la crainte que le nourrisson ne se fatigue ou ne s'épuise en faisant le vide, on a percé le biberon sur l'une des faces (biberon de M. Constantin Paul), on a ménagé de petits pertuis dans les bouchons, on a fabriqué des tétines en caoutchouc à soupapes centrales et latérales. Toutes ces précautions sont-elles bien utiles? La force de succion des nourrissons, même les plus jeunes, est très grande; il n'y a d'exception que pour ceux naissant tout à fait débiles.
La bouche des jeunesenfants, danslaquellelesdimensionsantéro-postérieures du pharynx sont très réduites, forme une ventouse d'une rare perfection. Lorsqu'on y introduit le doigt, on sent une force d'aspiration qui pourrait être évaluée, si on le voulait, avec un dynamomètre. La langue agit comme un piston pour faire le vide. Il ne me paraît pas douteux que le travail mécanique déployé par un nourrisson pour vider le sein de sa mère ou d'une nourrice, est, la plupart du temps, plus grand que pour absorber le contenu d'un biberon.
La tétine en caoutchouc, en forme de doigt de gant, est certainement la plus simple et la meilleure. Son nettoyage est bien plus facile que celui des tétines à soupapes, surtout à soupape intérieure; elle est aussi moins dispendieuse. La tétine doit être percée d'un ou de deux petits trous fins à son extrémité. 11 ne faut pas que ces orifices soient larges, car le lait arrive alors en trop grande; abondance dans la bouche de l'enfant, jusque dans le vestibule du larynx et provoque la toux. De plus, lorsque l'enfant a bu trop vite, il n'a pas la sensation d'être repu, et, lorsque la tétée est terminée, il pousse encore des cris comme si son appétit n'était pas satisfait. La rapidité d'absorption du lait peut tromper les mères sur les besoins réels de leur enfant et leur faire donner plus qu'il ne convient.
La seule critique qui puisse être adressée à la tétine en caoutchouc, d'un maniement si commode, c'est qu'elle s'affaisse parfois lorsque le nourrisson a
fait le vide dans la chambre d'air de la bouteille. Mais il est bien facile de remédier à ce petit inconvénient. Il suffit le plus souvent de retirer la tétine de la bouche de l'enfant, pour que l'air pénètre dans le biberon. Ces petites interruptions, en allongeant la durée de la tétée, sont plutôt favorables pour la raison que j'ai exposée plus haut. En tout cas, il sera toujours aisé de percer un petit trou, en piqûre de sangsue, vers la base de la tétine, pour que l'air entre librement. En somme, l'appareil le plus convenable pour faire prendre au nourrisson le lait stérilisé, consiste dans un flacon de forme ordinaire et dans une tétine en caoutchouc, en forme de doigt de gant, adaptée sur le col de la bouteille.
Peut-on rien imaginer de plus maniable et de plus pratique? Nous sommes loin des machines de Darbot et de Thiers, en faveur il y a trente ans.